EN parlant des origines du théâtre à l’italienne, et de l’importance du modèle de l’Antiquité dans la construction des théâtres de la Renaissance, Georges Banu affirme qu’il s’agissait alors d’un comportement expérimental, selon ‘lequel le renouveau passe par le réinvestissement de l’ancien. Un ancien déformé, rapetissé, diminué, mais fort en raison même de sa fécondité culturelle. Le théâtre de Vicence, ou de Sabbioneta, sert à une simulation de l’Antique pour des princes et des académiciens convaincus, à juste titre, qu’ils accouchent d’un Nouveau ».1
Il peut paraître excessif de remonter si loin pour commencer à parler de l’un des metteurs en scène les plus originaux du théâtre portugais contemporain, sinon le plus original. Mais, on ne le sait que trop, on ne construit rien à partir de zéro. Et dans le cas de Ricardo Pais, le mérite est surtout d’» accoucher du neuf sans jamais oublier ce qui a existé ; c’est alors qu’on peut être vraiment créateur. Il y eut au début la passion du théâtre, bien sûr ; ensuite à Londres une solide formation de metteur en scène : rigoureuse, rigide et exigeante » (c’est lui qui le dit), formation aussi très cosmopolite libre de tout schéma, fût-il anglais ou autre ; enfin, le travail d’acteur. C’est déjà le coup de foudre pour celui qui l’a marqué d’une influence majeure, un éblouissement : Vitor Garcia.
En 1974, il rentre au Portugal, à la suite de la Révolution d’Avril. La vie théâtrale portugaise se débattait alors dans une tentative de renouveau face à une tradition problématique et périmée. Quelques lueurs apparurent, plus ou moins conditionnées par la situation politique. C’était bien nécessaire. Et il fallait l’afficher, le mettre en scène.
Ricardo Pais annonce ses préoccupations théâtrales : le corps et le mouvement, la voix et Le son, l’espace scénique et l’image. Ce sont là les éléments fondamentaux de son activité, éléments qu’il ne va plus 35 cesser d’exploiter et de travailler, bien au-delà de tout ce qui avait été fait au Portugal.
Entre le corps, le mouvement et l’espace se tissent des liens évidents : le corps a une importance axiale dans l’expression théâtrale, c’est par là que commence la « transcription physique de la psychologie du conflit » , dans un espace scénique qui impose d’emblée ses contraintes. L’objectif du metteur en scène et des acteurs sera aussi de jouer avec ces contraintes et de les dépasser. D’autre part, la voix, comme partie du corps capable de répondre avec intelligence aux stimuli du texte, est au premier plan de toute cette pratique. On comprend aisément pourquoi le travail de metteur en scène de Ricardo Pais va être réalisé de plus en plus avec le concours de sujets capables de mettre en marche tout cet engrenage : danseurs, chanteurs, musiciens, scénographes, architectes, tous ont collaboré à ce projet global qui, toutefois, et sans rien perdre de sa grande cohérence, a inévitablement connu des étapes ou des tournures particulières.
Après des travaux déjà remarquables, Ricardo Pais réalise enfin en 1978 deux spectacles que l’on peut qualifier de décisifs. L’un d’eux est sa première incursion dans un registre à dominante musicale, à partir de numéros de cabaret. Il s’appellera SAUDADES, sous-titré UN HÉTÉRO-CABARET-EROSATIRIQUE. Des chansons plus ou moins populaires y côtoyaient Stravinsky et Erik Satie, des textes de l’écrivain portugais Raul Brandão2 et des numéros de clown. Le spectacle était un mélange tout à fait inhabituel chez nous d’artistes et de genres : des acteurs connus, des chanteurs et des musiciens de formation classique, une femme clown innovaient dans des décors et des costumes absolument surprenants. Cette volonté de provoquer l’étrangeté, par le biais de la confrontation d’éléments d’habitude hétérogènes mais qui cependant engendrent des harmonies nouvelles, va désormais jalonner et caractériser son travail. Puisqu’il avait été possible, dans SAUDADES, de marier nostalgie, humour et avant-garde, de faire cohabiter dans un spectacle le sérieux et le frivole dans une piscine, cette démarche allait être poussée à l’extrême dans les spectacles réalisés avec le Ballet Gulbenkian. Ricardo Pais les a élaborés avec des chorégraphes. Des images en resteront mémorables surtout parce qu’elles étaient inhabituelles, fortes et poétiques, comme celle de la danseuse qui ne peut terminer sa Mort du Cygne car soudain une valise s’ouvre, laissant couler sur la scène du sable dans lequel les pointes vont être à jamais immobilisées.
L’autre spectacle, NINGUÉM, sera la mise en scène de Frei Luis de Sousa, grand classique du romantisme portugais, adapté avec le concours des écrivains Alexandre O’Neill et Maria Velho da Costa.
Ce spectacle pose d’emblée le problème du rapport avec le texte : il faudra presque le démonter dans un mouvement proche de la destruction, tout en le sauvegardant et le travaillant. D’autre part, la mise en scène de NINGUÉM va être aussi l’occasion de repenser le problème du théâtre à l’italienne, alors en période de disgrâce presque absolue. Ce problème a été mis en évidence par le seul travail des décorateurs, António Lagarto et Nigal Coates, un exercice exacerbé et presque pervers sur les règles du théâtre à l’italienne.
C’est à partir de NINGUÉM que Ricardo Pais va systématiquement penser son travail dans ses rapports à l’architecture. Bien sûr, il ne faut pas s’en étonner. Si ces rapports sont déjà inscrits dans toute pratique théâtrale, ils le sont — ou peuvent l’être — à plus forte raison quand on aborde les problèmes de la scène à l’italienne, où les relations entre le public et l’action, entre la ville et la scène sont inscrites dans l’histoire même de cet espace. À partir de là, les rapports entre l’architecture et l’espace scénique ne cesseront plus d’être au centre de ses cours et de ses séminaires.
Dans NINGUÉM, une prolifération d’éléments visuels, sonores et dramatiques appelle une résolution qui, en même temps, se dérobe au metteur en scène. Les trouvailles se multiplient, mais on pousse les ressources jusqu’à des limites insoupçonnées, ne laissant, selon le metteur en scène, « presque aucune possibilité de fuite, si ce n’est dans la verticale ». Curieusement, cette fuite dans la verticale, si elle modifie quelque peu la règle visuelle traditionnelle du théâtre à l’italienne qui est horizontale, fait penser à l’élément sonore, surtout à la musique et au chant qui, pour ne pas sortir de cet espace, ont une tendance non seulement envahissante, mais aussi ascensionnelle.
Après NINGUÉM il y aura plusieurs spectacles où la relation musique-théâtre est au premier plan, soit parce que les spectacles sont conçus surtout comme des concerts, soit parce qu’ils le sont à partir d’éléments textuels ou narratifs avec une composante sonore forte et diversifiée. Ce fut Le cas, par exemple, de TANZA‑V ARIEDADES, construit à partir du texte d’un critique portugais sur le post-modernisme, paru dans un hebdomadaire national.
En 1983, Ricardo Pais met en scène L’ÉVEIL DU PRINTEMPS, de Wedekind, avec les étudiants de Coimbra (TEUC). Le voici à nouveau aux prises avec un grand texte et une scène à l’italienne. Cette fois, la prolifération des matériaux va être plus maîtrisée. Le spectacle s’organise spatialement selon un axe horizontal où les espaces successifs sont créés à partir d’effets de transparence ; ils sont le lieu de projections psychologiques et psychanalytiques de l’action. Cette démarche est d’ailleurs à l’origine d’une conférence intitulée Une architecture de transparences. Le jeu des acteurs contribuait au caractère émouvant de ce spectacle, un des plus beaux que Ricardo Pais ait jamais réalisés.
Installé depuis quelques temps à Viseu, où il a créé ARÉA URBANA, destiné à avoir un rôle capital dans « la diffusion, la production, la formation et l’équipement culturel local » , Ricardo Pais conçoit un spectacle à partir d’une pièce d’Aquilino Ribeiro, LE VOILE DE NOTRE DAME, complétée par d’autres textes du même auteur.
À l’origine du spectacle il y a d’abord l’intention de fêter la naissance de l’écrivain, intimement lié par sa naissance et son oeuvre à la région de Viseu. À ce dessein est venu s’ajouter celui de signaler les initiatives prises en vue de la récupération d’un ancien théâtre de Viseu, le Théâtre Viriato3. Construit vers la fin du dix-neuvième siècle, le théâtre était abandonné et servait d’ entrepôt depuis plus de vingt ans. C’est donc dans le vieil édifice presque en ruine que le spectacle fut créé, dans un geste doublement symbolique : geste spécifiquement théâtral et acte d’intervention urbaine, ce qui ne fait en fin de compte que reproduire les aspects essentiels de l’acte théâtral. Pour la création de ce spectacle, une danseuse, un chanteur, un scénographe, un musicien et un metteur en scène se sont réunis à Viseu pendant six semaines ; même temps de création, de répétition, de représentation. La cohésion de ce Théâtre d’Énormités à Peine Croyables sous La Lumière Électrique échappe à toute description ; à la rigueur, on peut l’évoquer, tout comme le souffle émotionnel qui baignait le spectacle. L’espace — la disposition de la salle ayant été inversée, avec le public sur la scène et tout l’espace destiné au public occupé par les acteurs et Le décor -, le son, le mouvement, tout fut mis au service des textes d’Aquilino Ribeiro et surtout du sujet de la pièce : un pauvre Portugais émigré au Brésil revient dans son petit village dans les montagnes, rapportant comme seule richesse un coffre plein d’objets, des débris de sa vie au Brésil ; il retrouve sa femme enceinte d’un autre homme. Contre toute attente, il lui pardonne en la couvrant, à la fin, du bien le plus précieux de son coffre, le Voile de Notre Dame, dans une conclusion qui est, selon Ricardo Pais, « le seul geste verdien de tout Le théâtre portugais ».




