PEUT-ÊTRE serait-il aujourd’hui Directeur de Banque s’il n’avait un jour échangé son bureau pour les planches du théâtre. Né en Angola en 1936, Rogério de Carvalho arrive à 18 ans au Portugal pour étudier l’économie. Sa formation s’achève par une maîtrise. Une fois économiste, il s’aperçoit qu’il y a d’autres horizons que les chiffres. Sans rejeter l’économie qui lui fournit des modèles d’enchaînement et d’explicitation du fonctionnement des sociétés, le futur metteur en scène passe quelque temps sur les bancs du Conservatoire National — École Supérieure de Théâtre et de Cinéma, finissant par se diriger définitivement vers une carrière artistique et de pédagogue.
La personnalité théâtrale de Rogério de Carvalho commence par se définir au sein de groupes amateurs, le saut vers le théâtre professionnel se faisant relativement tard. Sa relation avec le théâtre universitaire a contribué à l’apparition dans les dernières années de spectacles (LE SONGE de Strindberg, AUTO DA INDIA de Gil Vicente et PLATONOV de Tchekov) dont la dynamique de représentation se manifeste dans le travail sur le langage.
« Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde »
Ludwig Wirrgenstein, TRACTATUS LOGICO- PHILOSOPHICUS, 5.6
En pensant le champ visuel en tant que métaphore, Wittgenstein envisage les relations entre le langage et le monde selon une optique solipsiste. Au-delà des frontières du monde, la logique qui le parcourt signifie la limite de sa propre frontière. Ainsi, l’espace de l’indicible (Unaussprechliches) encadrement du sujet métaphysique, constitue la limite du monde, dont l’indicibilité peut être montrée. Metteur en scène de singularités inédites dans l’espace théâtral portugais, Rogério de Carvalho développe dans ses oeuvres une esthétique du spectacle où la recherche sur le langage et la façon dont il la traduit du point de vue artistique, rendent évident le rôle que les sciences du langage (en particulier la philosophie) jouent dans les conceptions de ses mises en scènes.
Lorsqu’il travaille le mot, Rogério de Carvalho conduit ses acteurs à une quête assidue des énergies les plus cachées de façon à permettre l’illumination de toutes les particules du texte. Une interjection peut faire l’objet d’une nuit de travail. Consciente de son infinité, la méthodologie de ce metteur en scène contient la possibilité théorique d’un effacement continu de l’espace de l’indicible (cf. Wittgenstein). Nous pourrions en quelque sens trouver ici le précepte musilien de l’utopie, non comme un objectif à atteindre mais comme une direction, un procédé.
Pour ce créateur, mettre en scène signifie établir des articulations entre les corps, les voix et les objets de façon à ce que la vérité soit représentée. Pour Rogério de Carvalho, assumer cette vérité implique de rendre le mot consistant, de lui donner un corps (cf. Barthes) où s’inscrivent la jouissance, le mouvement, l’‘évanouissement.
Dans cette poétique du spectacle, nous trouverons, sans aucun doute, une dominante éthique et une dominante esthétique qui correspondent respectivement à la recherche d’une vérité que le spectacle atteint en élaborant la condition de son propre oubli, et le caractère ludique et de jouissance supporté par l’usage et l’abus (sens expérimental) de techniques de représentation. La mise en scène se construit comme un réel théâtral qui est d’autant plus vrai qu’il sera éloigné de la réalité.
Influencé par le langage cinématographique d’‘Ingmar Bergman, Rogério de Carvalho découvre le poids spécifique et fondamental de l’éclairage dans des oeuvres comme Fraises sauvages, Dom Juan et Cris et chuchotements. C’est en mettant en scène l’actrice Fernanda Lapa dans CRISOTEMIS de Yanis Ritsos que Rogério de Carvalho commence une véritable étude de composition sur les effets de l’obscurité, de la pénombre, de la lumière. L’acteur est ainsi invité à découvrir un ensemble de possibilités d’occupation de l’espace. La partition de sonorités textuelles s’associe à la partition du regard. À chaque mot correspond une position du corps, de parties du corps, la création de rythmes et l’articulation de son énergie donnent à l’acteur la capacité de gérer ses décisions. Pour que l’expressivité de l’acteur soit complète, il doit rechercher le projecteur. La lumière ne doit pas forcément l’éclairer sur scène. La plus grande source de lumière est l’expression de son intériorité. Sur scène s’entrecroisent les partitions réalisant la syntonie du spectacle.
La mémoire intellectuelle de Rogério de Carvalho est européenne : Freud, Bahktine, Foucault, Derrida, Niklas Luhmann, Adorno, G. Simmel, Manfred Frank sont quelques-uns des auteurs composant ses lectures. L’architecte et scénographe José Manuel Castanheira est son plus ancien collaborateur direct. Ensemble, ils ont parcouru la dramaturgie classique et contemporaine : Gil Vicente, Tchekov, Fassbinder, Cocteau, Molière, Genet, Ritsos, Strindberg, Koltes, Wedekind. Ils élaborent leur travail en prenant appui sur les nombreuses affinités qu’ils ont en commun en soulignant les différences de personnalités de chacun. L’art théâtral de ces deux créateurs est un privilège de notre théâtre en cette fin de siècle.

