Le vent contre les racines
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Le vent contre les racines

— Entretien — 

Le 5 Juil 1992
Isabelle Candelier, Gérard Victor. LA SAVETIÈRE PRODIGIEUSE de F.G. Lorca, mise en scène de Jacques Nichet, 1987. Photo B. Enguerand.
Isabelle Candelier, Gérard Victor. LA SAVETIÈRE PRODIGIEUSE de F.G. Lorca, mise en scène de Jacques Nichet, 1987. Photo B. Enguerand.
Isabelle Candelier, Gérard Victor. LA SAVETIÈRE PRODIGIEUSE de F.G. Lorca, mise en scène de Jacques Nichet, 1987. Photo B. Enguerand.
Isabelle Candelier, Gérard Victor. LA SAVETIÈRE PRODIGIEUSE de F.G. Lorca, mise en scène de Jacques Nichet, 1987. Photo B. Enguerand.
Article publié pour le numéro
Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
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GÉRARD RICHET : Au cours des dernières années, vous avez mon­té trois pièces espag­noles. Qu’est-ce qui, à un moment don­né, a motivé votre intérêt pour le théâtre espag­nol ? 

Jacques Nichet : Quand je suis arrivé à Mont­pel­li­er, il m’est apparu comme une évi­dence qu’il fal­lait s’ou­vrir au théâtre espag­nol, parce que Mont­pel­li­er a été une ville espag­nole, parce que je rêvais que tous les dimanch­es je serais sur les Ram­blas de Barcelone, et parce que je pen­sais que les con­tacts entre les deux pays seraient très faciles. Il me sem­blait aus­si qu’un rééquili­brage était néces­saire. Nous autres, met­teurs en scène français, avions fait la part belle au théâtre alle­mand et au théâtre nordique, et le Sud était rel­a­tive­ment peu représen­té, mise à part l’I­tal­ie. L’Es­pagne avait vrai­ment été oubliée. Je m’empresse de dire que je ne par­le pas l’espagnol. Mon désir était de décou­vrir quelque chose que j’ig­no­rais totale­ment. Et je me dis­ais que ce que moi j’avais décou­vert, je pou­vais Le faire décou­vrir aux autres. J’a­joute qu’il y avait aus­si en moi un désir de décou­vrir ma pro­pre cul­ture. Je me sens pro­fondé­ment mérid­ion­al : c’é­tait un peu une manière de décou­vrir mes voisins, et ce désir m’anime tou­jours aujourd’hui. 

G.R. : Com­ment avez-vous procédé pour men­er à bien cette entre­prise de décou­verte ? 

J.N. : Ma démarche est à la fois. volon­tariste et hasardeuse. Je ne me fonde pas sur une cul­ture préal­able. Ma cul­ture naît chaque fois d’une envie de décou­vrir juste­ment ce que je ne con­nais pas. J’es­saie à un moment don­né de me don­ner un champ d’ac­tion, une découpe. À l’Aquarium, on tra­vail­lait déjà de cette manière. On dis­ait, par exem­ple : on va faire une pièce sur la mal­adie. On polar­i­sait toute notre atten­tion sur ce thème de la mal­adie. C’est comme cela que j’ai ren­con­tré Fer­di­nan­do Camon et LA MALADIE HUMAINE et qu’on a eu l’idée de l’adapter. En ce qui con­cerne l’Es­pagne, les choses se sont passées de cette façon. À un moment don­né, on va vers ce qu’on ne con­naît pas, vers ce qu’on a envie de con­naître. Le reste est un peu mys­térieux : il y a des mil­liers de pièces, et on n’en choisit que deux ou trois.
Avec Jean-Jacques Préau, j’ai lu ou relu des pièces de Gar­cia Lor­ca. J’avais choisi Gar­cia Lor­ca comme un point de repère très con­nu du pub­lic français, en me dis­ant qu’il con­stituerait pour moi une porte d’en­trée qui me per­me­t­trait ensuite de décou­vrir d’autres choses en Espagne. J’ai tout de suite été séduit par LA SAVETIÈRE PRODIGIEUSE. Ensuite, l’enchaînement s’est fait presque tout seul. Grâce à Lor­ca, j’ai décou­vert LE MAGICIEN PRODIGIEUX , puisque LA SAVETIÈRE PRODIGIEUSE est un jeu de mots à par­tir du titre de la pièce de Calderón. Mon atten­tion étant con­cen­trée sur l’Es­pagne, je suis tombé en arrêt sur le roman de Tomeo, MONSTRE AIMÉ, et j’en ai mon­té l’adaptation. 

G.R. : Avez-vous l’in­ten­tion de pour­suiv­re votre explo­ration du théâtre espag­nol ?

J.N. : Pourquoi pas ? Jean­Jacques Préau, qui est le respon­s­able du comité espag­nol au sein de la Mai­son Antoine Vitez, me fera ren­con­tr­er vraisem­blable­ment de nou­veaux textes. Grâce aux lec­tures de pièces espag­noles con­tem­po­raines qui sont prévues au Théâtre de la Colline et au Théâtre de l’Europe, j’en ren­con­tr­erai d’autres. Mais, pour le moment, je n’es­saie plus de ratiss­er sys­té­ma­tique­ment l’Es­pagne. Actuelle­ment, je m’in­téresse à l’I­tal­ie. Dans un pre­mier temps, cela a été l’Es­pagne et, de fil en aigu­ille, par une sorte de glisse­ment naturel, main­tenant j’es­saie de décou­vrir davan­tage l’I­tal­ie, avec des pièces d’E­d­uar­do de Fil­ip­po et une adap­ta­tion d’un texte de Gio­van­ni Mac­chia. Cela n’é­tait pas clair dans ma tête lorsque j’ai décidé de mon­ter LA SAVETIÈRE PRODIGIEUSE, mais main­tenant j’ai envie de voy­ager autour de la Méditer­ranée et de faire escale dans dif­férentes villes : Naples, Rome, bien­tôt Mar­seille, et pourquoi pas le Liban, Tunis, l’Al­gérie. En même temps, je ne veux pas m’emprisonner dans une image figée, du type Nichet = Méditer­ranée. Je suis prêt à mon­ter un auteur suisse où alle­mand. Je ne veux pas non plus don­ner l’im­pres­sion de ne m’oc­cu­per que des auteurs étrangers. Je vais aus­si mon­ter des auteurs français con­tem­po­rains. Prochaine­ment, je vais met­tre en scène une pièce de Serge Valet­ti, et cela me touche par­ti­c­ulière­ment parce que sa pièce se situe à Mar­seille, qui est, au même titre que Naples, une des grandes villes du bassin méditer­ranéen. En tout cas, ce qui m’in­téresse aujourd’hui, c’est de faire décou­vrir un théâtre très grand pub­lic, qui, para­doxale­ment, est pra­tique­ment incon­nu du grand pub­lic : c’est le cas des deux pièces de De Fil­ip­po. Il y a donc un tra­vail tout à fait hum­ble de décou­verte et d’in­ven­taire à faire, et 1 j’aimerais pour­suiv­re ce tra­vail. 

G.R. : Votre mise en scène de LA SAVETIÈRE PRODIGIEUSE a donc été le point de départ de votre chem­ine­ment. Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce texte ? 

J.N. : J’ai mon­té LA SAVETIÈRE PRODIGIEUSE comme un man­i­feste. C’é­tait à la fois une ouver­ture sur l’Es­pagne et un man­i­feste esthé­tique : celui de la légèreté con­tre l’ar­gent, de la rapid­ité con­tre la longueur, du court métrage con­tre le long métrage, de l’art de la minia­ture con­tre la fresque, de la nou­velle con­tre le roman. Je m’in­téresse beau­coup à la forme brève. Je trou­ve qu’on a trop priv­ilégié les chefs-d’œu­vre, les œuvres immenses. Trop de MISANTHROPE, trop de HAMLET ont écrasé les choses légères. II me paraît intéres­sant — j’ai essayé de le mon­tr­er avec Eduar­do de Fil­ip­po — de remet­tre au goût du jour le lever de rideau, de faire en sorte que ne dis­paraisse pas l’in­térêt pro­fond pour les courts métrages avant les longsmé­trages, de préserv­er la var­iété à l’intérieur même du spec­ta­cle. Je trou­ve qu’il y a un pen­chant trop grave à faire des trilo­gies mas­sives. Je ne suis pas con­tre cela, mais je voudrais aus­si que l’on réserve une place à la légèreté des petites formes. Je crois qu’il faut rester plus sim­ple. D’une cer­taine manière, cette lour­deur écrase, et la cul­ture devient lourde. Il faut que le spec­ta­cle soit un diver­tisse­ment et, à mes yeux, le diver­tisse­ment doit rester léger. Tout .cela, on l’apprend par LA SAVETIÈRE PRODIGIEUSE, par l’esper­pen­to de Valle-Inclán. 

G.R. : Avez-vous repéré dans les pièces espag­noles que vous avez mon­tées des traits sin­guliers, spé­ci­fiques, qui seraient, en défini­tive, ceux de l’hispanité ? 

J.N. : Je ne sais pas s’il y a un théâtre his­panique. Je crois qu’il y a un théâtre en Espagne. Ce n’est pas tout à fait pareil. Le théâtre peut échap­per à l’Es­pagne. Il y a un exil intérieur des auteurs. L’au­teur est d’un pays et en même temps c’est un exilé intérieur. La peur que j’ai avec le théâtre his­panique, c’est qu’on essaie d’emprisonner l’auteur dans une langue, alors que tout auteur cherche à échap­per à sa langue. C’est cette ten­sion qui est intéres­sante. En tout cas, la ques­tion que je me pose au moment où je monte une pièce est : qu’est-ce que m’apporte cette pièce, à moi ? Et, en ce qui con­cerne les pièces espag­noles, il ne s’agit sans doute pas d’une décou­verte de l’hispanité.
Si je devais relever un trait com­mun entre ces trois pièces très dif­férentes, qui n’ont rien à voir entre elles, ce serait celui de l’immaturité. Ce sont des œuvres qui nous racon­tent l’immaturité. L’im­ma­tu­rité du saveti­er, qui est totale­ment infan­tile, et celle de la savetière, qui l’est encore plus que lui. Toute la cor­re­spon­dance de Lor­ca que j’ai pu lire me fait beau­coup penser à Flaubert. On y voit un être qui se sen­tait mort avant de naître et qui a cher­ché à naître. Je pense à cette mag­nifique let­tre de Lor­ca : « Je ne suis pas encore né ». C’est cela qui m’a vrai­ment intéressé. On a plaqué sur Lor­ca une image espag­nole, celle des murs blancs et des femmes en noir qui pleurent. Et tout à coup on s’aperçoit qu’en fait il s’agit de choses très légères, mais qui par­lent du mal à être, du mal à vivre, du mal à éclore. Tomeo, qui représente l’Es­pagne mod­erne, celle qui essaie de s’arracher ces ori­peaux, ne fait que se moquer de Lor­ca, qu’il con­sid­ère comme un auteur folk­lorique, trop espag­nol. Pour­tant, il existe un lien très net entre Tomeo et LA SAVETIÈRE PRODIGIEUSE, c’est celui de l’immaturité. L’im­ma­tu­rité de Juan D., qui est resté trente ans dans les jupes de sa mère, comme s’il y avait dif­fi­culté à naître une sec­onde fois. Et je dirai que LE MAGICIEN PRODIGIEUX nous racon­te la voca­tion de quelqu’un qui veut être un intel­lectuel, un savant, un philosophe, qui va décou­vrir l’amour, puis le mar­tyre, et qui va naître à autre chose, à une autre vie, qui va lui aus­si trou­ver sa matu­rité par l’immaturité. Vous voyez qu’on est loin d’une sorte d’étiquette espag­nole qu’on pour­rait attribuer à ces œuvres. Ce sont ces con­stantes-là qui m’in­téressent. Mais je ne saurais faire le tri entre ce qui appar­tient à l’Es­pagne et ce qui m’ap­par­tient à moi. C’est peut-être moi qui veux les lire de cette façon. 

G.R. : Les titres des trois pièces espag­noles que vous avez mon­tées con­ti­en­nent les mots prodi­ge, magie, mon­stre. Est-ce ain­si que vous voyez l’Es­pagne ? 

J.N. : C’est comme cela que je vois le théâtre, pas l’Es­pagne. L’Es­pagne me per­met d’al­i­menter, grâce à ces pièces, quelque chose qui est loin du théâtre. Là, je rejoins Vitez lorsqu’il dit que le théâtre est de l’ordre du mir­a­cle. On joue la créa­tion du monde, on joue la transsub­stan­ti­a­tion de l’homme en dieu, du dieu en ani­mal ; on va en enfer, on peut racon­ter le mir­a­cle, la vie est un mir­a­cle. On joue. LA SAVETIÈRE PRODIGIEUSE racon­te cela, elle racon­te le prodi­ge du théâtre, qui va faire que le saveti­er, revenant comme mon­treur d’im­ages, va pou­voir essay­er de se venger de sa femme, de se rap­procher d’elle, grâce aux déguise­ments, aux cos­tumes, au jeu. 

Le théâtre est aus­si Le lieu où on s’in­ter­roge. Qu’est-ce qu’un homme nor­mal ? Qu’est-ce qu’un homme mon­strueux ? Shake­speare s’in­ter­roge sur les mon­stres. Le théâtre pose la ques­tion de la norme et du mon­strueux. Ce qui m’a intéressé dans le texte de Tomeo, c’est de voir com­ment la mon­stru­osité n’est faite que de banal­ité. C’est là que réside la force esthé­tique de Tomeo : il mon­tre com­ment, à force de petites banal­ités, de petits coups d’épin­gle, on crée un mon­stre, com­ment la société, dans sa banal­ité, crée un mon­stre à l’intérieur d’un bureau ordi­naire, d’une banque ordi­naire. C’est tout à fait pas­sion­nant. LE MAGICIEN PRODIGIEUX, c’est aus­si cela. Qu’est-ce qu’un mir­a­cle, qu’est-ce qu’une émo­tion qui oblige l’homme à se dépass­er lui-même, qu’est-ce que Dieu, qu’est-ce que le dia­ble, surtout ? Pourquoi y a‑t-il le mal sur terre, pourquoi les sac­ri­fices, etc.
L’Es­pagne n’est là qu’un réser­voir pour ali­menter quelque chose qui per­met de reviv­i­fi­er le théâtre. Encore une fois, ce n’est pas du tout du théâtre espag­nol, c’est l’Es­pagne au ser­vice du théâtre, c’est l’Es­pagne théâ­trale plutôt que le théâtre espag­nol. 

G.R. : Par­mi les idées reçues con­cer­nant l’Es­pagne, il en est une qui con­siste à attribuer un pro­fond sens trag­ique à l’âme espag­nole. Un ouvrage célèbre de Una­muno sem­ble d’ailleurs cor­ro­bor­er — de l’in­térieur — cette asser­tion. Cette dimen­sion est-elle sen­si­ble dans les pièces que vous avez mon­tées ?

LE MAGICIEN PRODIGIEUX de Calderón, mise en scène de Jacques Nichet. Photo B. Enguerand.
LE MAGICIEN PRODIGIEUX de Calderón, mise en scène de Jacques Nichet. Pho­to B. Enguerand.

J.N. : Les trois pièces que j’ai mon­tées sont des fils ténus entre la comédie et la tragédie, mais ne virent jamais dans la tragédie. LA SAVETIÈRE PRODIGIEUSE se ter­mine par le tri­om­phe du mariage de la réal­ité et de l’il­lu­sion. Elle racon­te le mys­tère de la vie humaine partagée entre le désir d’un ailleurs tou­jours impos­si­ble à attein­dre et le quo­ti­di­en, représen­té par ces chaus­sures qui s’usent jour après jour. Ce mariage impos­si­ble est tou­jours en dan­ger, mais ce n’est pas trag­ique, c’est la vie, c’est la con­di­tion humaine, faite de bon­heur et de mal­heur, de trag­ique et decomique. Cette fable est extra­or­di­naire et elle n’est pas espag­nole. Lor­ca dit lui-même que sa pièce n’est pas andalouse, bien qu’il y ait des gui­tares, qu’il a écrit une fable méta­physique, comme Pla­ton. Il ajoute que Les Eski­mos pour­raient mon­ter cette pièce. MONSTRE AIMÉ non plus n’est pas trag­ique. Le quo­ti­di­en et la société craig­nent le mon­strueux, mais on vit avec, tout le monde est un peu mon­strueux, et on s’en accom­mode. La pièce de Calderón n’a rien de trag­ique non plus, puisqu’elle mon­tre qu’il y a des valeurs qui dépassent la mort, qui trans­for­ment la mort, lorsque le mar­tyr entre dans le lieu de la rédemp­tion, du dépasse­ment de soi. S’il y a un théâtre qui n’est pas trag­ique, c’est bien celui de Calderón.
Je dirai donc qu’on tire de l’Es­pagne des forces d’espoir et de générosité, qui nous éloignent du trag­ique. Il est vrai que l’on voit très sou­vent l’Es­pagne à tra­vers le sang et l’or des cours­es de tau­reaux, mais ce n’est pas ce que moi j’ai perçu à tra­vers ces pièces. 

G.R. : Quelle est votre atti­tude face à la tra­duc­tion ou à l’adap­ta­tion des pièces étrangères que vous mon­tez ? 

J.N. : Je ne con­nais pas la langue, mais je tra­vaille beau­coup avec le tra­duc­teur ou l’adap­ta­teur. Avec eux, j’es­saie d’avoir tou­jours un regard sur le texte orig­i­nal. Et je n’ai jamais coupé l’o­rig­i­nal. Dès qu’il y a une dif­fi­culté de mise en scène, on revient au texte orig­i­nal pour essay­er de com­pren­dre vrai­ment l’in­ten­tion de l’auteur et les effets styl­is­tiques atten­dus. Quel est le mot qui finit la phrase, quelle est la scan­sion, quel est le rythme ?
Le tra­vail sur le plateau rejail­lit aus­si sur la tra­duc­tion. C’est ce qui s’est passé avec le texte de De Fil­ip­po, qui pose un prob­lème de mélange de langues. Un per­son­nage par­le napoli­tain et l’autre par­le ital­ien, avec des fautes de gram­maire. C’est intraduis­i­ble. On s’est amusé à essay­er de trou­ver des équiv­a­lences. On s’y est mis à beau­coup. Plusieurs ver­sions ont été faites. Avec les comé­di­ens, on a testé, on a cher­ché des solu­tions. 

G.R. : Vous décrivez comme un glisse­ment naturel votre migra­tion de l’Es­pagne à Naples, comme si les deux étaient liées par une con­nivence évi­dente. Pou­vez-vous expliciter le lien qui les unit ? 

J.N. : Si pour mon­ter LA SAVETIÈRE PRODIGIEUSE et Eduar­do de Fil­ip­po je fais appel à la même comé­di­enne, c’est parce qu’il s’agit du même réper­toire. J’y vois un théâtre que j’aime et qui me par­le, qui est, je crois, ce théâtre de la légèreté et du mélange des gen­res dont je par­lais tout à l’heure, ce théâtre rapi­de, domes­tique, vio­lent. Et je n’ai pas l’im­pres­sion que les Napoli­tains et les Espag­nols soient dif­férents. Je crois qu’il y a un lien très fort entre Eduar­do de Fil­ip­po et les auteurs espag­nols dont j’ai mon­té les pièces : c’est le jeu de l’il­lu­sion et du réel. La vie est un songe. Ne sommes-nous pas en train de rêver le réel ? Qu’est-ce qu’une apparence ? Qu’est-ce qu’une image ? Qu’est-ce qu’une idole ? On voit à tra­vers ce jeu, qui est un jeu de théâtre, que ces pays ont bien com­pris ce qu’est Le théâtre et qu’ils ali­mentent, avec leur humour et leurs vari­a­tions pro­pres, quelque chose qui les rap­proche. Je ne suis pas sûr qu’Ibsen et Strind­berg par­lent de l’il­lu­sion et de la réal­ité comme en par­lent Lor­ca et de Fil­ip­po. On ren­con­tre peut-être là quelque chose qui est au-delà de l’hispanité, quelque chose qui appar­tient à notre berceau méditer­ranéen, cette idée que la vie est un songe. 

G.R. : Vous n’avez pas ren­con­tré l’hispanité, mais il sem­ble, en revanche, que la Méditer­ranée ren­voie à vos yeux une image d’u­nité. Y a‑t-il un chemin inin­ter­rompu qui court tout autour du bassin méditer­ranéen ?

J.N. : On ne peut nier qu’il existe un berceau cul­turel com­mun, mal­gré des siè­cles de sépa­ra­tion. Je pense qu’il y a un esprit du Sud, dif­férent de celui du Nord. On sent bien que Strind­berg et Ibsen, ce n’est pas le Sud. Et Tchekhov non plus. Le bassin méditer­ranéen existe, il est un lieu qui nous réu­nit, et en même temps il est divisé, déchiré. C’est peut-être au car­refour de ce désir d’u­nion et de cette désunion telle­ment évi­dente que le théâtre peut essay­er de voir et de faire voir quelles sont ces frac­tures, quel est ce désir d’être ensem­ble dans cette Méditer­ranée, qui est notre berceau com­mun.
Cela dit, il ne faut pas essay­er de créer un con­sen­sus qui n’ex­iste pas. Je crois qu’il y a une par­tic­u­lar­ité de cha­cun d’entre nous, de par notre exis­tence his­torique, de par la déf­i­ni­tion de nos choix, que nous sommes ancrés dans un pays — cela, je le crois vrai­ment —, mais il faut savoir dépass­er cela. C’est pour cette rai­son que j’ai pris Le nom de Treize Vents pour mon théâtre, pour bien mon­tr­er que je ne vais pas m’en­racin­er et que l’at­tache­ment au sol se fait par le vent. On par­le d’un endroit don­né, c’est enten­du, mais il faut par­ler à tout le monde.
Dans cet ordre d’idée, j’ai actuelle­ment un beau pro­jet, auquel sont asso­ciés Jean-Jacques Préau, l’In­sti­tut du Théâtre Méditer­ranéen et le Cen­tre de Recherche sur l’Eu­rope, qui con­siste à réalis­er un recueil de farces de chaque pays de la Méditer­ranée depuis 1900 à aujourd’hui. Il s’ag­it de trou­ver dans chaque pays une ou deux farces car­ac­téris­tiques, afin de mon­tr­er les mille nuances de l’humour méditer­ranéen. Est-ce que cela existe ? Qu’est-ce que la farce ? On revient ici à l’idée de forme brève dont je vous par­lais tout à l’heure. Ce sera une manière de ren­con­tr­er les poètes. Je ne con­nais pas les poètes libanais, syriens, israéliens ou algériens. Ce sera aus­si une manière de faire un inven­taire de la var­iété de nos dif­férences et de nos désunions. Encore une démarche à la fois volon­tariste et hasardeuse. 

Entre­tien réal­isé par Gérard Richet

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Écrit par Jacques Nichet
En 1964, alors qu’il est encore étu­di­ant à l’École Nor­male Supérieure, Jacques Nichet fonde une troupe uni­ver­si­taire : le...Plus d'info
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Le théâtre de l’hispanité

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