Calderón, le pain et le vin
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Calderón, le pain et le vin

Le 28 Juil 1992
Article publié pour le numéro
Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
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COMME Abra­ham reve­nait d’une expédi­tion vic­to­rieuse con­tre qua­tre rois, Melchisédech, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin. Cette offrande est, dans la Genèse, la plus loin­taine annonce de l’Eucharistie.
Le repas du Seigneur eut lieu la nuit où il fut livré. L’apôtre Paul en recueil­lit le réc­it au print­emps de l’an 57 et l’Église en com­mé­more l’in­sti­tu­tion au soir du Jeu­di Saint. Mais ce soir-là, les lumières ont beau être vives, les fleurs immac­ulées comme les nappes, le cœur des con­vives n’y est pas. La douleur du lende­main est trop proche.
C’est un autre jeu­di, fin mai ou début juin selon le cal­en­dri­er, quand le cortège des Pâques et du Temps Pas­cal est achevé, que le peu­ple chré­tien célèbre au soleil, en plein air, le ban­quet divin et son pacte avec l’é­ter­nité, Il s’agit de la Fête-Dieu ou Cor­pus Christi.
Dans cette reli­gion on n’est finale­ment triste que pen­dant le Carême. Il y a tant de raisons de se réjouir et, en con­séquence tant de fêtes que la Très Catholique Espagne du Siè­cle d’or chô­mait une bonne par­tie de l’année. Des esprits cha­grins ont vu là une des raisons de son retard économique. Nous préférons y voir l’avancée d’un genre théâ­tral unique dans l’histoire de la pen­sée : l’acte sacra­mentel.
Le culte du Rédemp­teur ayant, sous Char­lesQuint, pris le pas sur le culte des saints, la grande fête print­anière du Cor­pus Christi devint la plus impor­tante des réjouis­sances. Villes et vil­lages la célébraient en plein air, par des pro­ces­sions et des représen­ta­tions qui avaient pour thème obligé le mys­tère de l’Eucharistie. Dans la com­mu­nion, la sub­stance du pain et du vin se change en la sub­stance du corps et du sang du Christ. La théolo­gie nomme « Transsub­stan­ti­a­tion » cet arti­cle de la foi catholique.
Sou­venons-nous que Luther, récla­mant la com­mu­nion sous les deux espèces, dénonçait la doc­trine de la Transsub­stan­ti­a­tion comme con­traire à l’É­vangile. Que Protes­tants et Catholiques s’étripèrent là-dessus. La treiz­ième ses­sion du Con­cile de Trente, en octo­bre 1551, con­sacra solen­nelle­ment le dogme de la présence réelle con­tre l’er­reur luthéri­enne. Par­mi d’autres « erreurs » Luther niait l’action machi­nale du sacre­ment. Celle-là même qu’af­firme l’auto, acte, sacra­men­tal, du sacre­ment, et, par tous les moyens pos­si­bles dont le génie, don Pedro Calderón de la Bar­ca.
Calderón, dont la longue vie silen­cieuse et rel­a­tive­ment quiète coïn­cide avec la Con­tr­eRé­forme, devint le four­nisseur attitré de la Fête­Dieu, non seule­ment de la cap­i­tale Madrid, mais de la province, Tolède, Séville, Grenade. De print­emps en print­emps, avec une incroy­able fécon­dité, il se renou­vela. Cent-vingt come­dias au cours d’une vie, c’est beau. Plus de soix­ante-dix autos, soit plus de soix­ante-dix fois un mil­li­er de vers, sur le seul thème du Pain et du Vin, c’est con­fon­dant.
D’au­tant plus qu’il s’agit chaque fois d’œu­vres orig­i­nales n’ayant de com­mun que leur fin orig­inelle.
De rares fois il revint sur le même pour en don­ner une sec­onde ver­sion, plus admirable. Tel est le cas de LA VIE EST UN SONGE — à ne pas con­fon­dre avec la come­dia du même titre. Trans­porté « a lo divi­no » le prince Sigis­mond devient l’Homme. Son père n’est plus le roi Basile, impru­dent astro­logue, mais Dieu, le dra­maturge par excel­lence, qui réu­nit en lui Pou­voir, Savoir et Amour. La pre­science divine y rem­place l’horoscope. 

LA VIE EST UN SONGE 

Aux qua­tre coins de la place, ou du parvis, sont dis­posés qua­tre chars. Du pre­mier, qui représente la sphère ter­restre peinte en bocage, fleurie de ros­es et peu­plée d’an­i­maux entre le tracé de ses lignes (équa­teur et tropiques), sort une femme qui chevauche un lion au naturel. Vous l’avez recon­nue, c’est la Terre. Du sec­ond char où nuages, con­stel­la­tions et signes du Zodi­aque dessi­nent la sphère céleste, sort une autre femme chevauchant une sala­man­dre : c’est le Feu. Le troisième char représente le globe arron­di des flots bleus où nagent une infinité de pois­sons : l’Eau en sur­git sur un dauphin. Du qua­trième enfin, plein d’oiseaux et couleur de l’air, sort l’Air en per­son­ne sur un aigle.
Descen­dant de leurs mon­tures les qua­tre élé­ments se sai­sis­sent d’une couronne qu’ils se dis­putent. 

EAU
À moi la couronne !

AIR
À moi le lau­ri­er !

TERRE
Pas tant que je ne serai morte.

FEU
Pas tant que je vivrai.

EAU
Ce lien entre nous qua­tre
jusqu’i­ci jamais défait
ne pour­ra que se rompre
si je ne règne pas.

TERRE
Que Dieu au com­mence­ment
fit le ciel et la terre
sera-t-il dit. Soumis­sion
par con­séquent m’est due
puisque je précède les trois,
créée par arti­cle de foi
en même temps que le ciel.

AIR
Terre informe et vide
dira la même Écri­t­ure,
pourquoi, si c’est de l’air
que tu boiras le souf­fle,
rivalis­es-tu avec moi ?

EAU
De lui-même l’e­sprit de Dieu
se mou­vait sur les eaux
qui sont la face de l’abîme.
Puisqu’au-dessus de l’eau
ondoy­ait l’e­sprit de Dieu
à l’eau vous devez vous soumet­tre.

FEU
Globe et masse con­fuse
qu’en leur style les poètes
appelleront chaos
et néant les prophètes,
voilà ce que nous formions
les qua­tre.

Arrê­tons-nous là. Vous aurez recon­nu dans les argu­ments que se lan­cent à la tête les élé­ments, instru­its du futur, les pre­mières phras­es de la Genèse. La sainte Trinité — Pou­voir, Savoir et Amour — va main­tenant inter­venir sur le chaos, le penser, le class­er, pour pré­par­er la nais­sance de l’Homme. 

Une remar­que prag­ma­tique 

« Par­ler de la spon­tanéité créa­trice des grands dra­maturges, de leur culte théologique, de la dévo­tion qu’ils partageaient avec tout leur peu­ple, c’est peut-être rester dans le vague et ne pas voir Auto sacra­mentel de Calderón, mise en scène de Vic­tor Gar­cia, Théâtre de Chail­lot, 1981. dans sa réal­ité con­crète le régime de pro­duc­tion des auteurs. Lorsque Calderón pub­lie un choix de ses autos et entre­prend de défendre cette par­tie de son œuvre, il ne se présente pas au pub­lic comme un poète qui cèderait à des inspi­ra­tions tou­jours nou­velles d’un même sen­ti­ment. Il s’ex­cuse plutôt de la monot­o­nie de ces pièces de la Fête-Dieu. C’est comme une gageure, sem­ble-t-il dire, d’ar­riv­er à des résul­tats var­iés sur des sujets qui sont tou­jours les mêmes et avec des moyens qui sont tou­jours les mêmes. Mais qui lui impose cette gageure ? Sa foi ? Sa muse ? Non, mais bien le Con­seil Munic­i­pal de Madrid ou de telles grandes villes qui ont fait de lui le four­nisseur attitré d’autos sacra­men­tales. »
Que le prince et les con­seillers munic­i­paux qui nous gou­ver­nent enten­dent cette remar­que de Mar­cel Batail­lon. Pass­er com­mande aux auteurs dra­ma­tiques développe leur « genio » — terme qui, en castil­lan, désigne aus­si bien Le génie que le car­ac­tère. La con­trainte de la com­mande a cer­taine­ment été un fac­teur essen­tiel de l’approfondissement du génie caldéronien en quête de solu­tions nou­velles à chaque print­emps. 

L’arène du monde 

« Lope est la vigne, Calderón le vin », nous dis­ait José Bergamin dans son mag­nifique essai sur L’ESPAGNE DANS SON LABYRINTHE THÉÂTRAL DU SIÈCLE D’OR. Et que le théâtre nation­al de Lope de Vega s’é­tait fait notion­nel avec Calderón. L’art de théâ­tralis­er la foi, de la pop­u­laris­er par le théâtre et par la poésie, Bergamin le définit « art de Bir­li­bir­loque » : acte de pres­tidig­i­ta­tion, tour de passe-passe de l’il­lu­sion qui con­duit à la pure vérité. Il n’emploie pas d’autre image pour désign­er l’art de toréer. « L’art de Bir­li­bir­loque est celui qui sait qu’en toute action ou œuvre humaine, Dieu est tou­jours de moitié. Et si ce n’est pas lui, c’est le Dia­ble. »
Quand on demandait au torero Rafael el Gal­lo quelles étaient les bêtes qu’il avait eu le plus de mal à toréer, il répondait : celles qui n’avaient pas mon style, ou plus exacte­ment : celles qui étaient con­tre mon style. Calderón n’au­rait pu toréer l’âme et la vie, le pain et le vin, devant un pub­lic qui n’avait pas son style, qui était con­tre son style, c’est-à-dire sa pen­sée.
Puisque le théâtre n’est pas tombé du ciel pour les seuls Espag­nols, il faut en pass­er par l’afi­ción, qui est goût et savoir. Nul pub­lic ou peu­ple n’a man­i­festé envers son théâtre une telle afi­ción, un goût si prodigieux. On s’est demandé, bien sûr, si la fréquen­ta­tion pop­u­laire des pièces religieuses n’était pas due aux décrets qui fer­maient, à cer­taines péri­odes, les portes des théâtres pro­fanes. L’in­ter­dic­tion ne visant, en général, que Le temps du Carême, cette expli­ca­tion paraît insuff­isante. Plus con­va­in­cante nous paraît celle de Menén­dez y Pelayo : le peu­ple espag­nol avait cessé d’être catholique pour devenir théolo­gien. (Comme il l’est aujourd’hui, selon moi, en tau­ro­machie). Aucune règle du grand jeu, aucun dogme ne lui étaient étrangers ; aucun sacre­ment n’avait pour lui de mys­tère autre que son mys­tère pro­pre.
Les Espag­nols éprou­vaient donc tout sim­ple­ment du plaisir. Le pub­lic ou le peu­ple éprou­vait du plaisir à recon­naître dans les autos et comédies de saints Les rimes, les rythmes et Les images de poètes qui, n’é­tant jamais loin de lui, reflé­taient main­tenant sa vie spir­ituelle. Plaisir à retrou­ver ses acteurs, c’é­taient les mêmes. (Il arrivait que saint Joseph fut inter­prété par celui qui, à la ville, était l’a­mant de Marie). Aucune peine à iden­ti­fi­er à son cos­tume de fou, le Libre-Arbi­tre, à sa faux la Mort, à sa beauté le Corps joué par le galant de la troupe. Et, puisqu’il s’agis­sait d’un spec­ta­cle total, plaisir enfin à décou­vrir sur ces scènes roulantes dites chars dis­posées aux qua­tre coins de la place de fab­uleux décors dont les machiner­ies pré­fig­urent l’opéra. 

LA NEF DU MARCHAND 

Le navire qui se tourne lente­ment vers nous est noir, noir son grée­ment. Un cla­iron sonne. À la proue, coif­fé de plumes, l’épée au côté, se tient un splen­dide cap­i­taine. Il crie au tim­o­nier d’abor­der et saute à terre, seul. Trois con­jurés, ses alliés, déboulent du pont au seul son de sa voix. Tous enne­mis jurés de l’Âme qu’ils con­voitent d’un Homme qu’on attend. Ces caudil­los se nom­ment Monde, Démon et Las­civ­ité. Leur cap­i­taine n’est autre que la Faute.
Un rocher s’entrouvre sur l’homme endor­mi à même le sol, qua­si­ment nu. Son Désir veille, lui, bien éveil­lé. À l’intérieur d’un autre rocher dort égale­ment, riche­ment vêtu sur un lit de fleurs, un marc­hand arménien qu’‘Amour veille. L’ac­tion com­mence. Le pre­mier homme sera sauvé par le sec­ond qui n’est autre que le Christ, sec­ond Adam.
La Nef du Bon Marc­hand nour­rit les hommes que la noire Faute affame. Riche et blanche nef dont le fanal est un cal­ice et la proue un séraphin. Elle s’est appelée la San­ta Maria, comme la car­avelle de Christophe Colomb, elle est passée par Puer­to Rico, riche port, et par la Floride (ain­si nom­mée parce que Ponce de Leôn la décou­vrit un beau matin de Pas­cua Flori­da, Pâque fleurie, dimanche des Rameaux). La nef est passée par Vera Cruz, la Vraie Croix, et par San­ta Fe, la Sainte Foi. Elle a dou­blé le Cap de Bonne Espérance. Et, se rap­prochant de nous, elle trans­porte le blé d’(h)Ostie à Cadix, cal­ice.
Impres­sion que « la pen­sée se fait dans la bouche » n’est-ce pas ? Fausse impres­sion. Calderén joue avec des mots qui sont des con­cepts parce que dans sa langue con­cep­to sig­ni­fie mot et con­cept. Et, comme en pas­sant, il pro­jette une his­toire sur une géo­gra­phie. 

Le Dieu Pain 

Pré­cieux Calderén qui peut édi­fi­er un acte sacra­mentel entier, sur une sim­ple homonymie. Tel est le cas du VRAI DIEU PAN fondé sur les deux sens du même voca­ble pan : pain et Pan, Dieu grec. Le dieu des berg­ers d’Arcadie ayant diver­ti tous les dieux fut bap­tisé Tout, en grec : Pan. Calderén joue aus­si avec cela. Ce Tout est notre Pain. Pan sort en chan­tant d’un nuage, revê­tu de ses habits de fête. Char­mant berg­er qui ne sus­cite aucune frayeur panique dans la nuit étoilée. Il est amoureux de la lune. Celle-ci en Diane chas­ser­esse coif­fée d’un crois­sant, nous décrit ce qu’elle voit de là-haut. Vus de la lune les trou­peaux « sont d’inquiets golfes de laines / qui dérobent aux cimes leur neige / pour enrichir les val­lées ». 

« Des astres, des forêts et d’Achéron l’honneur, Diane au monde haut, moyen et bas pré­side ».
Celle qui est Lune au ciel, Diane sur terre, Hécate aux enfers, objet d’un amoureux son­net d’Étienne Jodelle en vers rap­portés, con­stru­it sur le trois qui tour­mente son alexan­drin, devient entre les mains du poète espag­nol le sujet Âme aux trois séjours pos­si­bles. Née pour le ciel, elle doit s’exiler sur terre. De là retourn­er au ciel étoilé, ou bien être réduite en braise.
Véri­ta­ble coup de force ou coup de génie que la fusion opérée entre l’ancien et le chré­tien par un seul mot. Qui donc l’a autorisé ? Le Dieu Pan l’ex­plique à la Nuit : 

« Écoute et tu sauras :
L’al­lé­gorie n’est rien d’autre
qu’un miroir qui traduit
ce qui est par ce qui n’est pas
et toute son élé­gance
est que l’image soit si fidèle
à l’o­rig­i­nal que celui
qui regarde l’une pense
con­tem­pler les deux à la fois. »


L’al­lé­gorie per­met à Calderón de ramen­er dans son filet la pêche mirac­uleuse de l’Antiquité. Et Ulysse (LES ENCHANTEMENTS DE LA FAUTE) et Minos (LE LABYRINTHE DU MONDE). De don­ner place et paix aux mythes les plus beaux et les plus inquié­tants. Dans PSYCHÉ ET CUPIDON l’Amour sauve la Foi (Psy­ché) du doute. Il délivre la Nature Humaine cap­tive dans ANDROMÈDE ET PERSÉE. 

Miche­line Sauvage nous l’ex­plique : « L’al­lé­gorie capte un sens et le livre à l’e­sprit par les voies de l’image, plus aisées à l’âme débile que celles de la pure idée, parce qu’elles béné­fi­cient de la présence et de l’appui du sen­si­ble. Le ressort du théâtre allé­gorique de Calderón c’est une com­préhen­sion sym­bol­ique des formes uni­verselles et de leur enchaîne­ment. Les per­son­nages sym­bol­iques de l’auto sont des forces, les forces dont le jeu ani­me la grande, la douloureuse aven­ture de la Créa­tion. La dialec­tique s’est faite théâtre. L’ar­tic­u­la­tion des idées s’est faite jeu de scène. Et la durée scénique du drame prête son temps à l’autre drame, elle en est la représen­ta­tion. »
Depuis la classe de philoso­phie où notre pro­fesseur, Miche­line Sauvage, Descartes dans une main, Calderón dans l’autre, nous pen­chait sur l’état de veille et l’état de som­meil, la con­science et le songe, une image me pour­suit : celle de l’échange de capes entre le Bien et le Mal qu’elle décriv­it un matin. Bien et Mal, deux galants, se dis­putent. Ils en vien­nent aux mains et pour mieux lut­ter jet­tent à terre leurs capes. Prenant la voix de la Jus­tice, inter­vient la Mal­ice, qui fait la paix entre eux et tend à cha­cun sa cape. Sauf qu’étant Mal­ice, elle les a inter­ver­ties. Et le Bien s’en va dans le monde sous la cape du Mal, le Mal sous la cape du Bien. 

« L’idée représentable » 

Arrivant à Madrid le jour du Cor­pus Christi, un berg­er s’é­tonne des pré­parat­ifs aux­quels il assiste, de ces chars qui ressem­blent à des tours, et demande à une paysanne de quoi il s’agit. Elle répond : 

« De ser­mons
mis en vers, en idée
représentable, de ques­tions
posées par la théolo­gie
sacrée que mon raison­nement
ne peut expli­quer ni saisir
mais dont le but est de réjouir
pour fêter un si grand jour. »


(Grand jour ici à dou­ble titre, Calderón ayant com­posé TRIOMPHER EN MOURANT OU LA SECONDE ÉPOUSE, dont sont extraits ces vers, à l’occasion du sec­ond mariage de son roi Philippe IV). Util­isant les Écri­t­ures, la Sco­las­tique, les Pères de l’Église, l’auto devient une syn­thèse de l’histoire théologique de l’hu­man­ité, de la Créa­tion à la Rédemp­tion par le sac­ri­fice du Pain et du Vin.
Calderón aime à expliciter sa façon de faire au moment même où il le fait. Dans IL Y A DES SONGES QUI SONT VÉRITÉ, où une véri­ta­ble « épidémie de som­meils » avant la let­tre s’abat sur les per­son­nages et où il utilise la sci­ence des rêves du meilleur déchiffreur de la Genèse, Joseph (Joseph ven­du par ses frères, devenu esclave en Égypte, ayant obstiné­ment refusé de couch­er avec la femme de son maître l’of­fici­er Putiphar — ce dont elle s’est vengée en pré­ten­dant le con­traire — est jeté en prison), c’est à la Chasteté qu’il con­fie l’ex­pli­ca­tion : 

« Et puisque le périss­able
ne peut com­pren­dre l’éter­nel
il est besoin d’un expé­di­ent
vis­i­ble pour l’appréhender
qui, pal­liant nos faibles ressources,
fera du con­cept imag­iné
pass­er au con­cept pra­tique.
Ren­dons alors représentable
sut tous les théâtres du temps
cette cer­ti­tude qu’un homme
quand bien même il lutte et peine
pour exercer une ver­tu
est par elle-même défendu. »

La ver­tu qu’a exer­cée Joseph est incar­née par sa récom­pense. En effet, la Chasteté a pris les traits de la belle Asneth que Pharaon don­nera à Joseph pour épouse en remer­ciement d’avoir inter­prété ses rêves et sauvé l’É­gypte de la famine. Mais si Calderón fait com­mencer l’acte sacra­mentel dans la prison où Joseph fut jeté après l’affaire Putiphar, c’est qu’ayant irrité leur maître le chef des panetiers et le chef des échan­sons s’y trou­vent égale­ment enfer­més (Gen, 40). En livrant la clef de leurs songes à l’of­fici­er qui ser­vait le pain et à celui qui ser­vait Le vin de Pharaon, Joseph pré­pare sa future libéra­tion et le par­don de ses frères. 

Au pied d’un arbre 

LE VRAI DIEU PAN, LES VIGNES DU SEIGNEUR. On ne sait ce qu’on doit admir­er le plus de la clarté ou de la com­plex­ité des choses. Au pied d’un arbre, un groupe fait la sieste. Des branch­es de cet arbre pen­dent divers attrib­uts : un scep­tre, une bêche, un miroir, un livre, un bâton, une épée etc. C’est l’arbre de la For­tune mais ce n’est point la déesse For­tune qui va sec­ouer l’ar­bre. Venue de saint Thomas, la Jus­tice Dis­trib­u­tive a pris sa place dans IL N’Y À DE FORTUNE QUE DIEU. C’est elle qui nous réveille (encore !) en faisant tomber sur nos têtes ce qui nous attend. Celui sur qui est tombé le scep­tre sera Pou­voir, Labour celui sur qui est tombé la bêche, Beauté celle qui reçoit le miroir. Le livre est tombé sut moi. 

« Puisque la métaphore est sûre, courons avec elle » pen­sait et prou­vait Calderón. Aux images de ren­dre le con­cept représentable. L’im­age men­tale, fournie par le con­cept, se fait dra­ma­tique par toutes les ressources du théâtre et de la poésie. Décors, posi­tions, couleurs, entrées et sor­ties, cou­ples antithé­tiques, octo­syl­labes et endéca­syl­labes, con­struc­tions à plusieurs, change­ments de rythme, rimes aiguës pour la ter­reur, l’hor­reur, mono­logues en soli­tude, avec ou sans musi­ciens, dans une archi­tec­ture du texte qui est sa pro­pre mise en scène. D’une image-mère procè­dent les per­son­nes du drame et finale­ment le drame entier. Au seul titre de l’auto vient le sujet, vient la leçon, sor­tent les per­son­nages, entre le poète. 

LE PROCÈS MATRIMONIAL DU CORPS ET DE L’ÂME

Sujet : ils se mari­ent et ne s’en­ten­dent pas. Pas les mêmes goûts. De plus, le Péché est tombé amoureux d’elle. Leçon : si le Corps et l’Âme se sépar­ent, leur enfant, qui est la Vie, en mour­ta. Per­son­nages : le Corps et ses cinq sens, Ouïe, Vue, Goût, Odor­at, Touch­er, l’Âme et ses trois fac­ultés, Mémoire, Enten­de­ment et Volon­té, le Péché, la Vie, la Mort. Métaphores mat­ri­mo­ni­ales et juridiques : dégoût, griefs, dis­putes, sépa­ra­tion, divorce, procès, juge­ment. 

LE GRAND THÉÂTRE DU MONDE 

Sujet : le monde est un théâtre, la vie une comédie, les hommes sont les acteurs, Dieu est l’Auteur. (On le sait depuis Épic­tète en pas­sant par Sénèque « toréador de la ver­tu »). Leçon : bien jouer le rôle qui nous a été dis­tribué par l’ Auteur. Per­son­nages : le Roi, le Pau­vre, le Riche, le Paysan etc. Métaphores : celles du (grand) jeu dra­ma­tique. 

LE GRAND MARCHÉ DU MONDE 

Sujet : deux frères par­tent à la foire du monde. Leçon : ne pas dépenser à tort et à tra­vers l’argent ou les dons du père, acheter des ver­tus, pas des vices. Per­son­nages : le Père, le Bon et le Mau­vais Fils, les Ver­tus, les Vices. Métaphores con­cer­nant l’héritage, le troc, la vente et l’achat, l’économie et le gaspillage. 

Devant ces trois squelettes dra­ma­tiques soudain je frémis comme si je con­tribuais à désanimer ces œuvres dont le souf­fle est la poésie. Avant d’être un mil­i­tant de la Con­tre-Réforme, un four­nisseur en Fête-Dieu ou ce qu’on voudra, Pedro Calderén de la Bar­ca fut un immense poète. Ses métaphores n’interviendraient pas aus­si analogique­ment à la vérité si elles ne ray­on­naient d’une beauté pro­pre. C’est peut-être con­tre les ténèbres qu’elles ont déployé le plus de lumière. Devant la pos­si­ble mort de l’e­sprit per­son­ne mieux que lui n’a su faire trem­bler. Plus proche d’un Valdès Leal (je songe aux grands tableaux qui se trou­vent à l’Hôpi­tal de la Char­ité, à Séville, et par­ti­c­ulière­ment à une allé­gorie de la Mort éteignant la Vie « In ictu mendis­mo oculi ») que du « tremendis­mo » qu’af­fectent cer­tains toreros dans l’arène — ter­ri­bil­isme diri­ons-nous, con­sis­tant à pren­dre des risques inutiles pour don­ner au pub­lic ou au peu­ple la chair de poule. Non. Quand il se fait ter­ri­ble, l’art de Calderôn est un « art de trem­bler » déf­i­ni­tion pos­si­ble de la poésie. Voilà pourquoi mon hom­mage ne s’achèvera pas sur quelque beau chant du pain pétri dans la rosée du ciel, ou de la grappe que la grêle, la bise et la tra­mon­tane s’efforceront en vain d’abîmer, mais sur la proféra­tion espag­no­lis­sime d’une damna­tion. 

grands et il but du vin en leur présence. Puis il fit apporter les vas­es d’or et d’ar­gent que son père avait enlevés du tem­ple de Jérusalem et lui, ses grands, ses femmes et ses con­cu­bines s’en servirent pour boire. Ils burent et ils louèrent les dieux d’or, d’ar­gent, d’airain, de fer, de bois et de pierre. À ce moment apparurent les doigts d’une main d’homme, et ils écrivirent, en face du chan­de­lier, sur la chaux de la muraille. Le roi vit cette extrémité de la main qui écrivait. Alors le roi changea de couleur ; les join­tures de ses reins se relâchèrent et ses genoux se heurtèrent l’un con­tre l’autre. Seul le prophète Daniel put don­ner au roi l’explication des mots qu’avait tracés la main : Mané, Thé­cel, Pharès. La nuit même Balt­haz­ar mou­rut et Dar­ius entra dans Baby­lone. (Daniel V) 

LE FESTIN DU ROI BALTHAZAR 

À la pen­sée de ce fes­tin blas­phé­ma­toire et idol­âtre le prophète Daniel se désole. Il se demande qui, qui pour­rait bien l’aider à l’interrompre sinon l’empêcher. Quelqu’un va lui répon­dre : Moi. C’est un jeune pre­mier qui s’avance, por­tant dague et épée, une cape jetée sur les épaules, une cape cou­verte de têtes de morts. Il se définit en huitains, tous accen­tués sur la dernière syl­labe, rimes « aiguës » qui con­fèrent à ce qu’il dit une sonorité funèbre de glas mais sans la monot­o­nie à cause de la vibra­tion des images et aus­si parce que cela sonne de plus en plus fort jusqu’au parox­ysme de la fin. 

« Moi, divin prophète Daniel,
je suis la fin de tout ce qui naît ;
fils de l’en­vie et du péché
avorté par l’aspic d’un jardin.
La porte du monde Abel me la don­na
mais celui qui me l’ouvrit fut Caïn
et mon hor­reur y est désor­mais
min­istre des colères de Jého­vah.

Né de l’en­vie et du péché
deux fureurs se parta­gent mon cœur :
par envie, j’ai infligé la mort
à tous ceux qui voy­aient le jour ;
par le péché je suis devenu mort
de l’âme qui, elle aus­si, peut périr ;
la mort de la vie étant d’expirer
la mort de l’âme est de péch­er.

Quoi d’é­ton­nant à ce que tu trem­bles ?
En me voy­ant trem­blerait Dieu même
et lorsqu’il naî­tra fleur de Jéri­cho
œil­let dans un champ de giroflées
je ferai trem­bler sa part humaine
aus­sitôt qu’il me sera livré
les étoiles voileront leur éclat
la lune et le soleil leur vis­age.
(…)
Aujourd’hui mon rôle est d’obéir
et le tien, Sagesse, de prévenir.
Ordonne car il ne craint pas de tuer
celui qui n’a pas à mourir.
Je suis le bras, tu es la force
à moi de faire, à toi de dire.
Apaise la soif des vies que la colère
des eaux du déluge n’a pas étanchée.
(…)
Le château le plus orgueilleux
défi aux vents qui le con­voitent
la plus solide des murailles
bâtie pour résis­ter aux balles
entre mes mains sont peu de chose
de pau­vres dépouilles à mes pieds.
J’ai nom­mé le château, la muraille,
qu’en sera-t-il de la cabane ?

Je brûlerai les champs de Nem­broth
je con­fondrai les gens de Babel
je répandrai les songes de Behé­mot
je verserai les plaies d’Is­raël
je teindrai les vignes de Naboth
je courberai le front de Jéz­abel
je souillerai les tables d’Absalon
de la pour­pre ensanglan­tée d’Amnon.

J’hu­m­i­lierai la majesté d’Achab
traîné ruis­se­lant sur son char de rubis
je pro­fan­erai les tentes de Zimni
avec les filles lubriques de Moab
je tir­erai les dards de Joab
et si tu me deman­des plus encore
j’i­non­derai les champs de Sen­nar
du mal­heureux sang de Balt­haz­ar. »

La mort a par­lé.

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Écrit par Florence Delay
Flo­rence Delay Écrivain et his­paniste. Derniers ouvrages parus : ŒILLET ROUGE SUR LE SABLE, éd. Four­bis, 1994. CATALINA, éd....Plus d'info
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Article publié
dans le numéro
Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
#41 – 42
mai 2025

Le théâtre de l’hispanité

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