LE théâtre peut être le véhicule des magies du monde, un art supérieur de révélation, un miroir infidèle du réel, et rien de ce que l’on pourra dire ne définira pas son essence. Ce seront des approximations. Il y a autant de vérités que de créateurs qui assument l’authenticité de la vie théâtrale. Le théâtre possède une respiration généralement considérée comme phénomène vital pour comprendre, par exemple, l’utilité d’une oeuvre. C’est que la création d’une oeuvre théâtrale — et je dois ici affirmer l’horizontalité qui préside à cette idée de création, étant moi-même dramaturge dans un groupe de créateurs -, doit répondre à cet appel lointain de l’être qui n’est rien d’autre que l’affirmation des désirs et des nécessités de l’homme dans le monde, sa révélation ; et, en même temps, elle doit donner à comprendre ce que la voix intime de l’acteur apporte en scène, ce lieu qui devra toujours être vrai bien qu’il fasse illusion. C’est la beauté propre au théâtre, le fondement de sa poétique et sa respiration.
L’acteur et le texte, ensuite le paysage.
Que m’est-il donné dans l’acte théâtral ? Des magies.
C’est à l’auteur du texte dramatique de préfigurer une . situation conditionnelle, exemplaire et mythique, et de savoir que le coeur de l’acteur est le lieu par excellence où le verbe assume tout sa dynamique d’ordre et de chaos. Qu’un auteur de texte puisse se confronter quotidiennement à cette mainmise de l’acteur sur le verbe est également une responsabilité, un choix de métier. Rares sont les écrivains de théâtre qui vivent quotidiennement les instants éphémères de la vie des acteurs et de leurs personnages. Mais il importe de savoir que le sens de la mesure et de la rigueur sera sans doute donné en proportion à ceux qui auront eu la chance de vivre en accord avec la respiration théâtrale.
Ensuite, il y a le talent et les mille façons d’affronter la page. Mais, et c’est là une évidence, tout dépend d’un choix intime. Il y aura des récompenses et des richesses dans ce choix, comme il y a des vices et des vertus au coeur du théâtre.
Un jour, alors que je poursuivais des études universitaires qui auraient pu m’ouvrir une destinée de fonctionnaire en philosophie, je rencontrai Joäo Mota, metteur en scène d’A Comuna, à qui j’avais offert un texte extatique pour le théâtre dont le titre était LOUANGE DU JOUR. Joäo Mota m’invita à collaborer avec le groupe. J’avais alors 23 ans. J’en viens à penser aujourd’hui qu’il y avait dans cette rencontre quelque chose d’indicible qui me responsabilisait et m’impliquait dans le théâtre. Et puisque me voici en pleine confession, je dois dire que j’ai éprouvé de l’orgueil d’avoir pu travailler avec À Comuna. J’ai continué la poésie et l’écriture théâtrale car en fait d’inspiration, c’est en travaillant tous les jours que l’on s’y retrouve, que le visage et les jours s’imprègnent d’une atmosphère induite par les acteurs. J’ai appris peu à peu, comme aujourd’hui. Et tel le forgeron à sa forge, j’ai compris l’utilité et la beauté d’appartenir au théâtre au lieu d’être fonctionnaire, comme j’aurais pu l’être en philosophie…Certains jours je me suis proposé comme acteur et cela m’arrive encore parfois. Je sais que ce n’est pas ma place, non que mon écriture soit déjà fructueuse, mais parce que c’est ce dont j’ai envie ou que le théâtre me le demande. Et dans une saison prochaine, je sais qu’il y aura de bons fruits. Alors, je continue mon chemin, certains jours j’écris, d’autres je lève le rideau, je mets de l’ordre et j’éclaire la scène. Les plus incrédules diront avec ironie : « l’amour du théâtre ». Oui, celui-là et l’autre.
D’’Aristote, je retiens une phrase dans son Ethique à Nicomaque : « Il ne faut donc pas écouter ceux qui conseillent à l’homme de limiter sa pensée aux choses humaines, parce qu’il est homme et aux choses mortelles parce qu’il est mortel. L’homme doit, dans la mesure du possible, s’immortaliser et tout faire pour vivre ce qu’il y a de plus noble en lui ».
Et maintenant, que les mots respirent en silence.



