« Le soulier de satin » ou la frontière de l’univers

« Le soulier de satin » ou la frontière de l’univers

Le 30 Déc 1987

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Théâtre/Passion-Couverture du Numéro 28 d'Alternatives ThéâtralesThéâtre/Passion-Couverture du Numéro 28 d'Alternatives Théâtrales
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Il y eut quelques nuits, l’été dernier où le mur d’Av­i­gnon s’est trou­vé la fron­tière de l’u­nivers : « la scène est le monde » pour le SOULIER DE SATIN, le beau mur du Palais des Papes deve­nait une étrange clô­ture, une sorte de miroir ren­voy­ant au spec­ta­teur la roton­dité de l’u­nivers.
J’ai fait par­tie de ces priv­ilégiés (peu nom­breux, les intem­péries en sont la cause) qui virent le SOULIER DE SATIN, dans la ver­sion Vitez. En deux soirées, je dois le dire, pour ne laiss­er rien per­dre. Un goût de trop peu. Alors dans le petit jour tri­om­phant d’Av­i­gnon je suis retournée au milieu des spec­ta­teurs fris­son­nants et fascinés, j’ai revu le plus beau du spec­ta­cle — et du texte, ce couron­nement qu’est la Qua­trième Journée. Je ne sais si devant l’énor­mité de l’œu­vre et de l’en­tre­prise le sens cri­tique perd ses droits. (Pour ma part, j’en doute, le mien ne dort que d’un œil ). Mais un sen­ti­ment domine ici : qu’il faut tout accepter et dire mer­ci. Mer­ci de ce que cela existe, parce que le théâtre existe, que Claudel existe — et Vitez aus­si — et que nous nous ayons la chance d’ex­is­ter en face d’en­tre­pris­es qui — com­ment dire ? — nous réc­on­cilient.
Et mer­ci à Avi­gnon qui nous a per­mis naguère le MAHABHARATA de Brook et main­tenant ce SOULIER DE SATIN.
Une des voca­tions du théâtre au-delà de la pein­ture de nos cœurs et de nos petites vies, c’est l’épopée, ce vouloir total­isant à un moment de l’his­toire de la somme des expéri­ences. Ce spec­ta­cle, de par la volon­té et la réus­site du met­teur en scène, rend Claudel à sa voca­tion de poète épique : une épopée fon­da­trice, dit Vitez. Je dirais prophé­tique de notre temps : échec et espérance mêlés — comme le MAHABHARATA, juste­ment, en plein milieu du mal et de la destruc­tion. Le trait dom­i­nant de l’épopée est qu’elle est exem­plaire, sans qu’on sache exacte­ment de quoi. Et qu’elle ouvre sur d’autres ques­tions, pas du tout sur des répons­es.
Épopée : la représen­ta­tion en épopée implique un autre sens du temps. Hors des deux heures de la ten­sion trag­ique. Le temps ici est com­plice de la durée, il a besoin de cette plage immense, dont la fin est imprévis­i­ble, dont la lim­ite est ailleurs, qui unit l’his­toire des hommes et la des­tinée d’un homme, sans terme assign­a­ble.
Et pour nous spec­ta­teurs, un temps fes­tif. La durée de la fête, et quelque part aus­si le temps du sacré. Parce que nous est demandé un effort : « c’est ce que vous ne com­pren­drez pas qui est le plus beau, dit l’An­nonci­er, c’est ce qui est le plus long qui est le plus intéres­sant ». Nous sommes instal­lés comme pour un voy­age, le voy­age d’une fête qui nous emmène et à laque­lle nous sommes con­traints de don­ner autant qu’elle nous donne : une part vitale de notre durée. Aus­si le spec­ta­teur est-il sat­is­fait : il a vécu quelque chose de joyeux, d’ac­com­pli. À la fois, comme dans le temps de la fête, il éprou­ve, appré­cie, goûte et jubile, à la fois il est peu dis­posé à rejeter le détail qui pour­rait ne pas lui plaire. Là aus­si la for­mule ou la minute d’in­ter­pré­ta­tion qui pour­rait nous rebrouss­er, n’ont-ils pas beau­coup d’im­por­tance, y com­pris les excen­tric­ités sec­taires du poète. Nous les recevons comme nous recevons les tromperies et les tueries résol­u­ment non-human­istes du MAHABHARATA comme la part ter­ri­ble ou déce­vante d’une total­ité con­crète. Sur ce point, je ferais bien un reproche à Vitez, c’est d’avoir sup­primé ( c’est le seul trou de cette représen­ta­tion virtuelle­ment inté­grale) la scène pre­mière de l’acte Il, la scène des sol­dats par­tant pour les Amériques, con­tre­point utile : « Il y a des gens, dit un cav­a­lier par­lant des Indi­ens, à qui nous allons porter la croix de toutes les façons ».
J’aime bien cette réplique lucide et je regrette de ne pas l’avoir enten­due.

Mais c’est un manque qui n’a pas trou­blé mon plaisir, cette joie pro­pre aux grandes œuvres même dures ou dif­fi­ciles, d’avoir accom­pli un périple, de ne nous laiss­er rien à regret­ter, de nous per­me­t­tre de dépass­er le petit désir vul­gaire du hap­py end. Nous sommes tout aus­si loin du plaisir trag­ique cathar­tique. C’est un autre mode d’ac­com­plisse­ment : la sat­is­fac­tion d’avoir pu faire tenir ensem­ble toute une part énorme du monde, qu’à la fois nous ne sommes pas en mesure de domin­er, mais que par la scène nous corn-prenons, comme dirait Claudel, qui nous est dev­enue acces­si­ble sinon trans­par­ente.
Comme dans TÊTE D’OR, la pre­mière œuvre de Claudel, ici quelque chose est accom­pli qui n’est pas achevé : on en a fini de ce qu’on a ten­té, et qui ne saurait finir.
On con­naît l’his­toire que racon­te LE SOULIER DE SATIN : c’est celle d’un con­quérant inven­té, mais pas totale­ment imag­i­naire, ce Rodrigue qui achève pour le compte du Roi d’Es­pagne, la con­quête de l’Amérique et même, anachronique­ment, le fran­chisse­ment de l’isthme de Pana­ma, avant de ten­ter d’en­vahir le Japon et de se retrou­ver, ayant per­du une jambe, pau­vre fab­ri­cant d’im­ages saintes, déserté de tout, moqué du Roi d’Es­pagne qui lui joue une farce atroce, — finale­ment ven­du comme esclave et acheté par une religieuse pour le prix d’un vieux chau­dron. C’est aus­si, et insé­para­ble­ment, l’his­toire d’un amour éter­nelle­ment désir­ant, comme le con­te asi­a­tique des deux astres qui se pour­suiv­ent sans pou­voir échang­er qu’un bais­er d’une sec­onde, une con­jonc­tion rapi­de comme un rêve : Rodrigue et son étoile, Prouhèze, fixée, elle, dans la citadelle de Mogador, à la garde de l’Afrique et que la présence de son Rodrigue n’empêchera pas de mourir. Con­quêtes impos­si­bles et néces­saires : le monde, la femme, avant de trou­ver pour finir, dans le néant de tout, « la mer et les étoiles ».

« La scène est le monde »,

« La scène de ce drame est le monde » écrit Claudel dans la didas­calie ini­tiale et pour que l’on com­prenne bien, il ajoute : « l’au­teur s’est per­mis de com­primer les pays et les épo­ques … » Un con­den­sé du monde. Mais com­ment fig­ur­er le monde sur une scène, même si elle est la cour du Palais des Papes ?
On pour­rait peu­pler l’e­space de tous les ingré­di­ents majeurs de la planète, con­vo­quer les bril­lantes images d’un exo­tisme qui nous rendrait proches les nou­velles dimen­sions du monde. Le fouil­lis de la décou­verte de la terre, le chaos orig­inel du Par­adis ter­restre … Ce serait mécon­naître ce qui est aux yeux du cri­tique et met­teur en scène japon­ais, M. Watan­abé, la décou­verte essen­tielle de l’e­space claudélien : la con­quête du vide. Ce vide qui envahit la pen­sée, et la réflex­ion du jeune Claudel con­fron­té à la Chine et au Taoïsme, ce vide que des­sine dans l’air le son de la cloche boud­dhique qui dit : Non, non à toutes les choses de ce monde dans CONNAISSANCES DE L’EST, — le vide envahit aus­si la scène du SOULIER DE SATIN. Est-ce la con­quête pro­pre de la dra­maturgie claudéli­enne, est-ce le retour à l’Asie, à ce Japon qui le viv­i­fie ? L’un et l’autre sans doute, et la mise en scène de Vitez est mise en forme de ce vide essen­tiel, étape dernière et terme du chemin. Com­ment fig­ur­er le monde autrement que par l’e­space vide, « infi­ni con­cret », dont le dernier chemin pour le héros n’est autre chose que « la mer et les étoiles » ? Com­ment fig­ur­er la tra­jec­toire de Rodrigue à tra­vers cette terre à décou­vrir autrement que par ce plateau nu où ne s’in­scrivent que des objets-traces ?
Pas de rideau, pas de seuil que cette fron­tière incer­taine que fig­urent ces deux énormes sculp­tures pop­u­laires et raf­finées comme les gigan­ti siciliens, l’homme et la femme, pour un impos­si­ble bais­er à la fois affron­tés et séparés. Ils se meu­vent, vont se rejoin­dre, et s’é­car­tent, signes de ce désir à la mesure d’une planète qu’on ne pos­sèdera jamais.
Dans la nudité du plateau, ne fig­urent que des objets-jou­ets qui dis­ent aus­si ce grand jeu : le théâtre, dans son impos­si­bil­ité à fig­ur­er le monde, objets pour­tant qui dis­ent aus­si ce monde dont on ne prend plus bien la mesure, ce monde dis­per­sé, éclaté, où ne sub­sis­tent que des frag­ments intel­li­gi­bles et les mon­stres marins, ou ces petites baleines qui défi­lent devant Don Léopold Auguste, cuistre scan­dal­isé : « un pois­son qui tète ! »

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Écrit par Anne Ubersfeld
Pro­fesseur et cri­tique théâ­tral, auteur d’une étude con­sacrée au théâtre de Vic­tor Hugo de 1830 à 1839 : LE...Plus d'info
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