Toute la mer
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Toute la mer

Le 24 Juil 1994
De dos Jean-Baptiste Malartre dans ANDROMAQUE de Racine, 1971.
De dos Jean-Baptiste Malartre dans ANDROMAQUE de Racine, 1971.
De dos Jean-Baptiste Malartre dans ANDROMAQUE de Racine, 1971.
De dos Jean-Baptiste Malartre dans ANDROMAQUE de Racine, 1971.
Article publié pour le numéro
Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives ThéâtralesAntoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
46
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ANTOINE habitait le théâtre, y pas­sant le plus clair de son temps, mais le théâtre l’habitait, en comé­di­en qu’il avait si longtemps voulu être, et qu’il était, en fin de compte, en sus, comme quelqu’un qui n’a plus rien à per­dre1. C’est pourquoi il don­nait l’im­pres­sion, il me don­nait, à moi, cette impres­sion de désir­er tant faire et être que sa seule vie n’y pou­vait suf­fire. Représen­ter la mer, voilà tout sim­ple­ment ce qu’il cher­chait, accom­plir des mir­a­cles, ce qui se tradui­sait, pour le matéri­al­iste qu’il était, par mon­ter et mon­tr­er sur une scène de théâtre ce qui n’est pas représentable2

Un poly­graphe 

C’é­tait un con­tin­uel traceur de signes, dans le sens de graphein, écrire, il souhaitait laiss­er des traces, presqu’avec dés­espoir, car le théâtre ressem­ble un peu à la paléon­tolo­gie, soit qu’il redonne vie à ce qui est passé, soit qu’il ait dis­paru, qu’il n’ait lais­sé que des indices. Il écrivait beau­coup, cor­re­spon­dance, notes, emplois du temps, listes des acces­soires, tra­duc­tions, exer­ci­ces d’é­cole, médi­ta­tions sur le théâtre, poèmes… Dans les inter­valles des textes, il aimait à cal­ligra­phi­er, entre­laçant formes et let­tres et dessi­nant, dans les inter­valles de temps il aimait à pho­togra­phi­er, mais il s’in­téres­sait égale­ment à la typogra­phie pour les pub­li­ca­tions de son théâtre, à la ciné­matogra­phie quand on fil­mait ses mis­es en scène, à la scéno­gra­phie, bien sûr.
Dans le sec­ond sens de graphein, celui qui enreg­istre, Antoine était sen­si­ble comme un sis­mo­graphe aux théories de son époque. Bien qu’à ma con­nais­sance il n’en par­lât que peu, au con­traire des pédants, on ne pou­vait pas dire, en voy­ant son théâtre, qu’elles lui étaient étrangères. Bien au con­traire, il en avait acquis une sim­plic­ité, une hau­teur de vue, qui l’amenaient à sig­ni­fi­er le plus com­plexe par des actions sur le plateau, sachant qu’en choisir une, c’é­tait tir­er un fil, dévider la pelote entière. Quitte à tir­er, une autre fois, un autre fil. Et il se com­para­it, coupant à grands coups de ciseaux dans le champ des pos­si­bles, à un tailleur d’étoffes. 

Sem­blable au Fils du Ciel 

Il était, on l’a dit, il le dis­ait lui-même, un artiste de la Rai­son, un homme qui pen­sait, qui inven­tait, un poète et un philosophe, en même temps un homme qui mon­trait, qui offrait des images, dev­enues pour beau­coup d’entre nous « sou­venir intouch­able »3. Dans HAMLET, par exem­ple, le décor était blanc, lumineux, rigoureux, par con­séquent sen­si­ble aux mou­ve­ments des corps vêtus de som­bre, à leur gra­phie d’encre de Chine. « Il faut tra­vailler le cadre (…). Peut-être une entrée asymétrique, inat­ten­due, d’en dessous, de côté, de pro­fil, une ombre préal­able » notait-il à pro­pos d’HAM­LET4.
Si Antoine cher­chait, dans la douleur, car la tâche était impos­si­ble, à embrass­er le tout à dire, le théâtre le lui per­mit, au moins par­tielle­ment.
Dans le ven­tre ter­restre que Chail­lot souter­rain incar­nait mieux que d’autres lieux, l’artiste qu’il était vivait au Cœur du Milieu du Dedans, pour emprunter à Segalen, qui précé­da Claudel en Chine, une belle for­mule. Comme le Fils du Ciel, mal­gré la porte ouverte il demeu­rait à l’intérieur, de sorte que ses œuvres, sem­blables aux poèmes de la CHRONIQUE DES JOURS SOUVERAINS, parais­saient des écrits tombés de son pinceau. 

Vive voix de la poésie 

Curieuse­ment, c’est à pro­pos de poésie, dont il avait une longue pra­tique effarouchée, que je com­prends le mieux son fameux « éli­taire pour tous ». 

Quand il lisait ceux qu’il aimait à la Bib­lio­thèque d’Ivry (Rit­sos, Maïakovs­ki, Aïgui, Roubaud, Fré­naud, Cavafy..….), son audi­toire était fidèle, ent­hou­si­aste et mod­este. Il s’en sat­is­fai­sait, même en était heureux. Les soirées de Chail­lot, dont il me fit cadeau, subis­saient les sec­ouss­es des univers qui explo­saient tout à côté : répéti­tions sous terre, décors en con­struc­tion ou en décon­struc­tion, scéno­gra­phies qui se prê­taient ou se jux­ta­po­saient à leur rigueur. Leur charme, leur étrangeté étaient étroite­ment liées au lieu. Les spec­ta­teurs, ramassés sur les prat­i­ca­bles ou les march­es de mar­bre, con­tem­plaient par les baies les jardins éclairés jusqu’à l’eau de la Seine. 

Que man­geons-nous ? 

Représen­ter la mer — faire du théâtre —, c’é­tait aus­si l’ingurgiter, une tâche impos­si­ble : « Toute la mer à boire », dis­ait Antoine, par­lant de son tra­vail de mise en scène, il ajoutait : « Le théâtre est chronophag­ique ».
Lorsque John Cage vint à Chail­lot, il lut, en com­pag­nie de Pierre Lar­tigue, un long poème qui évo­quait les tournées des danseurs sous l’angle inopiné de leurs repas. « Que man­geons-nous ?» ques­tion­nait-il.
Dévo­ra­tion, can­ni­bal­isme ?La poésie est d’un autre ordre, à l’é­cart, sou­veraine, échap­pant au harasse­ment, proche de la prière, per­me­t­tant le bon­heur d’être seul avec soi ou avec un. seul autre, exquise, « cet instant d’ex­clu­sion si fin », je cite de mémoire ce frag­ment de PARTAGE DE MIDI, qu’il prononçait comme le dégus­tant, avec un tel plaisir que les mots fai­saient bloc, con­sti­tu­aient une for­mule pour tra­vers­er les flammes ou devenir insub­mersible, c’é­tait cela, peut-être bien, pour lui la poésie, ce grâce à quoi on reste entier. 

  1. Mais n’é­tait-ce pas sa qual­ité, ou son génie, d’agir et d’être ain­si, un homme qui se jette du haut de la falaise ?  ↩︎
  2. Digraphe n°8 ↩︎
  3. Entre­tien avec Yan­nis Kokkos, Le Jour­nal de Chail­lot n°9. ↩︎
  4. Note de ser­vice, 4 octo­bre 1982, citée dans ANTOINE VITEZ, LE THÉATRE DES IDÉES, antholo­gie de D. Sal­lenaye et G. Banu, éd. Gal­li­mard. ↩︎
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auteur
Écrit par Marie Etienne
Marie Eti­enne a vécu en Asie et en Afrique. Col­lab­o­ra­trice d’Antoine Vitez. Auteur d’une ving­taine d’ouvrages : poésie (Seghers, Actes...Plus d'info
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Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
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