Annotation, interprétation et …transgression de Bartok à propos de « Bartok/ Antekeningen »
Non classé

Annotation, interprétation et …transgression de Bartok à propos de « Bartok/ Antekeningen »

Liège, le 22 octobre 1986

Le 29 Jan 1987
Photos Herman Sorgeloos
Photos Herman Sorgeloos
Photos Herman Sorgeloos
Photos Herman Sorgeloos
Article publié pour le numéro
L'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives ThéâtralesL'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives Théâtrales
27
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

Faisant trois pas, s’ar­rê­tant, tombant et, tout de suite, s’as­sur­ant en cette chute frag­ile.

Mau­rice Blan­chot (« Le pas au-delà »)

Un geste du dehors

Le geste de Anne Tere­sa De Keers­maek­er a quelque chose à voir avec cette expéri­ence du dehors que Michel Fou­cault détecte déjà chez Sade et Hold­er­lin et dont il nous révèle de façon lumineuse le chem­ine­ment jusqu’à Mal­lar­mé, Artaud, Blan­chot, etc.
Il s’ag­it bien de pass­er « hors de soi », de faire le « pas au-delà », du côté d’un lan­gage qui n’ap­pa­raît lui-même que dans la dis­pari­tion du sujet.
Un geste qui ne serait pas rac­cordé inéluctable­ment à la fange du Moi, qui rêve de rompre le cor­don ombil­i­cal.
Un geste qui n’au­rait pas pour mis­sion secrète « d’hu­man­is­er la nature ou de nat­u­ralis­er l’homme » (Fou­cault), en fait un geste à la recherche d’une nou­velle poé­tique, qui veut se garder certes le pou­voir d’évo­quer, d’é­mou­voir, mais dont l’évo­ca­tion et l’é­mo­tion retourn­eraient à lui-même, comme liées par de sub­tils élas­tiques.
La fas­ci­na­tion — incon­sciente peut-être, « quelque part », comme l’on dit, dans la tête, dans l’air du temps — la fas­ci­na­tion pour cette pen­sée du dehors explique bien que les choré­graphes se jet­tent avec autant d’a­vid­ité sur les musiques répéti­tives.
Trop vite et trop facile­ment, à mon sens.
Ces musiques por­teuses — qui s’en­roulent certes sur elles-mêmes, qui appa­rais­sent effec­tive­ment vidées d’ego — sont trop a pri­ori, et par principe, mécaniques, et évi­tent cette déchirure qui est l’essence même de cette expéri­ence.
Et les danseurs finis­sent sou­vent par ne sauter que sur les sig­naux les plus plats, les plus pau­vres, et les plus con­fort­a­bles, de cette pen­sée.
Qu’al­lait-il advenir de la con­fronta­tion de l’u­nivers de A.T. De Keers­maek­er et de l’art de Bar­tok qui, lui, n’est en rien ellip­tique, s’en­racine pro­fondé­ment dans les musiques pop­u­laires, développe un lyrisme incan­des­cent, en fait pos­sède en son cœur une touf­feur très roman­tique ?
Eh bien, ce qu’il faut con­venir — ce que le musi­cien doit accepter d’emblée — c’est qu’il y a effec­tive­ment trans­gres­sion de Bar­tok.
L’am­pli­fi­ca­tion très for­cée par rap­port à une écoute « live » du quatuor, fait appa­raître celui-ci comme infin­i­ment moins lyrique, accu­sant à out­rance par con­tre les paque­ts de dis­so­nance, la vio­lence des attaques, tor­sadant les sonorités comme s’il s’agis­sait d’in­stru­ments élec­tron­iques. Dès lors, il était pos­si­ble pour la choré­graphe de faire fonc­tion­ner son pro­pre univers, et d’in­té­gr­er de façon cohérente d’autres moyens d’ex­pres­sion (films, textes).
Pour l’«annoter », Bar­tok devait être tiré vers la moder­nité ( enten­dons moder­nité sur le plan de l’idéolo­gie, et de l’at­mo­sphère, du « look », car sur le plan stricte­ment musi­cal, il est évi­dent que Bar­tok est infin­i­ment plus « mod­erne » et plus prospec­tif que toutes les musiques répéti­tives).

Une mytholo­gie de la quo­ti­di­en­neté

Dire que le geste de A.T. De Keers­maek­er est fasciné par l’ex­péri­ence du dehors, dire qu’il par­ticipe de la revanche de l’ob­jet sur le sujet, ne veut pas dire qu’il est réduit à un pur objet lin­guis­tique, ni qu’il ne se man­i­feste que par une sim­ple ges­tic­u­la­tion pic­turale.
Son geste est aus­si signe. Il fil­tre, il épure les stéréo­types, les rit­uels, les angoiss­es de notre temps, il tire sa veine de notre moder­nité, il struc­ture une mytholo­gie de notre quo­ti­di­en­neté.
Sur ce plan égale­ment, Bar­tok finit par par­ticiper à une moder­nité autre que celle qui lui était con­sub­stan­cielle. Bar­tok chez qui les signes et les gestes coex­is­tent d’une manière dif­férente.

Mais pourquoi pas cette trans­gres­sion ? Pourquoi pas cette « greffe » de Bar­tok sur un autre ter­reau idéologique ?
Puisque le spec­ta­cle fonc­tionne à mer­veille …

Un corps à cordes magis­tral

Spec­ta­cle d’au­tant plus cohérent que sur le plan du rap­port à la con­struc­tion stricte­ment musi­cale, de la mise en valeur de la syn­taxe, la choré­gra­phie « colle » superbe­ment.
Sur ce plan en effet, il n’y a pas du tout trans­gres­sion mais par­faite adéqua­tion. Un véri­ta­ble quatuor à corps « inter­prète » cette musique, soulig­nant les lignes de force de la struc­ture musi­cale, jouant par­ti­c­ulière­ment sur les ten­sions du dis­cours, sur les asymétries ryth­miques, sur la véhé­mence des attaques, mais aus­si, à d’autres moments, épou­sant par­faite­ment les plaintes du phrasé.
Le spec­ta­cle béné­fi­ciant en out­re du trem­plin pour l’é­mo­tion que pro­cure toute forme cyclique (ici une con­struc­tion en arche A B C B’ A’) quand elle retourne sur elle-même.

Toute­fois, la fin ici est plus qu’un retour mécanique au début, avec ce jeune cerf qu’on tire véri­ta­ble­ment sur le devant de la scène, comme un appel à l’in­no­cence, à l’a­paise­ment, une soif de ten­dresse, un désir de sérénité …

… J’ai revu le sub­lime dernier plan de La dolce vita de Felli­ni, ce mer­veilleux regard de la jeune fille sur la plage …

Photos Herman Sorgeloos
Pho­tos Her­man Sorgeloos

Bartók/ Aan­tekenin­gen
par la Com­pag­nie rosas.

Choré­gra­phie : Anne Tere­sa De Keers­maek­er.

Avec : Fumiyo Ike­da, Nadine Ganase, Rox­ane Huil­mand, Johanne Saunier et Anne Tere­sa De Keers­maek­er.

Musique : Qua­trième quatuor à cordes (1928) de Béla Bartók exé­cutée par le Quatuor Végh (1er, 3e, 4e et 5e, mou­ve­ments) et par le Tokyo string quar­tet (2e mou­ve­ment).

Musique pop­u­laire bul­gare, chant des par­ti­sans russ­es.

Photos Herman Sorgeloos
Pho­tos Her­man Sorgeloos

Analyse musi­cale : Wal­ter Hus.

Texte : Mono­logues de Char­lotte Cor­day de Marat-Sade de Peter Weiss et frag­ments de Lenz de Georges Büch­n­er.

Col­lab­o­ra­tion dra­maturgique : Mar­i­anne Van Kerk­hoven.

Cos­tumes : Rosas.

Décor : Gis­bert Jäkel.

Eclairages : Gis­bert Jäkel, Anne Tere­sa De Keers­maek­er.

Copro­duc­tion Schaamte a.s.b.l., Hol­land Fes­ti­val, Fes­ti­val d’été de Seine-Mar­itime, avec l’aide du Zuercher the­ater spek­takel et de l’Opéra nation­al de Bel­gique.

Créa­tion au CBA- The­ater à Brux­elles en mai 1986.

Non classé
14
Partager
Partagez vos réflexions...

Vous aimez nous lire ?

Aidez-nous à continuer l’aventure.

Votre soutien nous permet de poursuivre notre mission : financer nos auteur·ices, numériser nos archives, développer notre plateforme et maintenir notre indépendance éditoriale.
Chaque don compte pour faire vivre cette passion commune du théâtre.
Nous soutenir
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
L'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives Théâtrales
#27
mai 2025

Belgique 1986 L’énergie aux limites du possible

30 Jan 1987 — De la religion, à laquelle se réfère explicitement le spectacle de Nicole Mossoux, le sacré s'est évaporé, et avec lui…

De la reli­gion, à laque­lle se réfère explicite­ment le spec­ta­cle de Nicole Mossoux, le sacré s’est éva­poré, et…

Par Françoise Collin
Précédent
28 Jan 1987 — The show must go on, c'est une comédie. C'est aussi la première comédie du Groupov, dans le cadre duquel je…

The show must go on, c’est une comédie. C’est aus­si la pre­mière comédie du Groupov, dans le cadre duquel je tra­vaille, depuis sa créa­tion. C’est une « œuvre dra­mati­co-lyrique » comme on dis­ait avant ! Il y a…

Par Francine Landrain
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?