Faisant trois pas, s’arrêtant, tombant et, tout de suite, s’assurant en cette chute fragile.
Maurice Blanchot (« Le pas au-delà »)
Un geste du dehors
Le geste de Anne Teresa De Keersmaeker a quelque chose à voir avec cette expérience du dehors que Michel Foucault détecte déjà chez Sade et Holderlin et dont il nous révèle de façon lumineuse le cheminement jusqu’à Mallarmé, Artaud, Blanchot, etc.
Il s’agit bien de passer « hors de soi », de faire le « pas au-delà », du côté d’un langage qui n’apparaît lui-même que dans la disparition du sujet.
Un geste qui ne serait pas raccordé inéluctablement à la fange du Moi, qui rêve de rompre le cordon ombilical.
Un geste qui n’aurait pas pour mission secrète « d’humaniser la nature ou de naturaliser l’homme » (Foucault), en fait un geste à la recherche d’une nouvelle poétique, qui veut se garder certes le pouvoir d’évoquer, d’émouvoir, mais dont l’évocation et l’émotion retourneraient à lui-même, comme liées par de subtils élastiques.
La fascination — inconsciente peut-être, « quelque part », comme l’on dit, dans la tête, dans l’air du temps — la fascination pour cette pensée du dehors explique bien que les chorégraphes se jettent avec autant d’avidité sur les musiques répétitives.
Trop vite et trop facilement, à mon sens.
Ces musiques porteuses — qui s’enroulent certes sur elles-mêmes, qui apparaissent effectivement vidées d’ego — sont trop a priori, et par principe, mécaniques, et évitent cette déchirure qui est l’essence même de cette expérience.
Et les danseurs finissent souvent par ne sauter que sur les signaux les plus plats, les plus pauvres, et les plus confortables, de cette pensée.
Qu’allait-il advenir de la confrontation de l’univers de A.T. De Keersmaeker et de l’art de Bartok qui, lui, n’est en rien elliptique, s’enracine profondément dans les musiques populaires, développe un lyrisme incandescent, en fait possède en son cœur une touffeur très romantique ?
Eh bien, ce qu’il faut convenir — ce que le musicien doit accepter d’emblée — c’est qu’il y a effectivement transgression de Bartok.
L’amplification très forcée par rapport à une écoute « live » du quatuor, fait apparaître celui-ci comme infiniment moins lyrique, accusant à outrance par contre les paquets de dissonance, la violence des attaques, torsadant les sonorités comme s’il s’agissait d’instruments électroniques. Dès lors, il était possible pour la chorégraphe de faire fonctionner son propre univers, et d’intégrer de façon cohérente d’autres moyens d’expression (films, textes).
Pour l’«annoter », Bartok devait être tiré vers la modernité ( entendons modernité sur le plan de l’idéologie, et de l’atmosphère, du « look », car sur le plan strictement musical, il est évident que Bartok est infiniment plus « moderne » et plus prospectif que toutes les musiques répétitives).
Une mythologie de la quotidienneté
Dire que le geste de A.T. De Keersmaeker est fasciné par l’expérience du dehors, dire qu’il participe de la revanche de l’objet sur le sujet, ne veut pas dire qu’il est réduit à un pur objet linguistique, ni qu’il ne se manifeste que par une simple gesticulation picturale.
Son geste est aussi signe. Il filtre, il épure les stéréotypes, les rituels, les angoisses de notre temps, il tire sa veine de notre modernité, il structure une mythologie de notre quotidienneté.
Sur ce plan également, Bartok finit par participer à une modernité autre que celle qui lui était consubstancielle. Bartok chez qui les signes et les gestes coexistent d’une manière différente.
Mais pourquoi pas cette transgression ? Pourquoi pas cette « greffe » de Bartok sur un autre terreau idéologique ?
Puisque le spectacle fonctionne à merveille …
Un corps à cordes magistral
Spectacle d’autant plus cohérent que sur le plan du rapport à la construction strictement musicale, de la mise en valeur de la syntaxe, la chorégraphie « colle » superbement.
Sur ce plan en effet, il n’y a pas du tout transgression mais parfaite adéquation. Un véritable quatuor à corps « interprète » cette musique, soulignant les lignes de force de la structure musicale, jouant particulièrement sur les tensions du discours, sur les asymétries rythmiques, sur la véhémence des attaques, mais aussi, à d’autres moments, épousant parfaitement les plaintes du phrasé.
Le spectacle bénéficiant en outre du tremplin pour l’émotion que procure toute forme cyclique (ici une construction en arche A B C B’ A’) quand elle retourne sur elle-même.
Toutefois, la fin ici est plus qu’un retour mécanique au début, avec ce jeune cerf qu’on tire véritablement sur le devant de la scène, comme un appel à l’innocence, à l’apaisement, une soif de tendresse, un désir de sérénité …
… J’ai revu le sublime dernier plan de La dolce vita de Fellini, ce merveilleux regard de la jeune fille sur la plage …

Bartók/ Aantekeningen
par la Compagnie rosas.
Chorégraphie : Anne Teresa De Keersmaeker.
Avec : Fumiyo Ikeda, Nadine Ganase, Roxane Huilmand, Johanne Saunier et Anne Teresa De Keersmaeker.
Musique : Quatrième quatuor à cordes (1928) de Béla Bartók exécutée par le Quatuor Végh (1er, 3e, 4e et 5e, mouvements) et par le Tokyo string quartet (2e mouvement).
Musique populaire bulgare, chant des partisans russes.

Analyse musicale : Walter Hus.
Texte : Monologues de Charlotte Corday de Marat-Sade de Peter Weiss et fragments de Lenz de Georges Büchner.
Collaboration dramaturgique : Marianne Van Kerkhoven.
Costumes : Rosas.
Décor : Gisbert Jäkel.
Eclairages : Gisbert Jäkel, Anne Teresa De Keersmaeker.
Coproduction Schaamte a.s.b.l., Holland Festival, Festival d’été de Seine-Maritime, avec l’aide du Zuercher theater spektakel et de l’Opéra national de Belgique.
Création au CBA- Theater à Bruxelles en mai 1986.



