LE vrai et le faux sont au cœur de la représentation théâtrale. C’est de leur articulation, leur opposition que le théâtre advient, qu’il remplit sa fonction critique, qu’il procure de l’émotion. La présence sur le plateau d’éléments naturels (eau, terre, aliments, animaux) ne s’inscrit-elle pas dans cette dialectique du vrai et du faux en exacerbant tout ce qui renforce l’aléatoire de la représentation ?
En suivant le parcours de quelques mises en scène de Philippe van Kessel, on voit comment, chez lui, il y a alternance, opposition entre des spectacles où l’on retrouve des éléments très formalisés (dans le décor, le jeu des comédiens, l’univers sonore et visuel) et des spectacles beaucoup plus fragiles, où le style de jeu est plus « généreux », plus offert. Cette alternance se retrouve même parfois au sein d’un seul spectacle et a abouti à la représentation conjointe de deux pièces de Heiner Müller, jouées à la suite l’une de l’autre — mais dans deux espaces distincts — dont l’une, LA BATAILLE, apparaît comme une épure très formalisée et l’autre, GERMANIA, MORT À BERLIN, comme un travail plus concret débouchant sur un jeu plus « jeté ».
Philippe van Kessel :
ELLA de Herbert Achternbusch, 1980
L’image que propose Achternbusch m’a tout de suite séduit et j’ai transformé la revendication de l’écriture qui impliquait la présence de 3, 4 poules en un spectacle à grande distribution puisqu’outre les deux comédiens, une vingtaine de poules se retrouvaient dans la « cage-scène ».
La présence animale contribuait à la mise en scène proposée par Achternbusch :les plumes, les œufs, le rapport des poules avec les œufs, la cuisinière au gaz allumée qui mettait parfois le feu aux poules qu’il fallait éteindre, les odeurs, la tourbe, les spectateurs du premier rang qui en sortant avaient parfois le pantalon maculé de fiente, tout cela donnait au spectacle un caractère aléatoire car même si on éduquait les poules pour qu’elles s’éveillent vers le début de la représentation (on avait complètement inversé leur rythme biologique), le comédien était sur le qui-vive, ces partenaires gallinacés le mettaient constamment en danger, la présence des poules à quelques mètres du spectateur contribuait à la violence du texte et du spectacle.
LÉONCE ET LÉNA de Büchner, 1991
C’est la première fois que j’ai travaillé avec, dans la tête, l’idée de la nature. Pendant des mois, j’ai été hanté par des jardins, un jardin. Le décor de Gildas Bourdet conjugue une sorte de castelet (peintures en aplat complètement fausses, des maisons de poupée fausses), des toiles peintes (l’Italie) et des éléments tout à fait naturels : l’eau et le gravier.
Le gravier m’intéressait pour le crissement qu’on entendait quand il était foulé par les comédiens ; mais il était peint, c’était du gravier de théâtre.
LES ESTIVANTS de Gorki, 1988
L’étang dans LES ESTIVANTS m’a été suggéré par Les images des lacs suédois ou des lacs comme ceux qu’on a pu voir dans LE COUTEAU DANS L’EAU de Polanski. Mais plus qu’une présence de la nature, l’eau est un matériau de jeu — on s’asperge, on passe dedans, elle contribue à la violence lorsqu’un personnage y est projeté — ou elle a une présence symbolique (dans Léonce et Léna on s’y suicide en se mettant la tête dedans).
LA TRAGÉDIE DU VENGEUR de Cyril Tourneur, 1987
Un talus, avec de la vraie terre. La terre, comme la tourbe dans ELLA est un élément très palpable pour les comédiens. On se couche dedans, on joue. Mais surtout la nature renvoie à la vanité de l’architecture (toujours amenée un jour ou l’autre à disparaître). Dans LA TRAGÉDIE DU VENGEUR, le talus, minable, était à l’avant-plan et derrière se dressait le palais, très architecturé. On jouait sur ce contraste-là.
Bernard Debroux :
LE PUPILLE VEUT ÊTRE TUTEUR de Peter Handke, 1982
Au début du spectacle, le pupille mange une pomme, en silence, entièrement, puis en sort une deuxième de sa poche et la mange encore. Commencer le spectacle comme cela brouille les cartes. On sait qu’on joue une histoire imaginée et en même temps, la pomme est vraie, comme sa couleur, comme le bruit de la mastication. Plus tard une bouilloire siffle, un son étonnant dans une propulsion de vapeur d’eau. Puis le tuteur balance de l’encens dans la salle. Pas un mot dans ce spectacle. Durant de longs instants, les deux acteurs (Rudi Van Vlaenderen et Yves Hunstad) font vibrer nos cinq sens : ils s’épient donc se regardent, ils s’écartent et écoutent ensemble le sifflement de la bouilloire ; ils se battent donc se touchent. Nous humons l’encens. Dix ans après, sans l’avoir mangée, j’ai encore en bouche le goût de cette pomme verte.


