Ouverture
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Le 31 Juil 1992
Article publié pour le numéro
Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
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CINQ siè­cles. L’His­toire est là. Entre célébra­tions et refus de célébr­er, elle est là, c’est tout. Mais au mot con­quête, on préfér­era décou­verte. Et, remon­tant sur les traces du rêve de Colomb plus haut que ce jour du 12 octo­bre 1492, on fera dériv­er décou­verte du beau mot d’utopie.
Le théâtre de l’hispanité est sans doute ce pays de nulle part. Tan­dis que nous en rêvions de ce côté-ci des Pyrénées, il nous sem­blait sou­vent trop vaste pour être saisi : trop proche par­fois, il ne se lais­sait pas dis­tinguer, trop loin­tain, il échap­pait au regard. Ain­si l’élab­o­ra­tion de ce cahi­er épou­sait-elle l’His­toire et ses pré­parat­ifs d’embarquement. On com­pren­dra dès lors que soient priv­ilégiés ici Les rela­tions et réc­its, les textes qui dis­ent je et s’é­ton­nent.
Au com­mence­ment était le verbe. La tour orgueilleuse s’écroula, le verbe par­tit en éclats. Au com­mence­ment, donc, étaient les verbes. Fera-t-on remon­ter jusque-là le sen­ti­ment d’irréductible étrangeté qu’on éprou­ve devant le monde espag­nol ? Peut-être. L’usage d’une langue est avant tout rap­port au réel. 1635, LA VIE EST UN SONGE, Pedro Calderén de la Bar­ca. 1637, LE DISCOURS DE LA MÉTHODE, René Descartes. René ou le prince Sigis­mond de Don Pedro sont pareille­ment ébran­lés. « II n’y a point d’indices con­clu­ants, ni de mar­ques assez cer­taines par où l’on puisse dis­tinguer net­te­ment la veille d’avec le som­meil. » Mais l’ex­péri­ence com­mune (et con­tem­po­raine) du ver­tige s’a­chem­ine vers deux fins diver­gentes. Descartes renaît à une con­science de soi affer­mie, tan­dis que ci-gît ce monde pour le prince dés­abusé. Pour dire le renon­ce­ment aux biens et aux illu­sions ter­restres, l’es­pag­nol inven­tera un nom, le desen­gaño.
À ce point, on émet­tra une hypothèse. Le trem­ble­ment de la langue espag­nole devant les apparences, l’in­cer­ti­tude d’une « langue tra­ver­sée d’ab­sence », comme écrit ici Claude Este­ban, ne serait que l’ex­pres­sion d’une « société qui n’est pas une, qui se sent regardée par son autre » (Severo Sar­duy). Lorsqu’on aura dev­iné que l’autre est dou­ble à son tour, juif et musul­man, on soupçon­nera que cette trinité peu ortho­doxe ne pou­vait guère cimenter effi­cace­ment en Espagne une iden­tité cul­turelle uni­taire. De là, tout découlerait. Le baroque et la mys­tique, Velésquez, Goya et l’esper­pen­to de Valle-Inclén. De là, tout s’écoulerait. Et, bien sûr, l’irrecevabilité, le refus générale­ment opposé par l’e­sprit français et son goût des caté­gories à recevoir les pro­duc­tions mon­strueuses d’un génie nation­al fis­suré par le tra­vers en trois. Écart.
Un mot qu’on lira aus­si bien de droite à gauche. Peu importe ici le plaisir du palin­drome, il s’a­gi­rait plutôt du sou­venir de la gra­phie arabe et des jeux de miroirs baro­ques. L’é­cart ren­ver­sé con­voque la trace. Il n’est pas de refus obstiné qui ne témoigne en retour d’une inavouable fas­ci­na­tion. Du côté français, le déni et le soupçon dirigés dès le XVII8 siè­cle con­tre l’œuvre et la nation espag­noles induisent curieuse­ment une sorte de per­ma­nence dis­crète des sujets espag­nols à tra­vers le réper­toire. Où « le génie dra­ma­tique mon­tre la van­ité de la xéno­pho­bie » (Lil­iane Pic­ci­o­la). Que Corneille ou Molière sai­sis­sent intime­ment la struc­ture et l’âme du théâtre espag­nol, que l’Es­pagne des roman­tiques ne soit que la pro­jec­tion, par­fois grotesque, d’êtres pas­sion­nés et ténébreux, ou que la pénin­sule ne soit guère autre chose, chez Claudel, qu’un « fond sonore pseu­do-cornélien » (François Reg­nault), on s’amusera pour­tant de ces glisse­ments per­vers. Même si Sartre, défen­dant en 1944 l’entreprise de Charles Dullin « pour­suiv­ie depuis vingt ans et qui tend à révéler le vrai vis­age de l’Es­pagne », écrivait encore que ce « tra­vail a su faire pass­er chez nous et nous faire sen­tir, au point de nous inquiéter, la saveur d’un pays étranger, fort éloigné dans le temps et dans l’espace » (c’est moi qui souligne).
Aujour­d’hui, l’Es­pagne aurait-elle honte de l’in­quié­tude (Llufs Pasqual par­le ici d’un sin­guli­er mélange d’intolérance et de bar­barie) qu’elle provoque ? On ne l’affirmera pas caté­gorique­ment. Peut-être l’Es­pagne se trou­ve-t-elle quelque peu for­cée, à l’heure de rejoin­dre la grande com­mu­nauté européenne, à mon­tr­er pat­te blanche. Le théâtre n’échap­perait pas à cette con­trainte. Dans l’af­fir­ma­tion, réitérée ici par Andrés Amorés ou Isidre Bra­vo, que les spec­ta­cles réal­isés aujourd’hui en Espagne peu­vent soutenir la com­para­i­son avec n’im­porte quelle autre pro­duc­tion européenne, on percevra un signe des temps. Mais on se gardera bien de porter un quel­conque juge­ment, ce serait faire injure à l’His­toire, le terme de « nor­mal­i­sa­tion », util­isé par Isidre Bra­vo pour car­ac­téris­er le lien désor­mais entretenu par les pro­fes­sion­nels espag­nols avec le théâtre européen, dis­ant avec pudeur l’ignominie d’un enfer­me­ment et d’une cen­sure qui muselèrent une nation durant presque un demisiè­cle et accen­tuèrent sans doute son inquié­tante étrangeté. On pour­ra cepen­dant souhaiter que cer­taines par­mi les man­i­fes­ta­tions les plus spon­tanées et les plus authen­tiques du génie théâ­tral espag­nol, la Fes­ta d’Elx par exem­ple, demeurent préservées de l’abrasement général­isé des par­tic­u­lar­ismes. Ce vœu étant pronon­cé, bien enten­du, sans préju­dice aucun à l’ad­mi­ra­tion qu’on peut avoir pour l’œuvre de Peter Brook, Pina Bausch ou Bob Wil­son.
Le verbe, qui était au com­mence­ment, fut emporté par delà les mers. On a assez dit que, per­dant sa pureté au con­tact de l’autre, il fut enrichi. Exposé à la démesure de l’espace, il se mod­i­fia. Au début du XXÈè siè­cle, les vagues suc­ces­sives des immi­grants européens, polis­sant le lan­gage comme un galet, dotèrent le verbe espag­nol en usage dans le con­ti­nent du sud d’une extra­or­di­naire plas­tic­ité. Sans le voy­age d’Amérique latine, Valle-Inclän n’au­rait certes pas été ce qu’il fut. Et si l’on cite le gali­cien à la barbe de bouc (on aurait pu nom­mer Artaud aus­si bien), c’est pour mieux dire l’ex­péri­ence com­muné­ment partagée. De la décou­verte lati­noaméri­caine comme empreinte indélé­bile gravée dans l’âme du voyageur. « L’his­toire réelle de l’Amérique latine est une éton­nante source de dig­nité et de beauté », écrit Eduar­do Galeano. Ici, on sera atten­tif au ton per­son­nel des réc­its d’Eu­ge­nio Bar­ba, de Georges Lavau­dant ou de Georges Banu. Dans l’espace du théâtre lati­no-améri­cain, où se con­fondent néces­sité urgente et pré­car­ité, le dis­cours renonce à l’ap­pareil académique, il abolit la dis­tance du con­cept. Il devient témoignage, accep­tant par­fois le risque de l’émotion.
À Lire ces textes où le sou­venir est encore vibrant de spec­ta­cles touchés par la grâce, le désir, peut-être, se heurtera à un manque. Manque d’im­ages, cor­rélatif de la pré­car­ité économique évo­quée plus haut. Les rares doc­u­ments en notre pos­ses­sion témoignaient plus de l’indigence en matériel de repro­duc­tion pho­tographique qu’ils ne don­naient à voir la réus­site ou le bon­heur d’un spec­ta­cle. Les pub­li­er aurait été hasardeux, se laiss­er pren­dre au piège d’une tau­tolo­gie défor­mante, don­ner fal­lac­i­euse­ment du théâtre lati­no-améri­cain une image mis­éra­biliste. On aura préféré cer­tains instants volés à l’incessant spec­ta­cle du quo­ti­di­en. Puisque, nulle part plus intime­ment qu’i­ci, le théâtre n’épouse la vie. 

Jean B. Tor­rent

Que Lluis Pasqual, Georges Banu et Anne-Françoise Ben­hamou trou­vent ici l’ex­pres­sion de ma recon­nais­sance pour l’aide qu’ils m’ont apportée à imag­in­er puis réalis­er ce cahi­er.

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