
LE THÉÂTRE AFRICAIN existe certainement, puisque tout le monde en parle et que des créateurs se rencontrent, travaillent à des créations individuelles ou collectives qui circulent ; qu’il y a des festivals comme ceux de Limoges, d’Avignon ou le MASA (Marché des arts du spectacle africain) en Abidjan qui les programment. Mais faut-il parler d’un théâtre ou des théâtres africains ? Comment cerner la création dramatique de tout un continent, sans craindre d’oublier telle ou telle expérience intéressante, innovante ? Comment déterminer les choix des regards à poser, des interrogations à spécifier ?
Le théâtre africain est actuellement dans une phase dynamique, avec des changements qui surviennent rapidement, de nouveaux noms qui apparaissent. Que ces innovations soient éphémères ou durables, réelles ou factices, qu’elles entraînent ou développent des mouvements artistiques reconnus ou non, cela n’est pas l’essentiel. L’important est que ce théâtre s’exprime dans un foisonnement de textes et d’expériences scéniques. Nous avons élaboré ce dossier à l’image de ce foisonnement, tout en étant capables de prendre le risque des malentendus et des oublis.
À propos du théâtre africain, tout ou n’importe quoi a été dit. Trop de regards bienveillants et compatissants se sont penchés sur le destin de cette bête exotique et curieuse, en oubliant, parfois, de laisser tout simplement les bâtisseurs de ce théâtre s’exprimer. Ce dossier souhaite sincèrement ouvrir un espace de réflexion en marge des représentations théâtrales qui se suffisent à elles-mêmes. Avec l’espoir que chaque texte révèle au lecteur l’idée à partir de laquelle rencontrer ou revisiter le théâtre africain.
Nous avons souhaité décrire un processus général, tout en mettant en évidence les expériences personnelles. Car il n’y a pas d’expérience théâtrale qui ne soit singulière. Notre volonté délibérée était de confronter les points de vue, en conservant un équilibre entre les considérations d’artistes et les opinions critiques. Nos choix rédactionnels sont fondés sur le désir de comprendre les fondements d’une esthétique théâtrale africaine, mais aussi son devenir.
Nul doute que nous avons laissé, en cours de route, de nombreuses questions sans réponse. Bien sûr, nous aurions pu concevoir ce numéro d’une manière plus orthodoxe et faire appel aux perpétuels « spécialistes et experts » du théâtre africain. Mais voilà, nous avons préféré prendre le contre-pied des démarches conventionnelles et donner la parole aux créateurs, mais aussi à des témoins divers ne faisant pas forcément partie du gotha habituel. On comprend pourquoi ce dossier laisse la part belle aux textes qui tentent de faire le point, tout en ouvrant des champs de réflexion. De multiples questions restent donc en suspens. Nous en avons conscience.
Nous laissons la plume à l’inquiétude et aux coups de gueule de Werewere Liking qui est persuadée qu’il faut se « réinventer une naissance, et un nouveau mode de vie, pour ne pas crever ». Nous faisons écho à la solitude artistique d’un Sony Labou Tansi qui prend la vie à bras-le-corps. Ces interrogations témoignent des nouvelles voies du théâtre contemporain en Afrique. À travers une esthétique construite tout au long de son histoire, ce théâtre conserve l’essentiel de son point d’ancrage, qui est l’enjeu indispensable de la survie d’un théâtre : la subversion active. Il y a certainement des solutions à toutes les questions posées par les difficultés à implanter des espaces de représentation en Afrique ou à trouver des moyens de production et de diffusion, comme le constate François Campana. Et l’on se prend à rêver avec Koulsy Lamko.
Que disent les créateurs africains, au fond, depuis quelques années ? Qu’ils sont les habitants d’un théâtre en mutation, que ce théâtre est ouvert à toutes les aventures, que le théâtre est avant tout un métier, le métier d’incarner les rythmes, la couleur des mots, leur sens profond, les silences, les destins. Que ce théâtre s’ouvre à un métissage de rencontres entre metteurs en scène, comédiens, écrivains occidentaux et africains, métissage fondé sur la reconnaissance de l’autre et le nonrenoncement à soi. Il serait cependant dommage que ce théâtre se transforme en un marché idéologique, dominé par un système d’offres qui se déguiseraient en aide culturelle aux pays en voie de développement. Les Africains revendiquent, à juste titre, la reconnaissance de la valeur de leur créativité.
Voilà, dessinés à travers tous ces regards particuliers, les contours de l’originalité d’un théâtre, et sa singularité entre tradition et modernité.
Caya Makhele

