Que reste-t-il à un critique de sa vie ? Lui, intermédiaire entre le créateur et le public, risque d’être frappé de la même stérilité que le go-between de Losey dont il ne cesse d’être hanté. A force d’assurer la transmission des événements, il finit par brûler sa mémoire : le critique ne préserve rien, tout chez lui devient parole. Le théâtre investit sa vie pour s’évanouir ensuite par abus de témoignage. Dans le témoignage qui use, il y a un plaisir pervers.

Attrait et répulsion. Attrait pour un art dont les événements apparaissent comme des événements de vie et répulsion pour ces mots qui consument l’expérience en la disant sans cesse. Et néanmoins il y a des traces qui restent, qui attestent une persistance. Elle a trait aux spectacles autant qu’aux gens de théâtre. Elle est la mémoire du critique.
Strehler se reconnaît les dispositions d’une âme classique dont le rêve ultime serait la limpidité mozartienne. Pour lui le scandale est une aventure misérable et le grotesque une impasse — voilà reconnue d’emblée la réticence à l’égard des avant-gardes. Par ailleurs, si brechtien soit-il, ce n’est pas non plus la saisie de la seule histoire qui le préoccupe. Il ne l’ignore pas, mais, en esprit classique, il veut pénétrer au-delà, dans le monde stable des essences. Ne jamais oublier le réel, mais ne jamais s’y blottir. Le quotidien renvoie au mythique, et pour Strehler, il n’y a rien qui serve mieux ce glissement que le travail sur le temps : la durée se charge aussi bien d’indiquer le déroulement d’une action que le grand passage de la vie. C’est la raison pour laquelle dans presque toutes ses mises en scène, il y a une journée qui s’écoule, une saison qui meurt. Il reve de parler du temps humain à travers les jours, les saisons, la lumière, mais « sans faire du réel une coquille vide… une calcification de la vie dans un symbole ». Réconcilier l’art et la vie dans « l’éternité d’un instant », dans l’immobilité tremblée des soirées mourantes lorsque les affres s’apaisent et le silence nous envahit. « Tout grand art est heureux ».
Strehler se plonge à corps perdu dans le destin du metteur en scène, qui est d’être « au service des autres ». Il ne parle qu’à travers eux, à travers des mots d’emprunt qu’il aime et des récits qui ne lui appartiennent pas. Comme son Arlequin, serviteur de deux maitres, tiraillé entre l’auteur et l’acteur, le metteur en scène se déplace éperdument des mots aux gestes dans un perpétuel va-et-vient. Strehler ne parie que sur « l’œuvre d’art véritable qui est active… solaire » et la scène, pour lui, justifie son existence uniquement par le bonheur qui en émane. Il nous convie à un rendez-vous toujours placé sous le signe de Mozart, de la sérénité acquise, de la paix enfin gagnée.. Pace ! Pace!… C’est ainsi que s’achèvent Les noces de Figaro. Les fastes du spectacle réjouissent les yeux tout en nous rappelant qu’« une révolution sans amour n’est que violence. Elle prépare les pièges de l’horreur ». Le bonheur strehlérien est aussi un apprentissage politique.

Dans le théâtre de Vitez, les corps ont la noblesse du dessin : Vitez est un Ingres.

Mise en scène : Antoine Vitez
Ici nous sommes toujours dans le règne ou « rien n’existe endehors du texte » et où le théâtre n’est que volonté de le matérialiser par le jeu « scriptural » des comédiens. Le défi vitézien vient du fait qu’il ne conçoit pas de limites pour le corps de l’acteur qui doit « figurer » chaque mouvement de l’œuvre : métaphores, métonymies, toute la rhétorique textuelle se « corporalise ». Il y a une cascade de signes que le metteur en scène convoque perpétuellement dans un jeu débridé d’associations d’idées, de souvenirs qui investissent l’espace du théâtre. On est la comme devant un livre écrit dans une langue qui nous est, tout à la fois, proche et étrangère : on déchiffre par bribes. Il s’agit de désapprendre la fascination de la lecture intégrale au profit des arrêts, des suspens, au profit d’une incantation qui échappe parfois au sens. Ecriture glaciale dont la beauté vient d’un ordre lointain, bizarre, qui souvent attire plus par ce qu’il cache que par ce qu’il dévoile. Pour Vitez, « tout est fiction, leurre conscient, jeu théâtral » car « le spectacle n’est plus (seulement) la mise en scène d’une histoire mais l’histoire d’une mise en scène ». Tout bouge, tout se déplace ; rien n’est stable : aucune sécurité, sauf celle qui émane d’un metteur en scène jouissant du théâtre en suzerain fiévreux.
Pour Gordon Craig, celui qui au début du siècle doutait du théâtre avec la violence d’un nouveau
Savonarole, le metteur en scène devait s’affronter impérativement à cette pierre de touche qui est Shakespeare. Seule une telle rencontre légitime et vérifie, d’après Craig, le pouvoir du nouveau maître de la scène. Et d’ailleurs, tout au long du siècle, les metteurs en scène qui maintiennent le théâtre en vie par un travail innovateur et guère iconoclaste vont tous passer par Shakespeare. Stanislavski en Russie, Reinhardt en Allemagne, Copeau et plus tard Vilar en France, Strehler en Italie, Swinarski en Pologne, Ciulei en Roumanie, tous ont ouvert des chemins du théâtre à travers leurs mises en scène shakespeariennes. Si les révolutionnaires du théâtre évitent Shakespeare, ses réformateurs y ont trouvé appui. Shakespeare apparaît comme dernière limite de la critique du théâtre, comme frontière avant de procéder à sa mise en cause radicale.
Peter Brook tente de réaliser l’impossible équilibre entre ces deux familles. Après ses débuts éclatants, il rattache Shakespeare à différents projets violents : la cruauté d’Artaud, la contemporanéité de Jan Kott. Il y a chez lui une volonté constante de mettre en question le théâtre à partir de Shakespeare. — autant d’étapes, célèbres aujourd’hui sur cet itinéraire. Brook à Paris avec le Centre international de recherches théâtrales, après la première période d’expériences, oin de l’aire de jeu et du regard public, lorsqu’il a décidé de revenir au théâtre, sa première mise en scène fut Timon d’Athènes. La réconciliation avec le théâtre passe par Shakespeare.
Une chose est sûre : pour Eugenio

Barba et l’Odin teatret, Les Cendres, spectacle sur et à partir de Brecht, ne sont pas celles d’un nouveau Phénix. C’est à la problématique du reste et non pas à celle de la renaissance que se rattache ce spectacle rare. Barba raconte une vie et interroge une esthétique. Ce qu’il monte ici, ce n’est pas un texte, mais une biographie qui charrie, comme le fleuve au printemps, des morceaux de l’œuvre. La vie et le théâtre se font écho. A la pendaison de l’incorruptible ami de Brecht, Walter Benjamin, répond en contrechamp, l’abjuration de Galilée. Les acteurs jouent plusieurs rôles qui viennent autant de la biographie que des textes. Le coros de l’acteur les incarne et, en même temps, révèle une parenté : le même interprète joue Brecht et Galilée, un autre est, successivement, Arturo Ui et le soldat qui viole Catherine, Brecht apparait toujours pris entre la biographie et la fiction, entre l’émotion et la distance. Et c’est de ce frottement violent que proviennent les cendres sous lesquelles le foyer n’est pas éteint.
On réduit couramment Brecht à un obsédé de l’économique, des conditions matérielles. Barba en convient, mais à travers la thématique de la nourriture il apporte une précision capitale : ce que Brecht n’oublie pas, ce n’est pas l’abondance mais « le minimum nécessaire ». Ici, tout au long du spectacle, un cuisinier fait une omelette, prépare une soupe, cette nourriture-là, c’est la nourriture de a survie. Le grand Lao-Tse sur le chemin de l’exil n’aurait pu dicter le Tao-Te-King, dit Brecht, sans les vivres modestes du douanier. Barba fait interrompre un monologue pathétique de Catherine la muette par la lecture d’un texte sur la distanciation. Leffet de distanciation n’expulse pas les affects, mais il intervient uniquement pour empecher leur extension. Barba retrouve le sens profond de l’esthétique brechtienne qui réclame l’alternance brutale de la participation et de la distance : aucun des deux termes ne doit être exclu. Il reprend aussi le motif du « confort » chez Brecht, mais pour mieux le retourner. Aux spectateurs du premier rang, comme le maître le voulait, les plaisirs ne sont pas interdits : assis devant les tables, ils peuvent boire et fumer. Mais le confort, par la proximité extrême des acteurs, n’est pas seulement détente, il est aussi gène devant des êtres brisés.
Iben Nagel Rasmussen est l’acteur-fétiche de l’Odin. Elle Pincarne. Barba, par un jeu secret de références, lui confie le rôle d’Hélène Weigel, dont par ailleurs on montre le portrait, et de Catherine la muette, fille de Mère Courage jouée autrefois par Weigel elle-même. La jonction du biographique de Brecht et de son œuvre mène Catherine à personnifier l’Allemagne même. L’Allemagne à l’heure de la libération, de l’espoir, et l’Allemagne qu’on étouffe en 53 à l’aide d’une Pravda enfoncée dans sa bouche. Vouer au silence une muette ! L’œuvre de Brecht est l’œuvre de l’exil. Tout se joue ici en allemand et en français, un français hésitant, pareil à l’anglais de Brecht que l’on entend une fois. La planète peut se partager mais pas les langues. De retour en Allemagne, il échoue dans un autre exil, intérieur cette fois. A la fin, dans le noir, il se couvre le visage du masque chinois pendu tout au long du spectacle au-dessus de sa machine à écrire. Ensuite, les personnages, ceux de l’œuvre comme ceux de la biographie,
l’abandonnent tandis qu’ils continuent à taper des poèmes. Dans la nuit, on n’entend plus que le bruit de la machine à écrire. Qui tape ? Pour qui ? Cloué à son destin d’écrivain, Brecht continue seul au coeur des ténèbres. Et si cette nuit qui tombe n’était pas seulement celle de l’histoire, mais aussi celle de l’artiste à l’imagination tarie ? Les personnages en quittant les lieux l’abandonnent tandis que l’espoir de jadis est mort. Brecht ne poursuit plus une œuvre, mais en tapant il veut affirmer une résistance. Une dignité sur fond de détresse.
Kantor dit que ce n’est pas de sa faute si « en quittant l’autoroute des avant-gardes il s’est retrouvé sur un sentier qui mène au cimetière.
Peut-être que dans l’art il y a quelque chose à quoi on ne peut accéder que par la porte de la mort ». Il reste dans l’intimité de cette dernière lorsqu’il réalise ce second chef d’œuvre,
Wielopole, Wielopole, spectacle où les échos de La classe morte persistent, sans qu’il y ait pour autant simple reprise. Des motifs et des procédés ponctuels comme la composition pyramidale du groupe reviennent. Kantor exploite la voie découverte et, sans détour, “l réclame que ses spectacles soient rattachés à une durée commune, à une même époque de travail. Ne fait-on pas de même pour Braque
ou Stravinsky ?
Un lieu étriqué. C’est la chambre de l’enfance, trou perdu. Les etres se faufilent, se heurtent aux armoires, au lit : la mémoire condense l’espace. Les objets sont rares. Des objets dont la fonction semble être annulée ou suspendue, des objets détournés, des objets composés (l’appareil de photo-mitrailleuse, l’orgue de barbarie-violon). Chacun d’eux renvoie au réel, mais aucun r’échappe à l’emprise de Kantor.
Taillés en bois naturel qui a vieilli, les objets désignent un espace de la mémoire qui les charge affectivement.
Northorp Frye parlait à propos de certains textes tardifs de Shakespeare d’un « naif archaïque ».
Le terme mérite d’être évoqué car on retrouve chez Kantor cette élémentarité primordiale, cette simplicité d’un univers qui s’organise autour de quelques matrices essentielles. Le rapport qu’entretient Kantor avec la bible le prouve. En effet, précise-t-il, « le spectacle est monté d’après les événements de l’Evangile, mais les personnages sont les membres de la famille ». Ainsi il travaille sur une réalité pré-textuelle, élémentaire, sur l’Urmaterie de la scène. Il y a chez lui une quête du mythe, mais par les voies de la modernité, celles de la destruction, de la dérision.
Les neiges d’antan, spectacle-ébauche, se situe entre les deux chefs-d’œuvre, La classe morte et Wielopole, Wielopole. Kantor ici sauvegarde la liberté de l’esquisse, du trait rapide car Les neiges d’antan viennent directement du cabinet de l’artiste où le travail préparatoire n’achève rien, mais essaie tout. L’œuvre n’est pas encore fixée, elle bouge sans relâche. Avec Les neiges…, on retrouve la liberté des interstices. Les neiges d’antan précèdent donc, dans la biographie de Kantor, Wielopole, Wielopole. Le détail a de l’importance car il nous permet de voir le spectacle comme un carnet de croquis d’où émergent les premières silhouettes. C’est donc à l’effort d’une mémoire en train de se formuler qu’on assiste, à la
séparation de l’ombre et du contour. Kantor, par rapport aux gens de théâtre, s’affirme comme créateur d’un univers propre dont les figures peuvent passer d’une œuvre à l’autre, comme chez Bacon ou Giacometti, sans qu’on éprouve pour autant les méfaits de la reprise. Son œuvre parle directement de la vie, sans intermédiaire. « La répétition, dit Kantor, c’est presque le sens de l’art qui veut faire la deuxième fois ce qui a été fait une première fois par les dieux ! » Kantor entend travailler avec les premières images Surgies de son passé comme avec des matériaux de la réalité. Ici règne le blanc, intermédiaire entre le noir de La classe morte et le gris terreux de Wielopole, Wielopole. Il apparaît comme transition, comme un entre-les- deux. Les habits blancs sont tous coupés dans du papier, mais un papier indéchirable. D’un côté la blancheur des neiges, de l’autre la résistance « d’un antan » qui ne fond pas. Tout semble être au seuil de la disparition, mais une disparition qui refuse d’avoir lieu. Tout donc résiste, rien ne se dégrade sauf le papier des journaux : la mémoire de l’artiste ne retient pas les événements de l’histoire mais Seulement, à la limite, la destruction de ce qui leur sert de Support. Le papier de neige reste intact tandis que celui des événements courants tombe en poussière.
Les neiges d’antan parlent de la liberté d’un être autant que de celle d’un créateur qui ose se montrer à œuvre. Mais peut-on oublier qu’elles nous touchent aussi parce que Wielopole, Wielopole existe. Aujourd’hui on voit réunis esquisse et le chef-d’œuvre.
Pintilié a la vocation du XIXe siècle. Da sa fin. Toute fuite au-delà de ces frontières semble accidentelle ‑il n’y retourne jamais deux fois- et les œuvres du siècle qui s’achève appellent comme des esprits obsédants dont le pouvoir reste intact. Ne pas tout écouter, tel est le premier pas du metteur en scène vers soi-même.
Tchekhov, Ibsen, Caragjiale, Gogol, Gorki. Qu’est-ce qu’ils ont en commun ? Pintilié y découvre l’endroit privilégié où le réel et abstrait coexistent. Le social, ses mouvements et ses avatars S incarnent toujours dans des êtres épais, concrets, lourds de leur présence au monde. La mécanique de l’histoire n’est jamais séparée de l’humain. Tout ce qui ordonne les grands déplacements de classe, de pouvoir, Se fait de chair et de sang : les lois sont, en paraphrasant une belle formule de Pintilié, « des étoiles enterrées ». Pour S’orienter, on doit toucher à la matière qui, loin d’être aveugle, indique par ses blessures la marche du corps social.

Photo Enguerand
Agamemnon, monté par Stein, est un chef-d’œuvre. Un sphinx au carrefour des durées. ici les destins grecs S’incarnent dans des figures iImmuables de la modernité. Non pas quotidiennes, mais légèrement décalées. À la lisière de l’actuel et de l’historique. II y a comme une amorce d’éloignement avant la plongée vertigineuse dans le temps, dans cette matière primordiale qui irrigue encore notre mémoire. Et là, Stein évite l’investissement psychanalytique au profit des persistances culturelles, car ce qui revient inlassablement ce sont les figures du théâtre comme de véritables foyers de limaginaire. Le lieu résulte de la miniaturisation du théâtre antique et, tout en permettant la reconnaissance culturelle de ses différents termes ‑Skene, orkhestra- il éveille ce trouble originaire auquel, en Grèce, il Servait de creuset. Le défi de Stein fut justement de revenir à [a réalité première qui a engendré l’espace grec, à cet état d’avant la culture. Pour cela Stein renverse l’ensemble dés données au sein desquelles lé théâtre grec s’iInscrivait : au plein air brûlant succède ici l’enfermement, au soleil le noir transpercé par les rayons venant des deux portes qui se regardent en miroir. Celle entre-bailléée du palais, au centre de la scène et l’autre, au fond de la salle, par où arrive Agamemnon, porte ouverte vers un ailleurs d’où on attend à jamais le sauveur. La lumière égale qui pénètre par là n’annonce ni le roi, ni le fils venu le venger : elle est comme la déchirure unique de ce monde travaillé par l’obscurité. La représentation soustrait le lieu à optimisme du paysage grec pour en faire un espace mental originel. Tout ici passe par la culture. La tragédie et non pas le tragique : voila le projet de Stein. La tension qui soutend l’ensemble vient du face à face de ancien et du moderne. |ls se répondent. D’un côté le chœur des hommes, fonctionnaires des années 30 clochardisés, variante actuelle dé la voix misérable dés témoins de la tragédie, de l’autre lé groupe de jeunes filles aux mouvements ronds et aux gestes prescrits ; d’un côté l’attirail de l’administration urbaine ‑lampes de bureau, dossiers- de l’autre les cendres du rite avec lesquelles on saupoudre le noir lisse du mur royal comme une subtile peinture japonaise. À chaque proposition succède son revers. Si la toilette de Clytemnestre renvoie à la mode 1930, le jeu, lui, est celui d’une comédienne grecque à Epidaure. Le jeu dénaturalise le costume, tandis que celui-ci rapproche la figure mythique. Ce n’est ni Kott -«Shakespeare, notre contemporain », ni Vitez -“les classiques, ces étrangers, ces galions engloutis ». Et quoi de plus exemplaire que le retour d’Agamemnon” Les vieillards du chœur transformés pour un moment en ouvriers de théâtre installent des rails sur lesquels va descendre sur un chariot, le roi armé comme un Wotan. Derrière lui, Cassandre entièrement cachée, pareille aux statues couvertes par un drap avant leur vernissage public. Plus qu’une référence à la machinerie antique, la séquence s’apparente à un ordre moderne de l’image. S’agit-il d’un transfert métaphorique” Les rails sont-ils la variante actuelle du tapis”? On a pu le croire un instant. Mais il n’en est rien. Comme dans la tragédie, des jeunes filles vont venir accueillir lé roi et elles vont tisser avec leurs robes la matière du tapis rouge qui s’étend jusqu’à l’acier des rails. C’est là le modèle du spectacle : les rails et le tapis. Stein ne fond pas les deux termes, et il n’y a rien ici d’une quelconque dialectique qui ferait taire les identités. Les contraires coexistent, se manifestent simultanément. On les retrouve bout à bout.
Littéralement.
Ce monde de l’équilibre dangereux semble menacé à tout instant et la maîtrise froide dont il se pare ne cesse pas de trembler devant lassouvissement impossible. L’explosion est au pas de la porte. Brutale, affichée, spectaculaire, elle éclate et l’édifice de la peur s’ouvre le temps de la révélation. Stein n’emploie qu’une seule fois le théâtre comme machine, mais alors cette machinerie agjit, folle, éhontée. Le mur du palais se lève et, sur un chariot, attachés, ensanglantés, Agamemnon et Cassandre gisent surveillés par Clytemnestre, debout, telle une déesse guerrière du Douanier Rousseau. Le crime qui fait vaciller l’ordre ne pouvait être qu’énorme, théâtral et archaïque, image excessive du tabou enfreint. Tandis que la reine-mèêre crie, le sang coule à flots et lorsqu’après avoir imposé la loi du silence par le glaive, Egiste et Clytemnestre se retirent, les vieux du chœur restent là pour laver le sol taché de lorkhestra, pour démonter le mur du palais. || y a toujours quelqu’un pour effacer les traces de la faute. Le théâtre, lui, restera propre, intact, souricière parfaite de la tragédie. Celle qui commencera demain.
La tragédie parfaite s’impose comme lamentation unitaire, sans aucune fêlure. C’est ce que Andrei Serban a compris en montant la trilogie Médée, Electre, Les troyennes : que l’attitude tragique ne peut être que monotone, plainte sans fin, mythique, de la détresse humaine, cela n’a rien à voir avec l’abondance des ruptures perceptible au niveau du discours théâtral. Il se refuse à toute « lecture » du texte, dans le sens moderne d’interprétation ou d’analyse. Ce qui le fascine c’est d’inventer le même état, couvrant cultures et histoires, celui d’une souffrance sans marge. Ainsi les êtres voués pour toujours au calvaire portent, comme Jésus la croix, la douleur qui agrippe l’humanité entière.
Se libérant de la crainte européenne de la monotonie, Serban propose une sorte de vision de ce qui a été l’expression originaire, dont le grec ancien psalmodié reste le signe le plus fort. Ce n’est pas le passé en soi qu’il invente, mais à la fois notre appartenance à ce passé et son lien profond avec le présent. Eloignée et proche, la tragédie devient espace d’une humanité homogène, dont la voix inlassablement, déroule de longs thrènes.
On ne résout pas la tragédie : soit on y tombe, soit on la fuit. Les troyennes, une dernière fois, portent les sacs et dans le bruit des chaines elles endurent l’humiliation des vaincus dans un monde qui depuis toujours n’a glorifié que les victoires. Mais leurs voix s’unissent non pas en hymnes de haine ou de vengeance, mais dans une lamentation sereine, oubliant peu à peu tout lien avec la douleur. Elles s embarquent pour un mythique voyage, portant à travers les mers du monde leurs plaintes qui se transforment en chants sublimes suivant l’incessant mouvement des vagues. Expulsées de la terre, les femmes flottent sur l’océan en s’affaçant dans l’éternel balancement des eaux. Sur leur radeau, elles ne sont que les émigrées de la tragédie. Mais une fois encore, le spectacle déborde le passé, car ici il ne s’agit pas seulement de ces Troyennes rejetées en dehors de l’espace humain, mais du Départ, unique et irréparable, de tous ceux qui aujourd’hui, sans choix, n’ont pas autre chose à faire que de partir sans adresse ni itinéraire. Les troyennes ne sont pas uniquement la tragédie des femmes. Serban renforce le sentiment général de fragilité en incorporant dans ce monde des enfants qui resurgissent, eux aussi, comme des signes de la vulnérabilité. Une jeune fille se noie, les autres meurent. Astyanax est purifié par sa mère. et seul, un enfant joue de la flûte. Les faibles ou les vaincus ne peuvent opposer a la terreur tragique que la paix qui émerge de l’innocence ou du malheur.
Gildas Bourdet appartient à cette classe d’artistes cultivés qui veulent rester dans l’intimité de ce que la vie a de plus réfractaire à la culture. l’entend vivre et travailler sur cet écartèlement. C’est de lui que vient d’ailleurs l’inédit de son approche. Les bas-fonds débutent sur les accords somptueux d’une musique classique, tandis qu’une perspective parfaite, tirée des manuels de la Renaissance, se dessine sur le rideau de fer. Lorsque celui-ci se lève, on découvre que les lignes de fuite n’organisent pas l’étendue d’un palais, mais l’espace de passage,en béton, de l’asile. Bourdet ne cesse pas de montrer ‑tout en la pratiquant- ce que la culture occulte.
Un ami metteur en scène m’avouait un jour : « Je ne pourrais jamais distribuer des acteurs âgés dans des rôles de vieillards, car c’est comme si je leur faisais jouer leur mort ». Mais cette rencontre où plus que jamais la biographie de l’acteur rejoint celle du personnage n’est pas toujours tragique. Dans le Faust mis en scène par Grüber. le vieux Minetti jouait Faust, mais au-delà de l’âge il y avait entre eux un lien plus secret. Minetti, tel Faust, qui a [lu tous les livres, a tout joué. |l a épuisé la scène, et maintenant, confronté aux limites du théâtre, il est pareil au vieux savant prisonnier de son pupitre de travail. C’est toutefois l’âge de Minetti qui permet à Grüber de superposer les deux biographies, celle de l’acteur et celle de la fiction mythique. Cela ne débouche pas sur le réalisme Car, grâce à la théâtralité, Grüber parvient à l’épure d’une abstractionqui s’incarne, discrètement, timidement. Le comédien n’alourdit rien, semblant toujours prêt à partir. Minetti ne rajeunit jamais et c’est un vieillard qui caresse Marguerite, qui traverse les plaines allemandes, tout en empruntant des poses connues de liconographie goethéenne. Comme si, en retrouvant le temps, il ne faisait que vivre, une fois encore, ce qui a déjà été vécu. Ce Faust à jamais vieux ne fait qu’emboîter le corps, tout comme on emboîte le pas, du jeune Goethe. Finalement Grüber fait . intervenir trois durées : celles du personnage, de l’écrivain et de l’acteur.
Faust est devant son écritoire tel un Saint Jérôme moderne. Rien autour sur l’immense scène noire, trou qui s’est vidé, seulement ici et là Méphisto, une flamme, un mouvement de rideau, des sons de cloche. Dans un globe de cristal rempli d’eau ‑image courante chez Bosch- scintillent les reflets du monde essentiel de la scène, de même ce Faust d’une heure et demi reflète le sens de l’œuvre tout entière.

En montant Carmen, Brook met en cause le fonctionnement de l’opéra en tant qu’institution. Mais au-délà des enjeux de polémique culturelle, il parvient à réaliser une alliance sans égale : celle de la vérité du théâtre et de la convention de l’opéra. L’effet est saisissant car tout à la fois il y a authenticité grâce au jeu et éloignement grâce à la voix, rapprochement et distance. L’identification n’est jamais complète et la mise à distance ne nous rend jamais étrangers ces destins : les deux interviennent simultanément. La conjonction de la musique et de la tragédie fait de Carmen une manifestation de la vie transformée en Spectacle, avec tout ce que cela suppose comme souffrance et plaisir. La catharsis à l’état pur. La trace du bonheur au théâtre. Bonheur fugitif.

