L’air, ce bel étranger
Non classé

L’air, ce bel étranger

Le 23 Mai 1992
Article publié pour le numéro
Le théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives Théâtrales
40
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

L’IRRUPTION de la nature au théâtre survient soit de façon sym­bol­ique (toiles peintes, objets détournés de leur sens pre­mier dont on a sans doute trop abusé dans les années 70) soit par la présence des élé­ments naturels à l’é­tat brut (eau, terre, feu).
Le tra­vail des Ate­liers de l’Echange sur L’ANNONCE FAITE À MARIE de Claudel utilise abon­dam­ment cette « présence réelle ». On peut se deman­der si cette présence d’élé­ments naturels ne va pas de pair avec un recen­trement du théâtre sur le tra­vail de l’ac­teur. Comme si les mis­es en scène où se déploie le THÉÂTRE D’IMAGES accen­tu­aient la dimen­sion sym­bol­ique des élé­ments scéniques alors que le retour à l’avantplan de l’ac­teur s’ac­com­pa­gne presque naturelle­ment de la présence sur le plateau des élé­ments pre­miers et vitaux qui con­stituent l’u­nivers.
Frédéric Dussenne et les Ate­liers de l’‘Echange ont fait abon­dam­ment usage de ces élé­ments pour la réal­i­sa­tion de L’ANNONCE.
Le choix de Claudel et de L’ANNONCE les y invi­tait tout par­ti­c­ulière­ment puisque la pièce est ryth­mée par le cycle de la terre, de la semence aux moissons.
Dans une dialec­tique poé­tique, on s’aperçoit que dans le deux­ième acte qui est solaire, l’eau prime par oppo­si­tion ; dans le troisième acte de la nuit, c’est Le feu.
Au théâtre, bien enten­du, la nature ne peut avoir qu’une exis­tence générale, et les matéri­aux vrais dans le spec­ta­cle sont util­isés de façon brute, morceaux d’élé­ments jouant pour le tout : la terre est là pour l’ex­térieur, le seau d’eau pour la fontaine etc.
La présence de ces élé­ments naturels peut libér­er l’én­ergie de l’ac­teur vers autre chose, et en même temps, elle appro­fon­dit le tra­vail du corps et des sens : goût de l’eau, chaleur du feu, lour­deur de la terre. On sait que le pan­théisme est à l’in­térieur de la dra­maturgie de Claudel, dont le catholi­cisme est con­tin­uelle­ment au bord du taoïsme : le geste posé d’un côté du monde a des réper­cus­sions de l’autre côté. (Cette belle image nous est con­fir­mée par les météorol­o­gistes d’au­jour­d’hui pour qui le bat­te­ment d’ailes d’un papil­lon aux antipodes peut influ­encer le temps ici). Le spec­ta­cle donne à voir cette « impos­si­ble spir­i­tu­al­ité de la matière ». Rarement une scène n’est écrite sans référence à l’heure du jour, à la tem­péra­ture qu’il fait, si on attend la pluie, s’il y a des étoiles, si la marée est haute ou basse.
L’élé­ment naturel ouvre des per­spec­tives que Le sens des mots fer­merait. Tout se passe comme si cet élé­ment matériel met­tait con­stam­ment en péril le sens du dis­cours : c’est vrai surtout pour le ver­set qui met con­stam­ment l’ac­teur au bord de l’asphyxie. Le sens du dis­cours est ren­du incer­tain, encom­brant, pas fini, insai­siss­able. Car en plus de la sig­ni­fi­ca­tion qu’il dégage, le ver­set libère des sonorités, des vibra­tions. On pense à Mar­guerite Yource­nar : « Ton corps aux trois quarts com­posé d’eau, plus un peu de minéraux ter­restres, petite poignée. Et cette grande flamme en toi dont tu ne con­nais pas la nature. Et dans tes poumons, pris et repris sans cesse à l’in­térieur de la cage tho­racique, l’air, ce bel étranger, sans qui tu ne peux pas vivre. » 

Mer­ci à Frédéric Dussenne pour l’en­tre­tien qu’il m’a accordé et dont la teneur a servi de guide à ce texte. B. D.

Non classé
Partager
Bernard Debroux
Écrit par Bernard Debroux
Fon­da­teur et mem­bre du comité de rédac­tion d’Al­ter­na­tives théâ­trales (directeur de pub­li­ca­tion de 1979 à 2015).Plus d'info
Partagez vos réflexions...

Vous aimez nous lire ?

Aidez-nous à continuer l’aventure.

Votre soutien nous permet de poursuivre notre mission : financer nos auteur·ices, numériser nos archives, développer notre plateforme et maintenir notre indépendance éditoriale.
Chaque don compte pour faire vivre cette passion commune du théâtre.
Nous soutenir
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
Le théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives Théâtrales
#40
mai 2025

Le théâtre de la nature

24 Mai 1992 — À propos de l’utilisation des éléments naturels dans L'ANNONCE FAITE À MARIE de Paul Claudel, mise en scène de Philippe…

À pro­pos de l’utilisation des élé­ments naturels dans L’ANNONCE FAITE À MARIE de Paul Claudel, mise en scène…

Par Pedro Kadivar
Précédent
22 Mai 1992 — DEUX femmes vêtues de robes légères marchent dans un bois. Le sol est couvert de feuilles mortes, on comprend qu'il…

DEUX femmes vêtues de robes légères marchent dans un bois. Le sol est cou­vert de feuilles mortes, on com­prend qu’il fait froid.Les deux femmes tien­nent en laisse deux grands chiens.Paysage de terre, terre humide, fangeuse;…

Par Jean-René Lemoine
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?
Mon panier
0
Ajouter un code promo
Sous-total