CELA arrive encore parfois : quelque part en Amérique latine, une pièce de théâtre se transforme en un pôle de force qui active la culture et la société. Elle peut être jouée à guichets fermés, Le nombre de spectateurs atteignant ou dépassant deux mille pour cent de l’audience habituelle, ou, au contraire, être ignorée du public mais éveiller un intérêt immense dans le milieu culturel du théâtre : elle projette alors médiatiquement son influence à travers les multiples réalisations et expériences qui s’en alimentent. Qu’il s’agisse d’un théâtre de laboratoire ou d’un théâtre de grande portée sociale, son caractère de « phénomène » indique que l’on a touché un point particulièrement sensible de la culture, relié d’une façon ou d’une autre à des besoins profonds et grandement insatisfaits. L’avidité et le plaisir ludique avec lesquels on assiste à ce genre de spectacles revitalisent la valeur rituelle du théâtre. Ils permettent d’entrevoir ses potentialités originelles qui se trouvent fréquemment ternies par d’autres formes plus digestes de consommation culturelle ou, même, par le « théâtre mort » local, un des grands responsables de la perte du lien vital entre le théâtre et la société.
Au cours des quinze dernières années, on relève quelques mises en scène latino-américaines remarquables : MACUNAÌMA au Brésil, LILA LA MARIPOSA à Cuba, Los MUSICOS AMBULANTES au Pérou, et LA NEGRA ESTER au Chili. Je pense que l’analyse de ces « phénomènes » récents peut révéler quelque chose du potentiel et des caractéristiques de notre théâtre latino-américain contemporain.
MACUNAÌMA (1978) est une pièce tirée du roman de Mario de Andrade, qui s’inspire de personnages, de mythes et de légendes populaires. Un « antihéros », Macunaìma, incarne successivement les diverses possibilités d’être brésilien : indien, nègre et blanc. De la jungle de la nature à la jungle dévorante de la ville, nous suivons l’expérience magique de ce diablotin brésilien dans son passage dramatique d’un monde à un autre, d’une incarnation à une autre. Dans la grande ville de l’argent et du blanc, il subit toutes les vicissitudes du marginal et du déraciné, mais avec la réserve toujours présente de son expérience ancestrale.
Sans perdre la structure narrative du mythe, MACUNAÌMA est traduit théâtralement en genre épique. Mais, même à l’époque de la prédominance du courant brechtien en Amérique latine1, la pièce n’est pas réaliste mais magique, elle s’ouvre à l’élément mystérieux et multiple de l’indo-africain. La tentation du modernisme éclairé se trouve ainsi éludée.
Le metteur en scène Antünes Filho orchestre une chorégraphie saisissante, avec un emploi particulier de l’espace-temps-son. Il établit des conventions diverses, comme la manipulation d’un même objet (le papier journal, par exemple) à travers diverses projections symboliques, et va jusqu’à convertir les corps humains en sculptures d’une grande force expressive. Cela est possible grâce à la participation d’un groupe d’acteurs ayant reçu un entraînement corporel et vocal précis.
La marque esthétique du spectacle correspond à des éléments particulièrement identifiables de la « culture brésilienne ». Il évoque le carnaval, le métissage noir, l’animisme indigène : sensualité érotique, désinvolture et esthétisme des corps nus, musicalité et rythme, fantaisies hallucinogènes qui ignorent les frontières entre le réel et l’irréel. Les références culturelles et symboliques proviennent des multiples sources brésiliennes : latines (gréco-romaines), portugaises et hispaniques, européennes en général, indigènes américaines, nègres, métisses, historiques aussi bien que contemporaines (culture de masse et culture industrielle du capitalisme).
En relation avec son contexte historique de production des années 70, cette œuvre affiche une identité rattachée au populaire marginal ; elle donne du relief à la force latente de cette culture et dénonce la déshumanisation de la société raciste et capitaliste. Elle est organiquement reliée à un substrat politique de gauche qui plaide en faveur d’un changement social et d’une société alternative.
LILA LA MARIPOSA, quant à elle, s’appuie sur la pièce de théâtre du même nom, du cubain Rolando Ferrer (1954). En 1985, le metteur en scène Flora Lauten, avec le groupe de jeunes acteurs et actrices du Teatro Buendfa, convertit ce qui était à l’origine un mélodrame familial en une grande métaphore nationale. L’œuvre emploie le langage du genre le plus populaire dans ce pays2, le langage du théâtre radiophonique. Toujours allumée sur la scène, la radio diffuse des émissions de jeux radiophoniques avidement suivies par deux femmes, la propriétaire de la maison et sa — servante noire. Le fils de la propriétaire, un garçon déjà pubère, se promène au milieu des ouvrages de l’atelier de couture de sa mère. Son problème ressemble à celui des jeux radiophoniques écoutés quotidiennement : l’amour possessif de la mère est castrateur ; il inhibe sa liberté d’action et sa maturation affective. L’adolescent sent l’appel de la vie et de l’environnement sensuel et stimulant auquel il ne peut accéder. Il a recours à la complicité de la maman-noire, qui accomplit un ancien rituel de coupe du cordon ombilical avec des ciseaux d’argent. Grâce à ce savoir ancestral, il est possible de reprendre contact avec l’identité niée, et d’entrevoir la libération.
Le mélodrame est le genre qui structure la pièce : sa thématique est familière des relations œdipiennes, l’atmosphère est sentimentale, les valeurs traditionnelles y prévalent, bien qu’elles soient en conflit avec la modernité ; il y a insatisfaction érotique et amoureuse (la mère, veuve, se souvient de son amour perdu, étouffant la sexualité naissante de son fils); les servantes sont solidaires des personnages souffrants de la famille, etc.3 La déstructuration du texte, que réalise la mise en scène (superposition des scènes, altération de l’espace-temps et, particulièrement, recours à la symbologie) crée une tension qui brise la linéarité démonstrative du réalisme psychologique classique des années 50.
La poétique scénique possède une dimension éthérée, romantique, créée par les « voiles », par la texture des tulles et des autres tissus de l’atelier de couture. La sensualité et les coloris explosifs des Caraïbes jaillissent de l’évocation des cabarets cubains, dont l’imagerie accapare la fantaisie des amoureux névrosés. Divers mécanismes permettent de prendre une distance critique vis-à-vis du mélodrame, par exemple la lecture à haute voix des tirades du théâtre radiophonique, avec une intention ironique. Enfin, le rituel magique propre à la bigoterie questionne la mentalité rationnelle et scientifique. La vitalité juvénile des acteurs et les chorégraphies qui accompagnent le cri du fils voulant se libérer de la tutelle oppressive de la mère, deviennent, lorsqu’ils chantent sous forme de rengaine le désir d’une liberté capable de traverser les mers, des éléments particulièrement spirituels.
Dans cette nouvelle création de LILA LA MARIPOSA, il y a un désir d’expérimentation et de renouvellement des langages théâtraux, un désir anti-académique, qui revitalise l’expressivité scénique dans toutes ses dimensions (sonore, de texture, de rythme, de coloris, de vocalisation, etc.), réalisée par une troupe de jeunes acteurs qui rompt avec le concept de « distribution » classique. Il y a également un travail d’atelier réalisé sous la conduite d’un metteur en scène qui croit en l’apport créatif de l’acteur.
Pareillement, on remarque une certaine connexion métaphorique qui transcende la trame filiale et familiale vers la réalité nationale cubaine, en exprimant le sens critique des jeunes générations qui n’ont pas été les protagonistes mais bien les héritières de la révolution. Cette critique va de pair avec la volonté d’affirmation d’une identité propre aux Caraïbes.
Le groupe péruvien Yuyachkani, formé en 1972, fonde son travail sur des créations collectives, parfois inspirées de textes littéraires et/ou de pièces de théâtre (Brecht). LOS MUSICOS AMBULANTES (1983), parmi les nombreuses œuvres présentées, est sans doute la pièce la mieux réussie, celle qui a obtenu le plus de succès et qui, pour cette raison, est inscrite de façon permanente à son répertoire. Le conte des frères Grimm fournit l’anecdote, profondément personnifiée par l’identité convergente, bien que par ailleurs dissemblable, du péruvien. Comme dans une fable, les personnages sont des animaux symbolisant diverses zones géographiques et culturelles de ce pays : un chien, une chatte, un âne, une poule représentent respectivement les gens de la montagne, de la forêt, de la côte. La caractérisation de ces animaux illustre le tempérament propre aux habitants de ces zones géographico-culturelles. Et, en passant par les préjugés et les manifestations d’intolérance qui les poussent à se séparer, ils finissent par valoriser le chemin de l’unité.
L’évidente intention didactique de la pièce est transmise grâce à un jeu magnifique qui captive n’importe quel spectateur. L’humeur joyeuse et désinvolte, la satire bienveillante, la tendresse, la grâce sont les piliers de cette œuvre qui ne parle pas d’identité mais l’exprime. Les acteurs ont une extraordinaire plasticité corporelle qui leur permet de créer des « animaux » inoubliables. Ils montrent aussi une parfaite maîtrise des divers instruments musicaux, andins aussi bien qu’occidentaux, dont ils se servent en scène pour reproduire les rythmes propres à leur tradition. Nous sommes à nouveau en présence d’un groupe qui réalise un travail de recherche discipliné et constant sur l’expression théâtrale, se nourrissant aux diverses sources locales et universelles. Les possibilités des acteurs sont travaillées avec autant de vigueur que les éléments théoriques du théâtre auxquels s’ajoute, dans ce cas-ci, une attention soutenue au message politique. Les intentions théâtrales de Yuyachkani sont souvent reliées à la problématique politique que traversent le Pérou et parfois l’Amérique au moment où les œuvres de la troupe sont créées. Le groupe essaie de contribuer à la formation d’une conscience favorable à un ordre politico-économique plus juste et d’une culture d’intégration de ses éléments pluri-ethniques. Pour cette raison, la recherche anthropologique leur semble inséparable de la recherche théâtrale.
LA NEGRA ESTER est sans doute actuellement le phénomène théâtral le plus extraordinaire au Chili. Mise à l’affiche à la fin de 1988, elle continue d’être inscrite au répertoire du Gran Circo Teatro et elle attire les foules. Elle a été vue par 600.000 spectateurs au couts de ses multiples représentations au Chili et à travers le monde. Ce n’est pas un hasard si ses caractéristiques fondamentales coïncident avec celles décrites précédemment.
En premier lieu, le texte de la pièce est constitué par les dizains autobiographiques de Roberto Parra, dans lesquels il raconte son amour tragique pour une prostituée d’un port. Les dizains sont la forme poétique principale du folklore campagnard chilien, d’influence espagnole. Parra utilise un langage picaresque, propre à la peinture de mœurs, qui va de la profonde émotivité au sarcasme impitoyable dans l’expression de la douleur. Le parcours de la jouissance amoureuse à l’expiation, à travers la perte et le sacrifice de l’aimée dans une mort symbolique et réelle, s’inscrit dans le mélodrame. À partir de cette forme traditionnelle, le metteur en scène Andrés Pérez et un groupe d’acteurs qui partageaient la même expérience de recherche expressive, réalisent un travail scénique non réaliste. Ils s’inspirent de jeux d’acteurs orientaux, utilisent le maquillagemasque, exacerbent la caractérisation des personnages, définissent l’atmosphère et le rythme grâce à une musique toujours présente sur scène. Les gags du cinéma muet (un certain caractère « chaplinesque » du protagoniste), les personnages paradigmatiques des bas-fonds (la tenancière du bordel, la prostituée japonaise, le travesti, les clients, le marin, les policiers) traités sur un mode expressionniste, font appel à des codes culturels enfouis dans l’inconscient collectif, et renforcés par un regard distanciateur empreint de tendresse et de poésie. Toutes les couches sociales, par-delà les différences des générations, trouvent quelque point d’identification et se sentent interpellées par ce spectacle.
Les liens socio-politiques du spectacle avec le moment historique ne sont pas mécaniques. Après quinze ans de gouvernement militaire, l’espace public fort élargi que cette œuvre active dépasse la marginalité dans laquelle avait été reléguée la culture critique et populaire. Elle place trois éléments au centre de l’attention sociale : la rencontre de Parra, frère de Violeta et de Nicanor, symboles du renouveau folklorique le plus digne d’attention et Le plus authentique de la musique et de la poésie, avec des jeunes qui manient un vaste spectre de références et de langages théâtraux, et possèdent un sens ludique et une vitalité expressive proches de ceux de Violeta et Nicanor. Deuxièmement, les aventures et tribulations du héros populaire, qui vit et subit les vicissitudes du sous-monde social, représentent les avatars de beaucoup de marginaux dont elles éveillent l’’empathie et l’identification avec son processus vital. Finalement, le traitement d’un thème social à partir d’autres registres, tels l’amour et le destin tragique, est un signe de décompression de la fonction de critique politique contingente à laquelle le théâtre des temps difficiles de la dictature s’était voué, décompression rendue possible grâce à la renaissance de la vie politique et aux indices d’une fin prochaine du régime. La célébration d’un rituel festif participant à une catharsis d’expiation de la douleur d’un être humain fortement symbolisé dans l’imaginaire national et latinoaméricain, est un bon augure du processus de réconciliation nationale et de confrontation avec la vérité historique vécu par le pays sur le plan socio-politique après l’avènement de la démocratie en 1990.
En essayant de cerner les traits communs à toutes ces expériences théâtrales latino-américaines qui atteignent une synthèse puissante de tous les facteurs d’expression par lesquels elles réussissent à émouvoir les spectateurs et à influencer des articulations culturelles et sociales plus vastes, nous avons distingué les éléments suivants :
1. Toutes les compagnies (exceptée la cubaine) sont institutionnellement indépendantes (elles ne sont pas subventionnées) et doivent recourir à diverses formes d’autofinancement allant du travail collectif et de la convivialité à la formule économique de la coopérative. Malgré l’instabilité économique, les groupes sont composés de très nombreux membres et pratiquent une large autosuffisance dans l’exercice des métiers nécessaires à la représentation (musique, masques, costumes, production, etc.).
2. En ce qui concerne la dimension créative, les compagnies coïncident au moins dans les aspects suivants :
— Nouvelle création d’une œuvre (en général, non dramatique) qui touche profondément l’identité nationale.
— Thème ancré dans l’imaginaire populaire.
— Adaptation de l’œuvre à un genre et/ou à une structure théâtrale avec des racines culturelles.
— Groupe avec des capacités expressives spécialisées.
— Direction novatrice de l’esthétique, avec utilisation de tous les éléments scéniques. — Création de groupe basée sur la recherche scénique.
— Lien avec des problématiques nationales et pertinence historique.
— Vocation nationale, destinée à un vaste public de masse
Dans aucune de ces œuvres il ne s’agit de « dépeindre » le hameau : la profonde dimension anthropologique qui les sous-tend ne s’exprime pas dans un langage folklorique ou réaliste, mais toujours métaphorique et poétique. Dans toutes ces pièces, le texte récité est aussi important que l’expression du jeu gestuel, sonore, et que l’imagerie scénique. Tradition et innovation se fondent en un seul effort de dévoilement d’une identité, à partir du syncrétisme rendu possible par une Amérique où la rencontre, le croisement et le choc des cultures sont encore récents et Où l’affrontement à une réalité sociale en crise de constitution et de développement obligent à une réflexion critique permanente.
Santiago du Chili, mars 1992.
- Cf. Fernando de Toro, BRECHT EN EL TEATRO HISPANOAMERICANO CONTEMPORANEO [Brecht dans le théâtre hispano-américain contemporain], Buenos Aires, éditions Galerna, 1987. ↩︎
- Cuba a été le berceau de l’industrie culturelle du théâtre radiophonique latino-américain. Ses scénaristes, ses acteurs et ses productions y ont eu des succès retentissants et circulaient dans les pays d’Amérique latine pendant les années 30 à 50. ↩︎
- Cf. Maria de la Luz Hurtado, « EI melodrama, género matriz en la dramaturgia chilena contemporánea » [Le mélodrame, genre modèle dans la dramaturgie chilienne contemporaine] , in Revista Gestos n°1, Irvine, Californie, 1986, p. 121 – 130. ↩︎

