ANTOINE habitait le théâtre, y passant le plus clair de son temps, mais le théâtre l’habitait, en comédien qu’il avait si longtemps voulu être, et qu’il était, en fin de compte, en sus, comme quelqu’un qui n’a plus rien à perdre1. C’est pourquoi il donnait l’impression, il me donnait, à moi, cette impression de désirer tant faire et être que sa seule vie n’y pouvait suffire. Représenter la mer, voilà tout simplement ce qu’il cherchait, accomplir des miracles, ce qui se traduisait, pour le matérialiste qu’il était, par monter et montrer sur une scène de théâtre ce qui n’est pas représentable2.
Un polygraphe
C’était un continuel traceur de signes, dans le sens de graphein, écrire, il souhaitait laisser des traces, presqu’avec désespoir, car le théâtre ressemble un peu à la paléontologie, soit qu’il redonne vie à ce qui est passé, soit qu’il ait disparu, qu’il n’ait laissé que des indices. Il écrivait beaucoup, correspondance, notes, emplois du temps, listes des accessoires, traductions, exercices d’école, méditations sur le théâtre, poèmes… Dans les intervalles des textes, il aimait à calligraphier, entrelaçant formes et lettres et dessinant, dans les intervalles de temps il aimait à photographier, mais il s’intéressait également à la typographie pour les publications de son théâtre, à la cinématographie quand on filmait ses mises en scène, à la scénographie, bien sûr.
Dans le second sens de graphein, celui qui enregistre, Antoine était sensible comme un sismographe aux théories de son époque. Bien qu’à ma connaissance il n’en parlât que peu, au contraire des pédants, on ne pouvait pas dire, en voyant son théâtre, qu’elles lui étaient étrangères. Bien au contraire, il en avait acquis une simplicité, une hauteur de vue, qui l’amenaient à signifier le plus complexe par des actions sur le plateau, sachant qu’en choisir une, c’était tirer un fil, dévider la pelote entière. Quitte à tirer, une autre fois, un autre fil. Et il se comparait, coupant à grands coups de ciseaux dans le champ des possibles, à un tailleur d’étoffes.
Semblable au Fils du Ciel
Il était, on l’a dit, il le disait lui-même, un artiste de la Raison, un homme qui pensait, qui inventait, un poète et un philosophe, en même temps un homme qui montrait, qui offrait des images, devenues pour beaucoup d’entre nous « souvenir intouchable »3. Dans HAMLET, par exemple, le décor était blanc, lumineux, rigoureux, par conséquent sensible aux mouvements des corps vêtus de sombre, à leur graphie d’encre de Chine. « Il faut travailler le cadre (…). Peut-être une entrée asymétrique, inattendue, d’en dessous, de côté, de profil, une ombre préalable » notait-il à propos d’HAMLET4.
Si Antoine cherchait, dans la douleur, car la tâche était impossible, à embrasser le tout à dire, le théâtre le lui permit, au moins partiellement.
Dans le ventre terrestre que Chaillot souterrain incarnait mieux que d’autres lieux, l’artiste qu’il était vivait au Cœur du Milieu du Dedans, pour emprunter à Segalen, qui précéda Claudel en Chine, une belle formule. Comme le Fils du Ciel, malgré la porte ouverte il demeurait à l’intérieur, de sorte que ses œuvres, semblables aux poèmes de la CHRONIQUE DES JOURS SOUVERAINS, paraissaient des écrits tombés de son pinceau.
Vive voix de la poésie
Curieusement, c’est à propos de poésie, dont il avait une longue pratique effarouchée, que je comprends le mieux son fameux « élitaire pour tous ».
Quand il lisait ceux qu’il aimait à la Bibliothèque d’Ivry (Ritsos, Maïakovski, Aïgui, Roubaud, Frénaud, Cavafy..….), son auditoire était fidèle, enthousiaste et modeste. Il s’en satisfaisait, même en était heureux. Les soirées de Chaillot, dont il me fit cadeau, subissaient les secousses des univers qui explosaient tout à côté : répétitions sous terre, décors en construction ou en déconstruction, scénographies qui se prêtaient ou se juxtaposaient à leur rigueur. Leur charme, leur étrangeté étaient étroitement liées au lieu. Les spectateurs, ramassés sur les praticables ou les marches de marbre, contemplaient par les baies les jardins éclairés jusqu’à l’eau de la Seine.
Que mangeons-nous ?
Représenter la mer — faire du théâtre —, c’était aussi l’ingurgiter, une tâche impossible : « Toute la mer à boire », disait Antoine, parlant de son travail de mise en scène, il ajoutait : « Le théâtre est chronophagique ».
Lorsque John Cage vint à Chaillot, il lut, en compagnie de Pierre Lartigue, un long poème qui évoquait les tournées des danseurs sous l’angle inopiné de leurs repas. « Que mangeons-nous ?» questionnait-il.
Dévoration, cannibalisme ?La poésie est d’un autre ordre, à l’écart, souveraine, échappant au harassement, proche de la prière, permettant le bonheur d’être seul avec soi ou avec un. seul autre, exquise, « cet instant d’exclusion si fin », je cite de mémoire ce fragment de PARTAGE DE MIDI, qu’il prononçait comme le dégustant, avec un tel plaisir que les mots faisaient bloc, constituaient une formule pour traverser les flammes ou devenir insubmersible, c’était cela, peut-être bien, pour lui la poésie, ce grâce à quoi on reste entier.
- Mais n’était-ce pas sa qualité, ou son génie, d’agir et d’être ainsi, un homme qui se jette du haut de la falaise ? ↩︎
- Digraphe n°8 ↩︎
- Entretien avec Yannis Kokkos, Le Journal de Chaillot n°9. ↩︎
- Note de service, 4 octobre 1982, citée dans ANTOINE VITEZ, LE THÉATRE DES IDÉES, anthologie de D. Sallenaye et G. Banu, éd. Gallimard. ↩︎



