De la religion, à laquelle se réfère explicitement le spectacle de Nicole Mossoux, le sacré s’est évaporé, et avec lui l’art de la cérémonie qui à sa manière célèbre le corps. Rien ici de la grandeur baroque assumée par exemple par le travail d’une Orlan qui, dans un torrent de draperies, dévoilait un sein mi-Marie mi-Eve. Rien non plus de la tranquille santé qui, dans le film de Alain Cavalier, illumine le visage et le corps de la jeune Thérèse de Lisieux, pourtant rongée de tuberculose.
De la religion, reste la gangue des gestes rétrécis, la mécanique répétitive et réductrice en prise directe avec le confessionnal, l’empêchement à être pour une chair dont on a presque oublié la couleur, mais dont le visage éclatant rappelle l’exigence.
C’est de cette gangue que le jeu corporel de Nicole Mossoux se déshabille désespérément, avec cette tunique de Nessus que sa « danse » se débat. Refaire des gestes sans bonheur pour les expulser, comme on expulserait le diable, — et le diable n’est pas l’autre, mais soi -. D’où ce corps divisé de lui-même, tétanisé, entré en transes. On ne peut s’empêcher de penser aux figures des hystériques de Charcot. Et c’est bien de cela qu’il s’agit en effet, de cette contradiction interne du corps, contradiction portée essentiellement par les femmes dans un monde dont elles ne sont pas sujets mais auquel elles sont assujetties et que tout à la fois elles accueillent et rejettent, où tout à la fois elles s’exhibent et se retirent.
Ici la machine gestuelle se déglingue en récitant son chapelet rituel. Rien ne va plus. Mais c’est avec le rien ne va plus qu’on fait aller, non sans quelques sursauts d’humour ou de tendresse. La cloche des mâtines peut parfois sonner la récréation …
C’est dire que Nicole Mossoux a entrepris, avec ce spectacle, de suivre ou même d’ouvrir une voie difficile, sans complaisance, qui donne la discipline au spectateur là où il attendait son plaisir. (Il faut donc réapprendre le plaisir de la discipline).
Les années 60 avaient ouvert le champ au mouvement, libéré la danse, sacralisé le corps, d’abord dans de grands élans informels, ensuite dans une formalisation jubilatoire ( on pense à Anne Teresa De Keersmaeker, à la règle conditionnant la sensualité de Rosas danst rosas). Les années 80 viendraient-elles rappeler dans la torsion et le déchirement que le corps est bien l’objet impossible et que la danse a à dire cet impossible, non à le surmonter ? Les années du look ne sont pas des années esthétisantes, peu s’en faut, et le « post-moderne » s’y traduit par l’assemblage, non par la réconciliation.
Mais ce qui lie Nicole Mossoux à d’autres recherches, et à d’autres recherches belges en particulier, c’est la mise en scène d’une énergie énorme, — perceptible aussi chez Jan Fabre ou chez Anne Teresa De Keersmaeker — qui caractérise peut-être cette jeune danse ou cette danse jeune, danse ayant trait au corps jeune, traduisant le corps jeune, dont la vitalité n’exclut pas ici la détresse. Energie contenue, brisée, brimée, forces pour rien ; canalisée dans le dérisoire des gestes rétrécis où elle explose. Energie refoulée que la scène hystérique révèle mais ne résout pas.
Dans cette voie qui n’accorde rien à la complaisance, qui s’interdit les effets, qui ne flatte jamais le spectateur, Nicole Mossoux pourrait bien aller plus loin encore, s’inventant une esthétique anti-esthétisante que seule l’extrême rigueur de sa démarche pourrait soutenir et imposer. Ici, ses musiciens sont un peu encombrants — du moins lors de la soirée à laquelle j’ai assisté — recouvrant d’effets sonores volontairement disparates mais peut-être trop typés un travail qui, pour ne pas s’élever dans les airs, n’en est pas moins un travail de haute voltige, tenu à un fil qui ne peut se permettre la moindre relâche. Les sonorités recouvrent parfois le mouvement, comme si elles devaient parer à ses défaillances, donnant à soupçonner des défaillances.
Colette Huchard, scénographe, a par contre su résoudre le problème du costume, habillant ce corps qui ne peut émerger dans sa nudité et qui cependant apparaît mais comme corps entravé.
Sur une grande scène vide, sous l’austérité volontaire des éclairages de Patrick Bonté, Nicole Mossoux mène une rude partie, prend des risques que peu osent prendre, dit ce qu’elle a à dire sans complaisance et sans clin d’œil au public. Elle veut être aimée pour elle-même et dans ce qu’elle est, dans ses violences et ses tendresses, dans ses éclats et dans ses erreurs.
Elle parie sur ce qui n’est pas encore et qu’elle veut. Puisse-t-elle ne plus faire marche arrière, mais avancer, têtue et obstinée, précisant et affinant constamment ce qu’elle sait qu’elle veut, ce vers quoi elle va, ce qui est là.
Il serait absurde de vouloir attribuer à ces onze spectacles créés ou représentés en 1986 un puissant fond commun qui…

