Tant d’unanimité dans l’éloge, il y a de quoi se poser des questions. De toute façon, le succès au théâtre devrait nous inviter à la vigilance de peur qu’il ne repose sur des malentendus, sur des tactiques plus que sur des stratégies. Cela me semble d’autant plus nécessaire que le succès recouvre plus qu’il ne découvre, en d’autres mots il transporte des commentaires « météorologiques » alors que le demi-succès ou l’échec peuvent conduire à une réflexion d’ordre esthétique. En d’autres mots encore, le succès de Kean devient un phénomène naturel baptisé Drouot (l’acteur), le commentaire s’arrête là ; la représentation eût-elle prêté à controverses, le metteur en scène aurait été interrogé, la pièce de même.
Le succès ne me donne pas des boutons, je sais que cela aide, comme on dit mais je crains qu’il n’ait conduit à faire la part trop belle à la performance et à masquer la qualité du travail du metteur en scène, entre autres.
Kean, en ouverture de la saison nouvelle du Théâtre national, se voulait un dialogue sur le théâtre1 — une déclaration d’amour peut-être, mais aussi (je prends la responsabilité de cette affirmation) une déclaration de haine au théâtre, comme il est dit dans la pièce. Aimer le théâtre, c’est aussi haïr certaines de ses dérives, il y a là une dialectique nécessaire. Or nous nous trouvons en face d’une pièce où ces qualités sont présentes ne serait-ce que dans le rapport Dumas-Sartre. C’est une pièce du 20e siècle qui prend appui sur une pièce du 19e siècle. On pourrait ne jouer que Dumas et gommer Sartre. C’est ce que Drouot n’a pas fait ; j’y vois la première qualité de la représentation. Dumas apporte l’armature, les rebondissements, les coups de théâtre ; Sartre refait tous les personnages, les femmes en particulier ( transformer une jeune fille poitrinaire en une jeune femme pleine d’énergie, c’est plus qu’«enlever la rouille ».)
Si l’on veut prendre la mesure de l’adaptation de Sartre, c’est dans Saint-Genet, comédien et martyr du même auteur qu’il faudra chercher.
Sartre a pris Dumas au sérieux sans esprit de sérieux. Jean-Claude Drouot et tous les autres comédiens de Kean ont fait de même. En ce sens, c’est une aventure réussie.
Quoi que je pense de Sartre dramaturge et j’avoue que je n’en pensais pas grand bien, Kean m’oblige à une révision
Autant d’autres adaptations, Les mouches ou Les Troyennes, ne me satisfont pas car le dialogue avec le monde archaïque tourne court, me semble réducteur, autant avec Kean, Sartre réussit un dialogue fécond avec le 19e siècle ce qui ne saurait étonner de la part d’un auteur qui sut si bien parler de Baudelaire et de Flaubert.
Les thèmes du dandy, de la bohème, de l’argent, du commerce, de la naissance et de la bâtardise, etc. circulent dans la pièce de Sartre comme ils circulaient dans la pièce de Dumas, le romantisme en moins, la dialectique en plus.
Kean au TNB donne envie de revisiter Sartre, auteur dramatique, de mettre de la légèreté, de l’humour, de la sensualité là où l’on n’avait vu que des thèses, de la « philosophie ».
Ce débat n’a pas eu lieu, ce n’est pas la faute de la représentation, d’où le petit goût amer que j’ai éprouvé face au succès, aux éloges. Seraient-ce ces derniers qui ont empêché le débat ? Et qu’est-ce qu’un théâtre sans débat ?
Ces quelques lignes ne sont pas d’un esprit chagrin mais elles veulent apporter de l’eau au moulin d’une plus grande exigence — un refus de croire que c’est gagné.
- D’autres pièces répondent de la même volonté, pour cette première saison : Le faiseur de théâtre, L’école des bouffons mais aussi Ghetto. ↩︎

