Évident et insensé comme l’œuf de Colomb. En somme, il suffisafr d’y penser.
- Qu’est-ce que la pantomime ? La décomposition du mouvement en vue de sa reconstitution.
- Or le cinéma aussi.
- Donc la pantomime, c’est du cinéma. Et vice versa.
Élémentaire, mon cher Einstein. Syl-logique, mon cher Socrate. Et salut à vous, Plateau, Muybridge, Marey, Edison, Lumière, Méliès …
C’est ainsi donc qu’un soir de demi-brume à Bruxelles, La Mandragore accoucha en « cinémodrame » d’un MISTER KNIGHT ensorcelé. Le projectionniste était dans la salle, le piano aussi, avec au clavier un improvisateur en queue de pie, le cou cassé, le regard rivé à l’écran. Les griffes sautillaient sur la toile.
La scène était en noir, blanc, gris, et l’image déformée comme par un trop grand angle. Les sous-titres suppléaient aux actions — muettes. Les acteurs gesticulaient en milliers de saccades — 60 par secondes, à peu de choses près -, les yeux exorbités et la bouche tordue, « grimés », trop grimés. Le savant faisait le savant, le monstre le monstre. Tout allait de soi. Nous dégustions en vieux briscards de cinémathèque la énième et très jouissive copie d’une nostalgie ancienne comme les robes de Mary Shelley, les fracs de Fritz Lang, les cornues de James Whale. Ça ressemblait à du 7e Art, c’était du 7e Art. Jusqu’à ce que …
Eh, eh, Zorro est arrivé. Et la toile s’est dévoilée voile. Le carré s’est fait cube, la perspective relief, la dimension troisième. Les accrocs de la pellicule se sont montrés un rien trop polis pour être tout à fait honnêtes. Quelques soupçons de couleur se sont glissés dans le pli d’un cou, au bord d’une gencive.
Le musicien s’est mis à mélanger FRÈRE JACQUES avec LA MARCHE FUNÈBRE et PARLEZ-MOI D’AMOUR. Il y a eu, presque imperceptible, comme une « autre » lueur dans l’ œil des comédiens. On s’est pincé, avant de pincer son voisin.
Ça fondait dans la bouche, pas dans la main. Ça n’avait soudain plus l’air que d’une illusion : c’était une illusion !
Le vivant et l’artificiel
Tel le thème autour duquel il y a trois ans déjà, s’en souvient-on, Bernard Faivre d’Arcier avait organisé ce qui devait être son dernier Festival d’Avignon … Rappeler que le théâtre est irremplaçable, parce qu’il a lieu dans cet échange perpétuellement tenté, risqué, entre des acteurs et des spectateurs. Mais le confronter à l’image, à l’incontournable, grandiose et parfois inquiétante révolution des techniques de diffusion. Explorer le champ du possible de ces relations apparemment conflictuelles entre le vivant du théâtre qui ne vit que par l’artifice, et l’artificiel d’une image pas morte pour autant.
Poser la question des regards. Autant dire s’aventurer de l’autre côté <lui miroir …
Ce voyage d’Alice, ce jeu ambigu sans doute, pervers peut-être, fasciné, fascinant, est bien évidemment aussi celui que mène aujourd’hui, sur un terrain plus purement ludique, la Mandragore et son cinémodrame. Car la féerie qui émane de MISTER KNIGHT, outre sa réussite spectaculaire intrinsèque, et par-delà son indéniable relent de kracker de Noël, a ceci de tourbillonnant qu’elle jongle avec ses propres alibis, à l’intérieur même de son objet et de son imaginaire.
À Frankenstein prétexte, nouveau défi de Frankensteins. Là où le bon docteur, mégalo éclairé, tripatouillait la science au nom d’un Progrès en marche, Bruce Ellison et Michel Carcan, apprentis-sorciers de comédie, fantasment la fusion alchimique des genres et des mythes, l’implant interdit.
Vaut-il mieux être humain à cœur de monstre, ou monstre à cœur humain ?
À la torturante question de Gabriel, ange et démon, les Mandragoriens superposent la quadrature d’un septième cercle théâtral. Images de chair et d’émotion, ou corps et âmes à vocation d’images ? …
Sacrilège, forcément sacrilège. Ainsi soit KNIGHT.

