PENDANT des siècles, la marionnette a dansé. Pour extraire les hommes du quotidien et les préparer à l’impressionnante écoute des dieux, lors des rituels religieux. Pour narguer le pouvoir et surmonter la mort le temps d’une représentation, sur les places de villages, les tréteaux de foire et les scènes des théâtres populaires. Pour distraire de la pesanteur les « bien-nourris»…
Même si, enclose dans les castelets de marionnettes à gaine, la danse des manipulateurs, invisible du public, chorégraphie toujours sur une partition parallèle chacun de leurs gestes, le lien étroit entre les fonctions culturelles de la marionnette et celles de la danse s’est peu à peu distendu en Occident avec la modernité, lorsque les contenus dramaturgiques des spectacles de marionnettes ont été enrichis et diversifiés. Exception faite, évidemment, des numéros de cabaret ou de certaines recherches d’avant-garde auxquelles cette édition fait largement référence. Tandis que, depuis une trentaine d’années, de plus en plus de chorégraphes interrogent la marionnette — et ses notions obligées de corps artificiel, de corps morcelé, de double, de matière en mouvement, d’objet partenaire -, rares sont les marionnettistes notables qui ont intégré la danse à leur propos : les Français Philippe Genty ou Luc Amoros ; plus ponctuellement l’Allemand Frank Söhlne, le Catalan Joan Baixas ou la Française Sylvie Baillon … La liste n’est pas exhaustive mais représentative du faible élan manifesté par au moins deux générations.
Qu’en est-il aujourd’hui où l’entrecroisement des genres et la remise en cause profonde des frontières de chaque territoire sous-tend presque toute notion de représentation ?
Les jeunes créateurs, nouvellement formés à la marionnette dans les écoles d’art ou les universités, agissent dans un paysage considérablement élargi par la diversité des rencontres artistiques et professionnelles.
Leurs compétences d’interprètes ou de concepteurs sont réclamées pour des projets issus d’horizons variés : théâtre d’acteurs, cirque, danse, musique, vidéo … Mais c’est dans l’état d’esprit que le changement — préparé par leurs aînés — est particulièrement probant. L’essentiel n’est plus le respect des codes établis mais la nécessité d’une expression émise ici et maintenant. Peu importe le nom de la langue employée puisqu’elle est inventée pour l’occasion sans faire l’économie de l’autodérision. Le corps glorieux est défunt, son double aussi. Danse ou marionnette, ce sont des prétextes à une déstabilisation excitante qui permet aux artistes d’être là où on ne les attend pas.