Avec sa mise en scène de DOM JUAN, la Comédie de Genève a présenté un Molière singulièrement brechtien, farouchement profanatoire.
La mise en scène de Besson opère en effet un travail de démystification à différents niveaux à commencer par celui du mythe de Dom Juan. Que celui-ci constitue l’un des fondements de la psychologie amoureuse de l’homme européen, des travaux comme ceux de Denis de Rougemont suffisent à nous en persuader. Mais s’était-on par ailleurs avisé de l’existence d’un mythe de la mise en scène de DOM JUAN ? Car c’est bien ce mythe-là que dévoile la Comédie de Genève. Par le retrait qu’elle opère vis-à-vis des mises en scène traditionnelles, elle découvre les formes figées autour desquelles s’était (presque) définitivement cristallisée la représentation qui s’est imposée de Dom Juan comme un gentilhomme cynique drapé dans sa superbe. Loin de supplanter les mises en scène antérieures, celle de Besson les convoque, au contraire, orchestrant une lecture multiple, louche, dialectique, de DOM JUAN : devant ce déconcertant séducteur que campe Philippe Avron, on ne peut s’empêcher de penser par contraste au Piccoli de la mise en scène de Bluwal. On évolue alors sur le mode de la citation et l’écart qui se creuse ici correspond proprement à l’espace de la modernité laquelle substitue à l’homme rationnel engoncé dans les certitudes du positivisme et de la société bourgeoise, l’homme divisé, envahi par le doute, être de désir, à l’envi désirant le désir d’autrui. Cette distance, qui, dans le même élan, ébranle nos représentations antérieures tout en suscitant une jubilation scandalisée, est toute proche du Verfremdungseffekt brechtien en ceci qu’elle ravit au mythe de la mise en scène de DOM JUAN le crédit de l’évidence (le mythe, comme le lieu-commun, s’impose par l’évidence). On s’étonne de la désinvolture transgressive de la mise en scène de Benno Besson, mais en même temps, on est délivré de l’illusion sacrée par laquelle la représentation de DOM JUAN s’imposait à nous dans son évidence séculaire.
Cette mise en scène semble issue par maïeutique d’un retour à la lettre. Retour qui passe en premier lieu par le principe de « comédie » qui définit DOM JUAN ou LE FESTIN DE PIERRE et constitue l’achoppement traditionnel de la mise en scène et de l’exégèse de DOM JUAN1. Cette pièce n’est, en effet, généralement pas interprétée comme une comédie, du moins pas en ce qui concerne le protagoniste principal. L’ oiginalité de la démarche consiste donc à retourner au texte pour en extraire un sens autre que celui auquel on a été accoutumé. L’effet est immédiat et déterminant puisque le clown baroque qui s’offre à nos yeux en guise de Dom Juan répond en tous points à la description qu’en donne le paysan Pierrot au deuxième acte :
« Quien, Charlotte, ils avont des cheveux qui ne tenant point à leu teste, et ils boutant ça après tout comme un gros bonnet de filace. Ils ant des chemises qui ant des manches où j’entrerions tout brandis toy et moy. En glieu d’haut de chausse, ils portant une garderobe aussi large que d’icy à Pasque, en glieu de pourpoint, de petites brassieres, qui ne leu venant pas usqu’au brichet, et en glieu de rabas un grand mouchoir de cou à reziau aveuc quatre grosses houppes de linge qui leu pendant sur l’estomaque. Ils avont itou d’autres petits rabats au bout des bras et de grands entonnais de passement aux jambes, et parmy tout ça tant de rubans, tant de rubans, que c’est une vraye piquié. lgnia pas jusqu’aux soulier~ qui n’en soiont farcis tout de pis un bout jusqu’à l’autre ( … ) » ( Acte II, se. 1. Ed. Folio)

