Le monologue
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Le monologue

Le 28 Juin 1994
Article publié pour le numéro
Le monologue-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives ThéâtralesLe monologue-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
45
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LES FORMES que prend le mono­logue sur la scène con­tem­po­raine sont si var­iées, si dis­sem­blables, si con­tra­dic­toires même, que nous nous sommes demandé à plusieurs repris­es, en pré­parant ce dossier, s’il était fondé de vouloir les rassem­bler : quel rap­port en effet, entre un one-man-show et LE RÉCIT DE LA SERVANTE ZERLINE mis en scène par Grüber, sinon le fait qu’un acteur y par­le seul en scène ? Ou encore (pour en pass­er par des exem­ples moins extrêmes): mal­gré le point de ren­con­tre que con­stitue une cer­taine propen­sion au ressasse­ment, y a‑t-il quoi que ce soit d’une esthé­tique com­mune entre les solos d’un Philippe Caubère et l’en­fer­me­ment monologique des per­son­nages de Beck­ett ? N’y a‑t-il pas même une franche oppo­si­tion entre l’ac­teur-con­teur, tou­jours en rap­port avec le pub­lic, Yves Hun­stad par exem­ple, et celui qui incar­ne un per­son­nage abîmé en lui-même, à la frange du mono­logue intérieur ? Quant à l’écri­t­ure dra­ma­tique d’au­jour­d’hui pour qui le mono­logue con­stitue de toute évi­dence une ten­ta­tion majeure, elle en fait, comme la scène, des usages con­traires : le flux de langue qui tra­verse les acteurs novariniens n’a pas grand chose à voir avec la dra­maturgie d’un Thomas Bern­hard, où le mono­logue est presque tou­jours « faux mono­logue », fig­ure per­ver­tie du dia­logue face à un inter­locu­teur muet ou réduit au silence.

Nous avons pour­tant voulu main­tenir notre pari ini­tial : faire l’hy­pothèse qu’en­tre la forme archaïque, la cel­lule-mère du théâtre – l’ac­teur seul apos­tro­phant son pub­lic, forme pop­u­laire que per­pétuent à la périphérie du théâtre le music-hall et en son sein le song brechtien – et les ten­ta­tives con­tem­po­raines de rup­ture rad­i­cale de cette rela­tion « foraine » – PAS MOI de Beck­ett où une bouche seule vis­i­ble profère des lam­beaux d’his­toire – il y avait con­ti­nu­ité ; qu’en­tre la surthéâ­tral­ité de cer­tains solos tra­di­tion­nels – des lazzi de la com­me­dia del­l’arte à la con­ven­tion du mono­logue trag­ique – et la mise en panne du théâtre qu’opère aujour­d’hui dans bien des cas le mono­logue, il y avait pour­tant com­mu­nauté.

Cette com­mu­nauté, cette con­ti­nu­ité, tien­nent bien sûr à la place qu’y occupe l’ac­teur : l’ac­teur mis à nu par le regard direct sur lui du pub­lic – un regard enfin libéré, peut-être, de la pudeur et de la dis­cré­tion que lui impose le détour par le dia­logue. Qu’il s’agisse de jeu à l’é­tat pur ou de recherche ascé­tique de la pure « présence », voire d’une étrange com­bi­nai­son des deux (Dominique Val­adié dans la Lune du SOULIER DE SATIN mis en scène par Vitez) le mono­logue con­voque l’art du comé­di­en dans sa quin­tes­sence. C’est pourquoi ce dossier s’ou­vre sur trois fig­ures d’ac­teurs. Cha­cun d’eux est saisi à tra­vers un rôle où il sut être « un, per­son­ne et cent mille » comme Bernard Dort, citant un titre de Piran­del­lo, le dit de Dario Fo1. Après une incur­sion dans la diver­sité de l’écri­t­ure con­tem­po­raine, la réflex­ion se pour­suit sous le titre « Méta­mor­phoses du mono­logue », par une explo­ration du para­doxe que con­stitue la parole soli­taire : c’est cette quête per­pétuelle d’un des­ti­nataire dont elle se prive elle-même qui la prédes­tine au défi, à l’ob­scénité et peut-être à l’échec… Enfin, nous avons souhaité met­tre en rap­port la scène théâ­trale avec les arts qui lui sont par­ents – qu’en est-il du mono­logue au ciné­ma, dans la danse ? – et avec cer­tains aspects de la réal­ité sociale : bien des pra­tiques con­tem­po­raines, du divan du psy­ch­an­a­lyste, à la présen­ta­tion du jour­nal télévisé, inspirent, sou­vent a con­trario, les mono­logues théâ­traux : ces références, aux­quelles il faut désor­mais ajouter les témoignages trafiqués présen­tés dans les real­i­ty shows et, à l’in­verse, les paroles authen­tiques don­nées à voir et à enten­dre dans les doc­u­men­taires les plus exigeants (SHOAH de Claude Lanz­mann), sont assez présentes dans le théâtre pour trou­ver ici des échos à plusieurs repris­es.

Si le désir de recen­tr­er la parole cri­tique sur l’art de l’ac­teur a été à l’o­rig­ine de ce dossier, nous n’avons pu en rester là. Au fur et à mesure que nous avan­cions, nous avons sans cesse été recon­duits à une réflex­ion sur les rap­ports qu’en­tre­tient, à tra­vers le mono­logue, le théâtre à son spec­ta­teur, et donc à sa pro­pre fonc­tion, à sa néces­sité, à son urgence. Et c’est pourquoi nous plac­e­ri­ons volon­tiers en exer­gue des textes qui suiv­ent ces mots de Bernard Dort, écrits il y a près de quinze ans, mais par­faite­ment accordés au souci de l’«adresse » qui inspire aujour­d’hui les pra­tiques théâ­trales les plus aiguës : « Le temps du dia­logue, avec sa ras­sur­ante illu­sion d’ ”imprimer à l’ac­tion un mou­ve­ment réel“2 » est bel et bien passé. Celui des mono­logues est venu. Mais qu’on ne s’y trompe pas : ces mono­logues ne nous trans­met­tent pas seule­ment une parole soli­taire ou autori­taire. Ils appel­lent des répons­es de notre part. Le théâtre reste dia­logue. Mais celui-ci s’est déplacé. Il se situe moins entre les per­son­nages qu’en­tre l’au­teur (et/ou l’ac­teur) et le spec­ta­teur. De la scène, il cherche à gag­n­er la salle »3.

  1. « Pour Dario Fo », in THÉÂTRE EN JEU, Seuil, 1979. ↩︎
  2. Hegel, ESTHÉTIQUE, chapitre : « La poésie dra­ma­tique ». ↩︎
  3. « Le temps des mono­logues », Le Monde, 25 mai 1980. ↩︎

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Co-écrit par Anne-Françoise Benhamou
Anne-Françoise Ben­hamou est pro­fesseure en Études théâ­trales à l’ENS-PSL et dra­maturge.Plus d'info
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et Serge Saada
Auteur et essay­iste, Serge Saa­da enseigne le théâtre et la médi­a­tion cul­turelle à l’université Paris III et à...Plus d'info
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