ANTONIO PINTO RIBEIRO : Comment s’intitule le spectacle auquel tu travailles ?
Vera Mantero : LES QUATRE PETITES FÉES DE L’APOCALYPSE.
A. P. R.: Comme celui que tu as fait pour les derniers studios chorégraphiques du Ballet Gulbenkian ?
V. M.: Oui, mais les deux spectacles auront peu en commun. À commencer par les danseuses, différentes des précédentes et sélectionnées après des auditions.
A. P. R.: C’est la première fois que tu recrutes tes danseuses de cette manière. On sait que ces auditions furent longues, étalées sur plusieurs jours. Il paraît que tu t’entretenais longtemps avec les candidates…
V. M.: Seulement à la fin, avant la dernière sélection. Avant cet ultime choix, les auditions étaient axées sur des exercices.
A. P. R.: Que recherchais-tu dans ces conversations ?
V. M.: L’intérêt des candidates.
A. P. R.: En quoi consistaient les exercices ?
V. M.: Je voulais connaître le potentiel d’imitation de mes mouvements par ces danseuses. Ensuite, j’essayais de découvrir leurs capacités à créer elles-mêmes, même si ce n’était pas de la danse-danse. Je leur demandais de faire quelque chose qui leur soit propre.
A. P. R.: Et maintenant, comment travaillez-vous ? Tu as une méthode ?
V. M.: Plusieurs. Les répétitions peuvent parfois sembler chaotiques…Je répète diverses méthodes. Nous continuons à beaucoup parler.
A. P. R.: De quoi ?
V. M. : De leur vie, de ce qui leur est important, de la manière dont elles voient les choses, des images qu’elles ont en elles…
A. P. R.: Que fais-tu de toute cette matière ?
V. M.: Je l’utilise dans la composition des mouvements.
A. P. R.: Tu travailles à partir de ces images ?
V. M.: Oui, sur les images qu’Amalia ramène de la mer, de son rapport avec les pêcheurs, sur la folle relation entre Marta et son rouge à lèvres… Elle ne peut vivre sans son rouge à lèvres. Ensuite, je travaille sur les dialogues chorégraphiques, j’essaye des dialogues.
A. P. R.: D’où vient cette méthodologie ?
V. M.: Mon récent séjour à New York m’a beaucoup apporté. Aujourd’hui, il me paraît clair que les méthodes à employer dépendent de leur finalité. Mais il y a un principe…
A. P. R.: Ethique, je suppose.
V. M.: Oui. Lors des répétitions, l’idée que l’on doit être bien dans la danse est toujours présente.
Dans l’acte de création, il faut se faire du bien à soi-même. Même la méthode de relaxation que j’utilise est une résultante de ce principe d’action chorégraphique. Mais je répète que ce que je fais en ce moment, c’est expérimenter, expérimenter, expérimenter…
A. P. R.: Ton principe d’action fondé sur une conception du bien-être pendant le travail, tes fuites à la campagne, ton mépris pour la vie urbaine, tes préoccupations en ce qui concerne la santé, le corps des danseurs te rapprochent d’une esthétique écologique…
V. M.: Ce sont effectivement des choses auxquelles je suis attachée. Je ne sais pas si elles transparaissent dans mon travail, mais elles m’importent. Ce n’est d’ailleurs pas simplement une préoccupation personnelle ou à l’égard de mes danseuses. En fait, certains comportements me gênent beaucoup. Je ne peux supporter cette course quotidienne des gens de la maison au travail, du travail à la maison, du travail au spectacle, du spectacle au train…
A. P. R.: Tu proposes une relation plus rituelle avec le spectacle ?
V. M.: Je ne suggère rien, sinon que l’enseignement et l’éducation apprennent une autre relation à l’art. Une relation plus proche, avec une plus grande liberté créatrice. L’art doit avoir une fonction plus libératrice.
A. P. R.: L’art comme exorcisme ?
V. M.: En un certain sens…Mais aussi comme découverte. Du créateur et du public.
A. P. R.: Penses-tu que la danse permette un autre type de connaissance, en marge de la connaissance rationnelle ? Une voie marginale, comme la sexualité par exemple ?
V. M.: Oui… Et l’exorcisme, c’est l’exercice par lequel on se libère de la répression quotidienne.
A. P. R.: Tu insistes sur l’option écologique ?
V. M.: Nous vivons de manière très pauvre, pauvrissime. Nous ne profitons vraiment pas de la vie. J’ai l’impression que, n’en ayant qu’une, nous la gaspillons.
A. P. R.: Quels sont tes rapports avec les autres arts ? Avec la musique ?
V. M.: Dans ce spectacle, il n’y aura pas de musique. Seulement le son produit par les danseuses. J’ai envie d’essayer la parole comme autre élément…
A. P. R.: Tu ne crains pas l’efficacité du verbe ? Que son poids obscurcisse le mouvement ?
V. M. : Je ne sais pas, j’essaye.
A. P. R.: La musique ?
V. M.: Elle fonctionne pour moi comme une Muse qui m’ouvre à des structures que j’aimerais intégrer à la danse. Il s’agirait de l’amener à une autre dimension. Il en va de même avec la peinture : j’aimerais l’‘amener à la danse tout en lui conservant les mêmes perspectives, les mêmes tons, les mêmes volumes…
A. P. R.: Quelle est ta danse ?
V. M.: Je ne peux encore le dire.
A. P. R.: Et à propos de la danse des autres ?
V. M.: L’année dernière, à New York, je regardais des vidéos de Pina Bausch en continu. Je ne m’’arrêtais que pour regarder Trisha Brown. Je ne m’en fatiguais pas.
A. P. R.: Qu’’aimes-tu chez elles ?
V. M.: Chez Trisha, la perfection totale du mouvement.
A. P. R.: Et chez Pina ?
V. M.: Je pense être fascinée par ses acteurs, par les appels qu’ils suscitent, cette atmosphère si forte qu’ils créent. Ils expriment des choses sans que nous nous apercevions qu’elles sont universelles, d’une manière si peu traditionnelle. On se sent comme assailli !
A. P. R.: Tes chorégraphies, y compris les plus abouties formellement, se présentent toujours comme l’ébauche d’une question, d’un problème…
V. M.: Sans doute, oui. Je me remets continuellement en question. Parfois, j’aimerais que les choses soient plus fluides mais, pour cela, il faut toute une vie. Je ne suis pas vraiment académique. Toujours à essayer quelque chose sans jamais y arriver, à cause de mon scepticisme. Sans parler du marché de la danse, des pressions et des rythmes imposés par les producteurs.
A. P. R.: Tu veux parler de ton rapport au temps…
V. M.: J’ai peur de perdre ma maîtrise du temps, ma lenteur. Je fonctionne beaucoup comme un écrivain, d’après l’image que l’on a de l’écrivain, de sa lenteur. En fait, ce que j’aimerais le plus, c’est avoir du temps, beaucoup de temps devant moi.
Entretien réalisé par Antonio Pinto Ribeiro
Vera Mantero

