La question de la représentation de la nature s’est posée à Brook, comme à d’autres metteurs en scène, plusieurs fois dans sa carrière. Chaque fois il y a répondu à la façon orientale, non pas directement mais par une autre question. Non pas : « Comment représenter la nature qui constitue le décor de ce texte ? », mais : « Que représente cette nature dans le texte ? ». Qu’est la forêt dans TIMON, dans LE SONGE, dans LE MAHABHARATA ? Selon les nuances mises à jour dans les réponses, les modalités de représentation changent et se diversifient. Dans LE SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ (1968), Brook avait choisi le cirque comme métaphore de la nature. La forêt y est un lieu mystérieux, peuplé de présences invisibles, lieu à la fois redoutable et fascinant, lieu de la magie dont le cube blanc, décor/métaphore du cirque, donnait un équivalent parfait. De nos jours, le cirque recèle cette puissance d’imaginaire, de mystérieux et de contact avec l’invisible que représentait jadis la nature. TIMON présentait un désert beckettien, une sorte de no man’s land. La forêt, dans ce cas, renvoie à l’idée de lieu inhabitable par l’homme. LE MAHABHARATA verra reparaître cet espace désertique en tenant lieu.
Pour LA TEMPÊTE, le lieu naturel est un lieu primitif — lieu où la civilisation n’a pas œuvré — opposé à l’espace investi par l’homme et ses lois. L’île est encore régie par ses propres lois. On retrouve un des couples brookiens : civilisation/sauvagerie. De plus, Brook fait de l’île un être véritable, un personnage qui joue son rôle. Il procédait déjà ainsi dans LA CERISAIE où la maison et son verger constituaient une présence vivante et active. Dans LA TEMPÊTE, la question de la nature se complexifie, englobant aussi la surnature, le surnaturel. Pour Brook, comme on va le voir, ces deux plans ne doivent pas être séparés, et il faut voir l’originalité de sa démarche dans la recherche d’une continuité de l’un à l’autre.
Brook évoque ses options relatives à l’axe de la nature dans sa première mise en scène de LA TEMPÊTE : « Exprimer de manière convaincante un monde surnaturel : cela avait été la vraie difficulté. J’avais eu beau utiliser tous les effets du théâtre visuel, je sentais instinctivement que ce ne pouvait être la bonne direction ». « Dans l’Angleterre de Shakespeare, le lien avec la nature, avec le monde surnaturel, n’avait pas été brisé. Les anciennes croyances survivaient. Le sentiment du merveilleux était toujours là ». La question, traversant de part en part le théâtre de Brook, est de savoir comment représenter à nouveau ce lien vivant et que nous avons perdu. Par ailleurs, LA TEMPÊTE lui est « une énigme », une « fable », « où rien ne peut être pris à la lettre, car si nous restons à la surface de la pièce, sa qualité essentielle nous échappe. Ni dans la mise en image, ni dans l’action, le réalisme ne peut nous aider, puisque cette île n’a pas d’existence, (..….) l’île est tout à la fois le monde et un simple rocher, un lieu d’illusions et de rêves que chacun voit comme il peut, comme il veut. Et pourtant le thème essentiel n’est pas l’illusion théâtrale, n’est pas la scène mais la vie ; les illusions de la vie explorées, avec les touches les plus légères, à travers une vision pleine de compassion de la comédie humaine et tout un réseau de charades et de jeux ». Cette fois-ci, il ne s’est donc pas agi d’utiliser les ressources du théâtre visuel pour exprimer la nature et le surnaturel. Mais la représentation de la nature passe obligatoirement par un choix de décor, et donc, la question du réalisme, du mimétisme et de l’artifice se pose quoi qu’il en soit.
Comme toujours chez Brook, la scène est très peu occupée : c’est un espace vide. Pourtant, à peu d’exceptions près, tout ce que réclame le texte est montré. La nature, omniprésente dans LA TEMPÊTE, est évoquée sans aucun moyen technique sophistiqué, aucun matériau complexe : seuls quelques objets simples la font exister.
La métonymie plutôt que l’illusion réaliste
L’essentiel de la représentation de la nature dans LA TEMPÊTE relève du symbole et la modalité centrale en est la métonymie. La métaphore est utilisée mais s’attache plutôt à la représentation du surnaturel. Si le décor est naturel, il n’est pas réaliste. L’île n’est pas figurée mimétiquement. Un rectangle de bambou délimite deux espaces (intérieur/extérieur) de deux types de sols (terre battue à l’extérieur, sable clair à l’intérieur) et, posé au fond à droite, un gros caillou, le rocher.
Si les bambous désignent les contours de l’île, le formalisme rectangulaire casse la référence réaliste à l’île comme bloc informe ou rond au milieu de la mer. De plus, si l’action ne se déroule pas en dehors des bambous, les personnages évoluent cependant dans cet espace : c’est aussi l’île. La scène entière est l’île. Mais la terre battue pénètre largement dans l’espace du public : l’île c’est donc aussi la scène ex la salle, le théâtre. D’où l’idée du théâtre comme flot dans le monde, où peuvent se jouer les dernières passions primitives et essentielles de l’homme… Le théâtre, édifice construit, est lui-même métaphore de la nature. D’un côté, le thème insulaire s’étend au maximum, de l’autre il se concentre car, de manière imagée, l’île c’est le sable et l’espace délimité. Et, symboliquement, le rocher la désigne. Il se trouve au milieu du sable comme l’île au milieu de la mer : le sable est aussi la mer. Les éléments se trouvent en équation paradoxale (terre=eau : ambivalence élémentaire. On voit d’emblée l’île, mais comme au loin, à l’horizon. Dans les scènes suivantes, le sens du symbole île/rocher perdure quand la dominante est alors Le caillou. Le rectangle, s’il désigne l’île, renvoie encore à ses différentes parties. Le changement de lieu n’induit pas de changement de décor. Constante brookienne. Ainsi Brook propose-t-il au spectateur la partie et le tout, l’élément métonymique et le symbole. Une vision unifiée superpose les différents niveaux de lecture des signes : Brook se rallie à une pensée non dissociée, caractéristique de la pensée « primitive », et de la recherche d’une esthétique naïve. La couleur verte de la cage de scène des Bouffes, également métonymique, n’est pas de même nature ; c’est un signe « Construit ». Il ne s’agit pas de nous la faire prendre pour du feuillage. Signe construit, il n’est pas montré comme tel, car qui ne connaît pas les Bouffes n’en perçoit pas l’ajout… Et c’est de nouveau un signe bivalent car dans la première scène il réfère à la mer entourant le navire. Cette couleur forme un paradigme, décliné dans les costumes des personnages invisibles, les feuilles et les brins d’herbe. Par « touches » elle permet à Brook l’évocation dans l’imaginaire du spectateur plus que la représentation imposée de la nature, vision restrictive ou pour le moins dirigée… Métonymique encore la représentation sonore de la tempête, de la mer et de l’orage. Le gros bambou balancé de droite et de gauche par Ariel entrant en scène figure la mer. Le spectateur le traduit immédiatement malgré la distance de l’image à son référent, aidé en cela par le bruit du roulis et des vagues dû au glissement de billes dans le tube. Fermé et étroit, il dit néanmoins l’étendue de la mer, ce qui confère ici à la métaphore un relief particulier. Brook donne à voir et à entendre le mouvement et le bruit de l’eau. De même que la couleur évoque la nature, le son évoque le phénomène. Un redoublement métonymique se dessine car le son est doublé par la musique, et celle-ci est jouée sur scène. Par cet effet, Brook détruit sans provocation toute possibilité de raccrocher LA TEMPÊTE à un réalisme quelconque. Les feuilles, les brins d’herbes et les feuillages constituent les autres métonymies. La nature entoure, enveloppe Ferdinand perdu sur l’île (I, 2), Brook l’évoque à l’aide de deux feuilles, et l’illusion est parfaite quand, comme s’il écartait de LA TEMPÊTE, spectacle de Peter Brook. Photo Gilles Abegg. multiples branchages, Ferdinand écarte le bras de l’homme invisible qui les tient. Ces éléments peuvent référer aux feuilles et herbes du monde, n’était leur ambiguïté car Brook brise l’illusion référentielle en les faisant renvoyer au surnaturel qui habite l’île et à la perception de la nature qu’ont les hommes. On ne sait (II, 1), qui de Gonzalo, Antonio ou Sébastian en a la juste perception : elle impose à chacun la perception qu’il en a. De nouveau, la nature évoquée par Brook ne renvoie pas au réel. Elle n’est pas conçue comme une donnée du monde mais comme un élément construit à partir de la perception qu’en ont les hommes. Le thème essentiel, nous dit Brook, est l’illusion, les illusions, non du théâtre mais de la vie. Par ailleurs, ces éléments n’existent pas seuls. Le brin d’herbe n’est pas posé sur scène mais tenu par un personnage. Cet usage de la métonymie manifeste l’esthétique et la démarche brookienne dans sa volonté affirmée d’essentialisation et de concentration issue de l’expérience shakespearienne : « le théâtre, nous dit Brook, est le miroir concentré de la vie ». Mais il n’est pas celui que Stendhal proposait de « promener le long d’un chemin ». La vie ne s’y reflète pas. Elle s’y retrouve en continuité, en contiguïté aussi, avec une qualité différente, plus dense.
Le naturel et le surnaturel sans solution de continuité
Exprimer le surnaturel en même temps que le naturel et restituer le lien que l’homme shakespearien avait avec eux, rend LA TEMPÊTE passionnante à Brook. On croise de nouveau un des grands axes de son théâtre : la volonté de faire surgir l’invisible, un théâtre de l’invisible rendu visible, qu’il définit comme théâtre sacré. Dans la dualité sacré/brut, toujours évoquée et dans laquelle Brook tente de faire tenir sa pratique, la matérialité renverra au théâtre brut.
Brook exprime le surnaturel traversant le naturel par l’inanimé mû par l’animé : l’acteur manipule les métonymies de la nature. Ce n’est pas l’artifice qui représente le surnaturel, mais l’homme lui-même. Comment mieux évoquer le lien étroit du naturel et du surnaturel ? Car de même que le rocher référait « para pro toto », les hommes verts sont à la fois la nature et la surnature. Ils sont esprits apportant la table chargée de mets, charmes arrêtant Ferdinand se ruant sur Prospero et, en quelque sorte, inconscient de Sébastian quand il est poussé au meurtre par Gonzalo et qu’une épée apparaît dans sa main. Ici, nature et nature humaine sont synonymes. Brook réinscrit la nature dans une temporalité humaine, un « temps court », et, simultanément, la capacité humaine de traduire le surnaturel ancre l’homme dans la temporalité sans borne du monde ; d’où la restauration vivante du lien homme/nature/surnature dans la représentation.
Faire du corps de l’acteur le support de l’évocation du surnaturel, c’est de nouveau proposer une vision du monde unifiée, réconciliée. C’est aussi le thème central de LA TEMPÊTE : la restauration d’un ordre perdu, la confiance en la vie après l’expérience de la souffrance et du repentir. C’est enfin une utopie théâtrale chère à Brook.
Le naturel et l’élémentaire
À. Ubersfeld affirme la dualité du rôle de l’objet : un « être-là », une présence concrète, et une figure rhétorique. On a vu le caractère métonymique, métaphorique et symbolique de l’objet naturel chez Brook, il faut maintenant se pencher sur son « être-là » car c’est, à vrai dire, ici, son mode central d’existence.
L’espace vide contemporain est en règle générale le lieu du signe, mais, le plus souvent, lieu du signe construit. Or chez Brook ce qui fait signe, ce sont essentiellement des objets qui ont une existence propre dans le monde. De plus, ce sont très souvent des objets non construits par l’homme, de véritables éléments naturels. Chez Brook, ils prédominent nettement : l’eau, la terre, le sable, les bambous… Dans la représentation, l’objet est un élément naturel, appartenant au monde. Le rocher est un rocher, le sable, du sable vrai…
Ces éléments naturels ne sont pas non plus, comme souvent lorsque représentés dans les spectacles contemporains, des objets de la représentation. La nature, comme on l’a vu plus haut, n’est pas considérée comme extérieure, rajoutée. Elle appartient au théâtre parce qu’elle appartient à la vie, au monde. La nature c’est aussi le terrain commun à l’humanité.
Dans sa quête de l’origine, d’un théâtre des sources où le contemporain contextuel est refusé au profit de l’atemporel essentiel et transculturel, Brook choisit comme données de base de ses spectacles celles du monde. Chaque fois ce sont des données brutes possédant leur charge émotionnelle et sensuelle propre, indépendamment d’un sens que leur conférerait la représentation. Parce qu’au delà des signes dont la mise en scène les fait porteurs, ils entretiennent avec le spectateur un rapport vrai, préexistant à la représentation. Leur présence détruit l’illusion théâtrale pour tirer le spectateur dans le champ de l’expérience. Ils laissent des traces réelles — comme eux — sur la scène et le spectateur. L’eau mouille : la bagarre près du lac a pu éclabousser les spectateurs du MAHABHARATA du premier rang ; dans LA TEMPÊTE, quand Caliban fait éclater sa patate douce, les spectateurs en reçoivent des morceaux, la terre ou le sable, le spectateur en emporte à la semelle de ses souliers quand il s’en va ; le feu du MAHABHARATA, On peut, si on en est assez près, en ressentir la chaleur… On ne voit pas du théâtre : on le voit, on le sent, on le vit. Il faut souligner que l’élément naturel ne s’inscrit pas dans la mémoire des spectateurs de la même manière que d’autres éléments de la représentation et que le jeu du primaire et de l’élémentaire apporte une déstabilisation du spectateur, un vague sentiment de danger.
On le voit, les éléments naturels sur scène tendent à produire l’énergie qui fera du spectacle une expérience. Ainsi « l’espace vide » estil un espace « naturel » maintenant une tension entre représentation de la nature d’une part, et éléments naturels d’autre part. Il n’est ni mimétique, ni « simulacre d’un lieu du monde ». C’est un lieu du monde où il se passe quelque chose, et non pas où quelque chose est représenté. La nature de Brook est une métonymie de son théâtre. Et plus encore que tout autre, l’élément terre ou sable importe, il est omniprésent.
La terre et le sable
L’ « espace vide » est avant tout la matérialité des sols : « le théâtre est un art auto-destructeur, il est écrit sur du sable » dit Brook dans L’ESPACE VIDE. Ce propos qui définit la spécificité de l’art théâtral possède une réalité effective dans son théâtre. Il s’écrit matérieilement sur du sable — LES IKS, CARMEN, LE MAHABHARATA — et passe par les sols bruts et naturels du plein air : ORGHAST, LA CONFÉRENCE DES OISEAUX… On l’a vu, le sable et la terre sont des éléments mouvants sur lesquels les acteurs laissent des traces, sur lesquels le spectacle construit une mémoire et qui recèlent une mémoire millénaire. Ce sont également des symboles de l’éphémère et de l’informel, ce qui renforce l’attachement que Brook leur porte. L’écrit sur le sable peut disparaître d’un coup de vent, l’homme peut modeler le sable, mais de manière toujours fragile et passagère : assis au milieu de pâtés de sable, Gonzalo les détruit brusquement (II, 1), comme, en fait, il détruit dans son monologue les règles du monde et, pour le spectateur, se lit clairement la fragilité et la relativité de toute construction humaine face à l’état naturel. Détruits les pâtés, le sable demeure ce que, de tout temps, il a été.
Mais sable et terre possèdent une puissance de sacré et de magie qui parfait leur validité théâtrale. Dans la civilisation australienne, par exemple, le sable supporte l’écriture d’un art sacré. En Afrique, perpétuelle référence dans le travail de Brook, il est omniprésent dans les pratiques religieuses. Il est porteur d’imaginaire également dans nos civilisations, comme la terre. Celle-ci est aussi bien symbole nyctomorphe (angoisse des hommes face à la mort, lien de la terre avec l’idée de l’enfer) que symbole de fertilité et de fécondité, ce qui, aux Bouffes du Nord, ne manque pas de produire une redondance avec la rotondité du théâtre et le choix du cercle, élément féminin omniprésent, figure privilégiée du théâtre brookien. Quant au sable, il se rattache à l’espace sans repère du désert où s’abolit toute loi humaine. C’est le lieu des aventuriers et des hors-la-loi, mais aussi des sages et des ermites, de la quête d’identité, de l’isolement, de la rencontre avec soi-même.
Ainsi, sable et terre forment un paradigme brookien central qui appartient à son esthétique, sa pratique théâtrale et à sa démarche artistique : dès les débuts du CIRT, Brook part en Afrique avec ses comédiens où bien des entraînements ont eu lieu dans le désert. Si le naturel et l’élémentaire sont des données de base du théâtre de Brook, si son théâtre est un véritable théâtre des éléments, c’est dans LA TEMPÊTE que l’on peut en déceler toute la puissance d’imaginaire puisqu’aussi bien il nous dit un élément avec l’autre, l’eau avec le sable.

