La lettre et le Prince
La mission commence par une lettre. Envoyée de la Jamaïque, il y a déjà trois ans, pour dire à Antoine, ancien militant de la Révolution française, que ses émissaires dans l’île au bout du monde ont échoué. Il feint d’abord d’ignorer leur identité de même que leur tâche. Puis, malgré la panique que l’Empereur lui inspire, il reçoit le messager et écoute son récit. « Quand les chances ont été gaspillées, écrit Müller, ce qui était épure d’un monde nouveau reprend un départ différent : sous forme de dialogue avec les morts ». C’est ce à quoi convie Antoine le marin venu d’au-delà des mers. Et nous de même, car ce à quoi nous allons assister c’est le récit d’une mission narré par des fantômes, comme dans un nô où le héros disparu depuis longtemps ressuscite sur le plateau pour dire ses aventures. Oui, La mission est le nô de la Révolution. Ou plutôt de son avortement.
Le spectacle de Bruxelles réalisé par Michel Dezoteux et Marcel Delval reprend le dispositif, d’il y a plus de vingt ans, du Prince constant de Grotowski. Comme alors, le public entoure des quatre côtés le plateau qu’il regarde d’en haut, tels au zoo les animaux de la jungle : la vue plongeante ne sera jamais la même que la vue de plain pied interrompue par les barreaux de la cage. La fosse donne un simulacre de liberté aux fauves et un autre, de danger cette fois-ci, à ceux qui les regardent. De même que chez Grotowski, nous assistons ici aussi à un sacrifice.
Le scénographe Jean-Claude De Bemels dispose à même la fosse les loges des comédiens, dont on aperçoit l’intérieur par quelques portes entrouvertes. Du rouge, des miroirs et des photos, des télégrammes et des fleurs : la loge est toujours pour l’acteur une esquisse d’autoportrait. Mais ces loges-là parlent aussi de la distance qui s’est creusée par rapport à Grotowski et son acteur saint ; elles marquent le temps qui nous sépare de lui. Le même que celui qui sépare Antoine s’accommodant de la réaction napoléonienne des sacrifiés de la mission dans la jungle de la Jamaïque.
Les loges désignent ici non pas une trahison forcément, mais un abandon sans doute, un éloignement que nous risquions d’oublier. Le dispositif, pour le spectateur qui connut les années 60, fait se rejoindre deux durées, exactement comme la lettre initiale de La mission : celle du présent, désignée par l’enfilade des loges, et celle de jadis, rappelée par la fosse aux fauves. Tout en acceptant le présent, la citation scénographique nous convie au souvenir. Elle est l’équivalent de la missive.
Les loges où l’on entre, où l’on se réfugie introduisent donc une idée de théâtralité opposée à celle dont Grotowski engagea la quête, théâtralité du don de soi, réfractaire à l’exhibition et aux signes extérieurs du succès. Aux applaudissements en particulier.
Ici, dans cet espace évoquant Le Prince constant, on applaudit une fois — au sein même de la fiction — pour saluer ironiquement le monologue de la trahison. Ces applaudissements de Galloudec, juste sur le seuil de la loge, peuvent être lus aussi comme le signe discret, clin d’œil furtif, d’une autre capitulation, celle de l’utopie incarnée par Le Prince constant. On entend dans cette Mission l’aveu d’une génération théâtrale, aveu souterrain que le spectacle a l’intelligence de ne pas ériger en condition de lecture. Seuls l’entendent les gens des sixties.
Le parquet et la fange
De même qu’il y a deux durées, il y a aussi deux espaces. Mais cette coexistence ne se révèle que dans un second temps, car d’emblée tout commence sur une aire de jeu en bois où se dressent Antoine et l’emblème défraîchi de la Révolution française fixé par Delacroix. Ce sol net, impeccable, on le découvrira, dissimule quelque chose, de même que sous le pavement ordonné de l’Empire napoléonien bout encore la Révolution.
Et, réellement, quand ce premier plancher se soulève jusqu’au plafond, nous apercevons Antoine dans un sublime paysage imaginaire où la fumée dense colle à la glaise qui recouvre le sol. Le spectacle, d’entrée de jeu, veut parler de ce qui se place au cœur même du texte de Müller, à savoir le dédoublement. Ici tout le monde, pour des raisons stratégiques, revêt une seconde identité, d’emprunt, et les dialogues se nouent entre des êtres fictifs et des êtres réels, entre des êtres qui se cachent et d’autres qui s’assument. Lorsqu’on parle il y a sans cesse un autre, un double, qui guette. Par l’emboîtement des espaces le spectacle saisit cette permanente incertitude.
A la superposition s’ajoute la division, car pour le deuxième espace une bordure, en parquet, délimite le rectangle de la boue. Là on s’enfonce, on plonge, là, dans des cercueils en plastique, se camouflent les missionnaires, là, on parle de révolution. Et là s’engage aussi le combat simulé entre Danton et Robespierre, tel un combat de catch où, comme Barthes l’a dit, seule compte l’énormité des signes et nullement leur vérité. Si dans un spectacle célèbre d’Alexander Lang, La mort de Danton de Büchner, on utilisait les procédés du guignol pour parler de la Révolution, cette fois-ci on trouve leur correspondant dans le spectaculaire des catcheurs.
Ils jouent le déchiquetage réciproque dans la boue qui est ici une matière tout autant qu’une métaphore. La fange de la révolution.
Ici et la boue, et le champagne dont les combattants de la révolution s’aspergent le visage, tout vise à s’inscrire dans une théâtralité et nullement à décrire une misère ou une condition. La matière sert d’outil théâtral, outil riche parce qu’on ne peut maîtriser l’intégralité des associations qu’elle engendre.
La différence avec certains spectacles de Karge et Langhoff ou de Zadek où la matière intervient pour désacraliser l’œuvre ou accuser le personnage est flagrante : la matière dans cette Mission n’est ni complaisante, ni agressive. Elle est commentaire. Ni immanente, ni cynique, cette matière est simplement intelligente.
Sur le pourtour de l’aire centrale, le parquet surplombe légèrement cette gadoue qui salit sans s’accrocher aux vêtements ; elle laisse seulement des marques. Là, sur cette bande de parquet, on peut chercher repos parfois, et là, aussi, reste Debuisson, celui qui trahit, celui qui refuse de s’impliquer.
Mais si un être peut se mettre à l’écart, l’espace, lui, ne peut échapper au désastre et les murs, bien nets au début, finissent éclaboussés, tachés, maculés. Les fantômes du nô en se retirant laissent intact le plateau, tandis que les fantômes de la révolution le marquent de la violence de leur engagement.
Cette bordure est aussi une frontière, une sorte de no man’s land entre le cratère boueux et les loges car c’est là qu’on finit par chercher refuge. Le théâtre, ici, ceinture l’histoire. Il est son garde-fou. Le temps d’une représentation.

