Bernard Debroux : Comment êtes-vous venu au théâtre ? Quelles formations avez-vous suivies ?
Papy Maurice Mbwiti : J’ai commencé le théâtre très tôt. À l’école maternelle, comme tous les enfants, j’ai débuté par la poésie, puis, à l’école primaire, je suis devenu acteur. Je m’inscris dans la lignée du palabre, de l’oralité, de la parole. Mon grand père s’appelait Ngoma, qui veut dire « tam-tam » et était un Mpovi, celui qui modère les palabres. J’ai été élevé entouré de paroles, de proverbes, de beaucoup de poésie et de beaucoup d’humour. Mon père est un grand orateur. Tout cet environnement m’a fait naturellement entrer dans la vie théâtrale. Dès l’école primaire, puis à l’école secondaire, j’ai intégré une compagnie de théâtre. Je n’ai plus cessé depuis de jouer.
J’ai poursuivi des études générales et obtenu mon bac, puis un diplôme de pédagogie. J’ai étudié les Sciences Politiques et Administratives à l’université de Kinshasa où j’ai obtenu une licence en relations internationales en 2004. Durant tout ce temps, je continuais à faire du théâtre. Aujourd’hui je suis coordinateur et directeur artistique de la compagnie des Béjarts.
Formé au contact de nombreux metteurs en scène de Kinshasa, notamment Nono Bakwa et Jean Shaka de l’écurie Maloba, qui sont des figures importantes du théâtre de notre pays, j’ai été invité dans cette compagnie pendant un an, tout en continuant à faire partie des Béjarts. J’y ai travaillé aux côtés de la jeune metteure en scène Astrid Amina. Au théâtre National, j’ai joué sous la direction de Jean-Pierre Mukoko et à l’Institut National des Arts de Kinshasa, j’ai travaillé avec le professeur Ndundu. Au théâtre des Intrigants, j’ai participé à La Dérive, mis en scène par l’honorable Mitendo Mwadi. J’ai aussi été l’assistant du metteur en scène Nzey Van Musala. Ma rencontre avec Faustin Linyekula, chorégraphe et metteur en scène de théâtre visuel a été déterminante. J’étais à un moment de mon parcours où je voulais remettre en question les vieilles méthodes de création : faire du théâtre en prenant une pièce déjà écrite, se réunir pour en discuter – et souvent ces discussions n’étaient pas très profondes ni pertinentes – repartir pour apprendre le texte et ne revenir que pour jouer… Pour Les Béjarts, je faisais et continue encore aujourd’hui à faire ce qu’on appelle du théâtre d’intervention sociale et d’éducation civique. C’est le projet de la compagnie : nous traitons de thèmes d’actualité qui touchent directement la société et la population. Faustin Linyekula m’a permis de faire le lien entre mes questionnements personnels, en tant qu’homme, citoyen et artiste, et une autre manière de créer sur un plateau de théâtre. Avec Faustin, on a beaucoup travaillé les questions du corps, de l’espace, des adresses au public, de la dramaturgie. J’ai eu la chance d’être assistant metteur en scène de Faustin à la Comédie Française pour Bérénice, de Racine. Nous avons travaillé ensemble pendant quatre mois avant que le spectacle ne parte en tournée. J’ai beaucoup travaillé avec le KVS dès son arrivée à Kinshasa en participant à des discussions, des échanges, des ateliers, notamment autour du spectacle Martino. Ce qu’il y avait d’intéressant dans cette rencontre avec le KVS, c’est que les rapports avaient tout à fait changé : ce n’était plus un rapport nord-sud, un rapport vertical, mais un rapport horizontal. C’était une rencontre entre des artistes, des personnalités innovantes. On avait déjà eu affaire à des structures institutionnelles comme le Centre Culturel Français ou le Centre Wallonie-Bruxelles de Kinshasa, qui sont des soutiens importants aux artistes mais là, la démarche m’a semblé différente. Dans le spectacle Martino mis en scène par Raven Ruëll, il y avait des Belges d’origine congolaise, comme Mwanza et la magnifique comédienne Carole Karemera, d’origine rwandaise. C’était un moment très fort parce qu’à l’époque, il y avait des tensions entre nos deux pays. Pour moi les tensions étaient dépassées grâce à cette comédienne épatante, tellement belle et jouant merveilleusement bien ! C’était une rencontre au-delà des clichés, au-delà des informations, au-delà des images toutes faites : je redécouvrais le Rwanda autrement.
Je découvrais aussi des artistes d’origine congolaise qui jouaient en Europe, alors qu’on m’avait toujours dit que partir en Europe mettait fin à la carrière. Après une intense série d’échanges et d’ateliers, avec Raven Ruëll puis Johan Dehollander, nous avons mis en place le projet À L’attente du livre d’or. Pour le réaliser, nous avons travaillé à Kinshasa, lors de plusieurs sessions avec de nombreux artistes, metteurs en scène, dramaturges, puis nous sommes allés travailler en Belgique, au KVS à Bruxelles, puis au théâtre Campo à Gand. Deux actrices jumelles Barbara et Stefanie Claes ont intégré le projet, ainsi que Nico Boun. C’était une très belle équipe, une belle rencontre qui a donné naissance à un spectacle époustouflant, primé comme l’une des meilleures créations néerlandophones de 2010, ce qui a permis au spectacle de tourner en Belgique et aux Pays-Bas. En tant qu’auteur, j’écris des textes imprégnés de philosophie et de politique. Ce que j’écris est incisif, ce sont des paroles pour la scène, il faut les amener sur un plateau, leur donner forme à travers des corps, à travers des artistes, des interprètes, des comédiens et des musiciens. Nous avons mis en place en 2009 un projet d’écriture à trois : Marie-Louise Bibish Mumbu, auteure et amie, un complice de travail, Jonathan Kombe et moi. On se retrouvait chaque samedi pour écrire ensemble autour du thème de l’indépendance. Les textes ont été achevés pour le 30 juin, jour de la célébration de l’indépendance du Congo, à une année du cinquantenaire de l’indépendance.
- Il y a deux versions possibles des initiales du nom de la compagnie : Béjarts peut-être l’acronyme de Bons
Élégants Jeunes ARtisteS ou Beaux Élégants Jeunes ARtisteS. ↩︎ - Voir entretien avec Marie-Louise Bibish Mumbu, ↩︎
- Dambiasa Moyo, Aide fatale, Les ravages d’une aide inutile et de nouvelles solutions pour l’Afrique, Éditions J.-C. Lattès, 2009. ↩︎