Une langue traversée d’absence
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Une langue traversée d’absence

Le 30 Juil 1992
Article publié pour le numéro
Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
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ON a trop dis­puté, ici et là, de ce que l’on nomme l’e­sprit des peu­ples. J’ai lu Taine et Spen­gler, d’autres encore, sans que leurs argu­ments me con­va­in­quent. Car ce qui manque tou­jours à ces démon­stra­tions impec­ca­bles, à ces par­al­lèles séduisants entre les cul­tures et les civil­i­sa­tions, c’est, je le pense chaque jour davan­tage, moins l’étude que l’expérience intime de l’idiome où cha­cune d’elles s’est exprimée. C’est là, et nulle part ailleurs, que bat le cœur secret d’une nation — je le dis hors de toute con­sid­éra­tion poli­tique ou par­ti­sane — et c’est à l’é­coute de ce bat­te­ment ver­bal que l’on appréhen­dera la per­son­nal­ité d’un peu­ple, ce qui fait de lui, non pas seule­ment une entité his­torique, mais un corps vivant qui s’aventure à tra­vers le temps et l’espace, avec ses désirs et ses peurs, avec surtout cet étrange regard qu’il est seul à porter sur l’im­mé­di­at et sur l’inaccessible.
Ain­si voy­ais-je, à tra­vers l’es­pag­nol, se dessin­er une Espagne plus véridique, plus déroutante aus­si que celle dont on m’avait entretenu. Ce qui ne ces­sait de me requérir dans l’espace de la langue française, c’é­tait l’ex­tra­or­di­naire trans­parence qu’elle promet­tait à l’e­sprit dès lors qu’il s’aventurait dans l’entrelacs ombreux des apparences. Rien d’opaque, rien d’incertain qui ne soit comme fil­tré, délivré de ses intri­ca­tions malignes par le truche­ment des con­cepts, par l’ordonnance d’une pen­sée, maîtresse de soi-même et du monde. Nul besoin, pour cela, de recourir à Mon­taigne à Mon­tesquieu, à Valéry. Il sem­ble que chaque indi­vidu de langue française, par le sys­tème lin­guis­tique dont il dis­pose, ait la capac­ité de dis­tribuer les élé­ments du réel en quelques caté­gories très claires, invul­nérables à l’er­reur, à l’usure du temps, au des­sein capricieux des cir­con­stances. Je ne trou­vais plus rien de cette assur­ance au cœur de la langue espag­nole. Elle pre­nait appui, certes, sur une sorte de sub­strat orig­inel, une solid­ité du sen­si­ble qui com­mu­ni­quait à ses mots comme une énergie heureuse, surabon­dante de sèves et de sucs. J’oserai dire qu’en par­lant l’espagnol on éprou­ve qua­si matérielle­ment la sen­sa­tion d’avoir comme un peu de réel dans la bouche, non seule­ment parce que les voca­bles y sont empreints d’une con­sis­tance sonore, d’une épais­seur vocale que le français ne con­naît pas, mais surtout par le fait, dif­fi­cile­ment explic­a­ble à un étranger, que le mot sem­ble tenir, de toute sa force obscure, à La chose qu’il pré­tend con­vo­quer. La dis­tance entre le signe ver­bal et son référent — pour user d’une ter­mi­nolo­gie com­mode — tend ici à se réduire, à n’être qu’un recours de l’entendement et non point une expéri­ence vécue par les sens. Au reste, la richesse et l’am­pleur du vocab­u­laire ayant trait à l’u­nivers du sen­si­ble attes­tent bien le souci qu’a l’espagnol de se détach­er le moins qu’il le peut des phénomènes immé­di­ats, de leurs vari­a­tions, de leurs mou­vances par­ti­c­ulières. Là où le français s’ap­plique avec une ténac­ité admirable à recon­naître, sous le par­ti­c­uli­er, l’immutabilité d’une essence, l’espagnol prend plaisir, sem­ble-t-il, à réper­to­ri­er ce qui dis­tingue pré­cisé­ment tel bruit de tel autre, telle nuance de rouge ou de gris — au point, par­fois, de se per­dre dans la plu­ral­ité des pos­si­bles. Mais quel bon­heur aus­si est réservé à celui qui, sur tout spec­ta­cle du vis­i­ble, a la chance de pos­er le mot juste, le mot unique, alors que le français, s’il lui prend envie de ren­dre compte de l’éphémère et du par­ti­c­uli­er, se doit de réu­nir périphrases et qual­i­fi­cat­ifs autour d’une notion toute abstraite.
Mais cette pro­fu­sion a son revers qui fait de l’es­pag­nol moins une langue incer­taine que tra­ver­sée d’ab­sence. Le français n’a rien à crain­dre du monde puisqu’il s’en sépare. L’espagnol ne con­naît pas ce recours ; il épouse les aléas de l’immanence, il en subit aus­si toute l’ambiguïté. On dirait que dans le jardin édénique des apparences un ser­pent sub­til s’est insin­ué, un ques­tion­nement, un doute sub­rep­tice qui ronge par le dedans la belle quié­tude des phénomènes, qui porte atteinte à leur inno­cence pre­mière, à leur san­té. Je ne sais si mon réc­it, d’une sym­bol­ique un peu trop sim­ple, peut avoir quelque valeur éclairante pour un lecteur français qui ignore tout de ces périls, puisque sa langue l’en sauve­g­arde si vite. Je m’é­tais, moi aus­si, com­posé une sec­onde nature trop française pour saisir claire­ment ces ten­ta­tions de néga­tiv­ité aux­quelles la langue espag­nole est soumise.
Elles étaient inhérentes au génie sin­guli­er de cet idiome, mais je n’avais pu, trop longtemps, que les endur­er, sans même en soupçon­ner l’origine. Ce vieux com­pagnon­nage avec le ver­tige me rendait, toute­fois, la tâche désor­mais plus facile, moins périlleuse plutôt, pour son­der les gouf­fres où cette langue espag­nole, anx­ieuse néan­moins de vivre, ne man­quait pas de s’aventurer. Je m’y risquais avec elle ; je descendais jusqu’où elle voulait me men­er ; j’é­coutais sour­dre de ses mots, de l’a­gence­ment superbe de ses phras­es, une plainte noc­turne et noire.


Lisant Queve­do et Jean de la Croix, mais Cer­vantes aus­si bien, où l’enjouement n’est qu’un masque, je fai­sais à tra­vers eux ce que j’appellerai une expéri­ence méta­physique du manque. Expéri­ence à laque­lle pas un écrivain de langue française ne m’avait jusqu’alors con­fron­té, ni même Pas­cal en qui le doute, comme chez Descartes, est moins ressen­ti que recher­ché à des fins apologé­tiques. Mais ici, à tra­vers ces mots qui ten­taient de rejoin­dre une cer­ti­tude, que de men­aces, que de présages d’une cat­a­stro­phe déjà inscrite dans le devenir du monde ! L’ap­pel du néant fig­u­rait sans relâche une sorte d’hori­zon désert, un cré­pus­cule pour l’e­sprit auquel il fal­lait bien que celui-ci se résigne, quand il n’en hâtait pas la venue dans les con­sciences les plus farouch­es. Oui, la langue espag­nole est mar­quée du sceau de la nuit, et son ver­sant de soleil, auquel on s’at­tache volon­tiers, ne fait que ren­dre plus poignante la ténèbre qui le gagne et qui, comme fatale­ment, tente de l’offusquer. Je retrou­vais quelque chose de cette voca­tion noc­turne par­mi ceux-là même qui s’en défendaient le plus ou qui la bap­ti­saient d’un nom de lumière. Je songe ain­si, dans LE CANTIQUE SPIRITUEL de Jean de la Croix, à ce vers qui défie toute tra­duc­tion et qui recueille en quelques mots très sim­ples le génie majeur de l’Es­pagne, son ardeur de vie et son des­tin de dérélic­tion : « Un no se qué que quedan bal­bu­cien­do…» Ce je-ne-sais-quoi, que des lèvres parvi­en­nent mal à dire, qu’est-ce donc, sinon l’acquiescement de l’âme à une pléni­tude qui se donne tout à la fois et se refuse dans la sub­stance d’un peu de pain ou dans ces mots à jamais réu­nis ensem­ble ? Cette impérieuse provo­ca­tion des sens, ces sor­tilèges si insin­u­ants d’un hédon­isme por­taient en eux, sinon leur con­traire, du moins ce qui con­tre­car­rait leur pou­voir. Il suff­i­sait que l’on s’at­tarde un peu plus dans ce jardin mélodieux des apparences pour que se lève une autre voix, récu­sant le réel, en dénonçant l’incomplétude et l’il­lu­sion latente, prêchant à l’homme une sorte de solen­nel dés­abuse­ment auquel l’es­pag­nol a don­né le nom, intraduis­i­ble en français, de desen­gaño. Je le retrou­vais, cet appel ombreux, chez Queve­do plus que chez quiconque, lorsqu’il avait for­cé la syn­taxe de sa langue à exprimer en une ligne éton­nante le harasse­ment de l’Être à tra­vers le temps : « Soy sn fue, un ser y un es cansa­do ». Et je lais­sais cette phrase ter­ri­ble s’emparer de moi, jusqu’à ce qu’elle m’emporte au plus désolé de ses dédales — par la seule ver­tu de trois temps de verbe devenus soudain des voca­bles morts.

Claude Este­ban in LE PARTAGE DES MOTS, Gal­li­mard, 1990. 

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