Premier schéma de comportement-Groupov : décevoir
La pratique du Groupov Benoit Vreux : Le Groupov fait du théâtre avec le sentiment d’une perte fondamentale. Pourrais-tu expliquer cela ? Jacques Delcuvellerie : Il est devenu impossible de penser l’expression théâtrale indépendamment de l’exposition de l’état de l’outil théâtral. Dans tout spectacle contemporain, toute véritable production contemporaine, il y a à la fois les objets sur lesquels on travaille et comme objet de travail lui-mème, lé procès du travail en tant qu’il règle ses comptes avec l’état de l’outil expressif. Ce qui est spécialement intéressant pour lé théâtre, c’est qu’il est amené à penser ce rapport ‑négocié dans la littérature ou les arts de l’espace- sur le terrain d’un art qui est devenu sociologiquement archaïque et minoritaire, un art résiduel. C’est-à-dire qu’en même temps qu’il doit se penser — comme Brecht pour la première fois d’une manière très consciente l’a posé moyen d’expression historiquement situé, il doit se penser comme historiquement situé dans la perspective de sa propre fin. C’est peut-être une fin temporaire. Le problème du théâtre ne se pose d’ailleurs pas comme ça dans d’autres cultures maintenant, en Afrique ou ailleurs. Mais chez nous, je pense qu’il est impossible de le poser sans qu’il se pose en même temps les problèmes de sa propre fin. Par ailleurs lé théâtre traverse cette épreuve dans un moment où l’ensemble de la Culture occidentale s’interroge elle-même sur son propre réssassement. Et la situation historique générale soulève, au moins, le problème de la destruction de la suprématie européenne, mème si ce n’est pas dans l’apocalypse nucléaire. Le sentiment dominant au Groupov était de participer d’un présent de « restes » dans un moyen d’expression lui-même résiduaire.Ça change beaucoup de choses. (…)
Ici aussi le temps passe
Je pense à des démarches très différentes aussi. Par exemple au Squat, à Grüber, ou au travail d’Heiner Müller, qui acceptent de penser cette situation difficile d’un moyen d’expression qui ne veut pas mourir, peut-être d’autant plus signifiant du monde qui l’entoure qu’il est en crise complètement ; et qui travaillent à la fois sur ce qu’ils ont besoin d’exprimer, mais qui le font dans une dialectique avec leur conception sur l’état du moyen d’expression, et leur sentiment d’une agonie, d’une perte, en tout cas d’une impossibilité, d’une inconvénience majeure. Maintenant il y a encore beaucoup d’artistes qui croient avoir les moyens de penser leur situation. AU Groupov nous pensons Dlutôt : « Nous sommes déjà, tout en étant hyper-cultivés et civilisés, des êtres tellement appauvris que nous ne sommes méme pas capables de penser complétement et profondément et d’une manière radicale la situation dans laquelle nQUS S0MMEeS. L’humanité est actuellement en retard de conscience complet par rapport aux oroblèmes objectifs, il ny a pas de raison que le théâtre y échappe. Nous vivons un problème que nous sommes en mesure de décrire mais nous n’avons mème pas les outils Conceptuels convenables pour le traiter. Alors à ce stade-là, ce qui fait peut-être l’originalité de notre pratique, c’est que nous ne renonçons pas du tout aux outils Conceptuels, mais nous pensons que dans ce constat mème que nous faisons de notre appauvrissement, il faut faire confiance aussi, loyalement, parce qu’on en est là, à autre chose. à l’intuition des individus, à des choses très vieilles, très profondes, qui sont dans le corps. Et le corps, le système nerveux, il est tout à fait historique et culturel — ce n’est pas le retour à « l’origine ».
Laisse le possible à ceux qui l’aiment
(George Bataille)
Il me semble que les autres ne réfléchissent pas leur propre déréliction par rapport à la déréliction du théâtre. IIS continuent à penser la perte comme des gens pleinement en possession de leurs moyens. Sur lä scène, très concrètement, dans organisation de la scénographie, du jeu de l’acteur, du rapport au texte, etc la plupart des expériences théâtrales se comportent avec assurance, avec une très grande assurance, une très grande autorité. On voit les choses se dérouler comme si la personne qui avait ordonné ce discours savait très bien où il faut conduire les démonstrations. C’est-à-dire que dans le meilleur des cas, le type d’organisation scénique dénonce ce que voudrait exposer lé sujet : que tout est en question. (… )
Je dis que le théâtre est un art archaïque, car il n’existe qu’ici et maintenant, chaque fois qu’il se produit. Tandis qu’il reste pour les autres formes d’expression la possibilité de la duplication, la possibilité de demeurer et de circuler. Cette faiblesse, cet archaïsme, il y a des raisons d’en faire le fondement même d’un travail.
Un jour nous aurons à rendre compte
de notre mort prématurée
(A. Artaud)
Dans la spécificité d’ici et maintenant la pratique théâtrale peut s exprimer au plus juste de ce qu’elle est par rapport à toutes les autres. Ce n’est pas seulement ne bas reproduire une forme de spectacle comme d’autres reproduisent des copy-films, mais c’est aussi chaque fois se rendre capables de recréer un événement nouveau, un acte : c’est-à-dire que nous avons à élaborer des techniques, à pratiquer presque une forme d’ascèse, qui nous permettent de rester frais. Ici et maintenant, ça veut dire aussi qu’il faut correspondre à ce que nous sommes, c’est‑à dire que je parle de cet endroit-ci, à Liège, dans le trou du cul de l’Europe de la fin du 208ème siècle, au milieu des périls qui nous guettent et néanmoins quelque part entre Luther, Calvin, Shakespeare, Jésus-Christ, le communisme, Brecht, le théâtre, tout le bordel, qu’est ce que moi, avec ma petite chair qui vient m’exposer sur la scène, je peux vraiment dire qui soit d’ici et maintenant. Et le pari que nous avons adopté c’est : « Personne mieux que toi, acteur, ne le sait. Si tu essaies de le mettre au clair, tu n’y arriveras pas : ou bien nous n’en sommes plus capables, ou bien, ce n’est pas clair. Mais quelque chose en toi, l’acteur, sait plus que ce que tu ne sais si tu le dis. »
Les hommes racontent des histoires.
Alors ça ne s’extrait pas tout seul, c’est un autre problème. Quelle est la part induite par celui qui entre en relation avec l’acteur, quelle est la part que les acteurs. enfin l’influence, la commande sociale, le regard anticipé du public par l’acteur, et tout ça ; c’est un très vaste réseau. Et comment définir les appréciations, où est la justesse de telle ou telle de ces propositions « profondes » de l’acteur ? Comment gérer les rapports de ces univers singuliers, dans le procès de production et sur le plateau ? C’est aussi cela lici et maintenant, une sorte de règle éthique et esthétique.
B.V. : C’est aussi croire que cela peut produire quelque chose d’éclatant, d’inouï.
Pour une si petite dose personne
n’a jamais rien obtenu de plus long.
J D. : Oui, je le crois. Quiconque a été à un spectacle essentiel a eu cette impression. Et c’est une impression beaucoup plus forte que d’aller à un beau spectacle ou à un bon spectacle. (…)
Je crois, c’est bizarre à dire, c’est peut-être délicat à dire, qu’il y a des pièges plus difficiles à éviter pour ceux qui partent de l’écriture. La première chose que le Groupov a posée, de manière tout à fait intuitive au départ, c’est son refus radical de toute négociation avec le texte sur la scène et même de la parole scénique pendant plus d’un an et demi, deux ans. Même dans le dernier spectacle où ça fait une très timide réapparition, c’est vraiment très minimal. Mais pour l’année prochaine, c’est au contraire un des défis que nous nous jetons, avec Le songe d’une nuit d’été notamment. Car dans une problématique des restes, on ne peut pas exclure le texte, l’écriture et la parole scénique, puisqu’ils sont fondateurs de théâtre depuis très longtemps et que nous en sommes pétris. Dans un premier temps, ce refus venait du sentiment unanimement partagé par les gens du Groupov, pourtant très divers, que s’engager dans cette voie, c’était reprendre des chemins aprioristes de travail, que le texte, on en était tellement infecté, si j’ose dire, que c’était automatiquement réemprunter les chemins connus de comportement, de décryptage, de dramatisation et même de refus. On pourrait dire qu’il existe aussi des chemins aprioristes de travail sur l’écriture scénique proprement dite, indépendamment du texte.
Les planchent craquent,
bon on recommence.
Mais précisément, cet héritage-là est faible dans la tradition occidentale (je veux dire qu’on n’en était pas aussi prisonnier que si on avait été japonais ou balinais), et d’autre part, les expériences récentes là-dessus nous semblaient toutes fortement dévaluées (le Happening, les formes d’expression du genre Living, ou l’ascèse grotowskienne). Donc nous ne pouvions réemprunter ces chemins-là, nous étions contraints à faire autre chose. Tandis que, en cherchant un terrain d’écriture, il nous semblait qu’indépendamment de la qualité du matériau, on allait reconduire des modes de monstration scénique, je dirais presque nerveusement inoculés en nous. Maintenant, il y a une espèce de nostalgie de l’écriture, la sensation que nous avons fait un sacrifice nécessaire mais aujourd’hui excessif. Lire Heiner Müller, par exemple ‑mais c’est un cas très rare montre qu’une écriture de ressassement peut aussi être une écriture fondatrice. Et de la même façon que nous voudrions que l’acte-Groupov soit une écriture, l’écriture d’Heiner Müller implique d’elle-même un corps, une scène, à constituer dans l’acte même de sa destruction. Nous savons que nous sommes au tout début de notre travail, nous ne sommes pas du tout sûrs d’avoir les moyens de nos exigences, la force de nos désirs. Mais que faire d’autre ?
Jacques Delcuvellerie
Propos recueillis par Benoit Vreux
Cher Jacques,
Comment parler des difficultés que j’éprouve à répondre à une demande formulée en termes de « rapports privilégiés du théâtre et de la philosophie » ? Je l’ignore — On peut imaginer une réponse « philosophique » sur la clôture relative des discours etc. C’est justement ce qui me gêne (par ailleurs ce serait peut-être un début de réponse à la demande). Sans doute suis-je gêné par le fait que ta manière d’aborder la question structure la réponse à l’avance et que dans cette structure je n’ai rien à dire (structure vague, il est vrai, quelques références, quelques noms). Je n’entends pas par là disqualifier ton approche, mais souligner mon incompétence. Qu’est-ce que la philosophie, tu sembles le savoir mieux que moi. — J’éprouve immanquablement un malaise profond quand les besoins de la conversation m’obligent à employer ce substantif « la philosophie»- où quand je dois dire ce que je suis sensé faire en un mot : « de la philosophie » ! Tout ce à quoi je peux me rattacher pour garder le contact, c’est ce que je crois pressentir de la signification qu’a le mot pour mon interlocuteur. Et donc ne jamais lui renvoyer que ce qu’il savait déjà :sa signification. Le plus souvent, une énigme prestigieuse, un réservoir de sens où l’on pourrait puiser des réponses fondamentales, un point de vue sur l’univers. un savoir (si difficile qu’il reste secret). Si l’on m’aborde avec de tels présupposés autour du mot et de mon activité, quelle que soit ma réponse elle renforcera l’idée de départ car, faiblesse, lâcheté, ignorance, je ne puis que renvoyer mes interlocuteurs à ce qu’ils croient. (Et si je réponds, comme souvent, que je n’y connais rien, il va de soi qu’on ne me croit pas et que le préjugé : « savoir secret » s’en retrouve d’autant renforcé).
Comment peut-on imaginer un seul instant que « la philosophie » ait pu miraculeusement échapper à ce qui frappe toutes les pratiques artistiques ou qu’elle ne tombe pas mot pour mot sous les reproches que tu formulais naguère à l’endroit des pratiques théâtrales ambiantes ? Pour résumer ce que je viens de dire : quand un laïc m’interroge comme philosophe, je réponds comme dans le jeu dicté par la demande de l’autre. Si, par contre, c’est un clerc qui est en face, il ne m’interrogera pas. Les champs doivent être totalement clos si l’on veut éviter que l’institution se dégonflée comme une baudruche.
Cependant il y à des choses que je crois savoir, mais leur extrême banalité à mes veux m’oblige à ne les évoquer pudiquement que dans l’ellipse. Aujourd’hui, pour échapper aux reproches persistants qui entourent mon silence, je vais tenter de mettre cela à plat. Mais qu’il soit bien clair que je n’ai pas de lieu d’où parler, pas d’autre légitimité que mes relations avec toi, avec le Groupov.
La scholastique lacannienne distingue Réel, Symbolique, Imaginaire. Lé Réel c’est la tuile, c’est ce qu’on prend dans la gueule quand on ne s’y attend pas, c’est la rencontre par hasard. Le Symbolique c’est la combinatoire formelle des relations, c’est de l’ordre de la structure, dé sa répétition. L’Imaginaire, c’est les images, la chair, lés Corps comme objets de la vision, des sens, du rêve. Les trois sont liés de tellé sorte que le hasard qui fait advenir du Réel correspond aux hasards du coincement entre l’imaginaire et le Symbolique (parce que ça coince). Souvent, les dialecticiens du théâtre contemporain cherchent à faire ressortir la structure, la combinatoire, les rapports formels. Leurs dissertations veulent mettre à jour le Symbolique. Or ma conviction, c’est que ce qu’on aime au théâtre c’est le Réel, c’est ce qu’on prend dans la gueule quand on s’y attend le moins, c’est quand les images et les situations (1 et Si coincent pour faire advenir la surprise dangereuse. Mais on n& peut pas s’arrêter là, car ce qu’on prend dans la gueule (quand ça arrive) est quand mème de l’ordre de la représentation. Et du Réel dans l’ordre de la représentation nous l’appelons l’hallucination. « Par opposition à celui qui imagine un lion, celui qui l’hallucine est dans le Réel — quoique dans l’erreur : Mannoni. Pour trouver les conditions dans lesquelles cet accident peut se produire ‑et c’est lui qu’on cherche, mais quand on le cherche on le manque, j’y reviendrai- il est peut-être opportun d’aller voir comment ça se passe en quittant la théorie R.S.I.
Un hypnotiseur dit à son patient : votre main est en catalepsie, paralysée, elle ne peut bouger. Pourtant à mon signal, il faudra qu’elle bouge. Quand il donne le signal, le sujet hallucine que sa main bouge (alors qu’elle reste paralysée) ou il s’hallucine ailleurs. Dans deux contextes contradictoires ‑la catalepsie et l’obéissance à la suggestion- le sujet choisit une voie tierce. Pour parler comme Bateson, il fabrique un Syndrome transcontextuel. Dans le son-et-lumière de « Hesitate and demonstrate » (1) on pouvait assister à la séquence suivante : ambiance 1946, un homme sous une lampe basse, assis à une table, manipule deux passeports en s’aidant avec précision d’un grand rasoir — il met des lunettes d’orfèvre (des loupes) il examine, il fait un faux. Avec les mêmes gestes de professionnel, il sort un papier qu’il déballe — c’est un sandwich : il se sert de son rasoir pour le préparer, il mange. Une femme s’approche : il cache et lé passeport et le sandwich dans le mème mouvement et sort d’un tiroir un collier de diamants (?) qu’il examine en orfèvre (c’en est donc bien un!}. La femme lui présente des boucles d’oreille qu’il a l’air d’évaluer, mais un panneau de sa table 56e retournée — Apparaît une roulette, il l’actionne, lance la bille — Quand celle-ci s’arrête, il rafle les boucles. Ce n’était donc pas un receleur mais un casino clandestin. Etc. Les gestes du faussaire, du mangeur, du receleur, du croupier sont les mêmes et le plaisir vient de la transcontextualité : on ne sait plus à quel ordre de « discours » on a affaire. Mais ‑c’est important- Il y & un contexte des contextes, c’est à dire le théâtre. Et le spectateur qui a compris le truc de la transcontextualité, qui a appris que la règle était le dévoiement de toute perspective installée, s’habitue — au sens fort du terme. Au niveau du contexte des contextes successifs, au niveau de la pièce globale, il sait que c’est à ça qu’on joue et il s’ennuie trés vite (selon la vitesse à percevoir lé contexte des contextes). Les choses seraient toutes différentes si, une fois la règle de transcontextualité installée, on cassait cette règle, cette habitude, si, par exemple, on montrait du vrai sang ét non plus du sang qui peut devenir du vin, puis du rouge à lèvres, puis Mais ce n’est qu’un exemple. L’idée de la déception, qui nous a aidés si longtemps, est celle-là très exactement : quand le contexte, la règle qui détourne la manière de percevoir est établie, on la casse. Dans cette mesure elle n’est pas différente de la nouvelle idée de Double Bind. Car le DB c’est simplement la rupture permanente de la trame contextuelle qui fait qu’on ne sait plus à quelle sorte de messages on est confronté : littéral ? métaphorique”? vécu ? feint ? etc. Le théâtre est un lieu éminemment transcontextuel. Mais à ce niveau il faut distinguer lé créateur et le spectateur. Le créateur est celui qui, prenant l&es choses dans une doublé (ou triple, ou quadruple, …) perspective, éventuellement contradictoire, ouvre un contexte supérieur (au sens logique) qui est comme un produit de la transcontextualité. Quand tu me demandais si le texte de Francine pouvait étre reçu (ou plutôt comment il pouvait ètre recu) par des étrangers, c’est cela qui était touché du doigt. Divers indices font comprendre à l’auditeur qu’il s’agit de quelque chose de privé, qu’il y à un contexte intime ‑disons- tandis que d’autres indices donnent à penser qu’on est dans la généralité, dans le domaine public. Certains indices nous invitent à croire qu’on est dans le rêve ou le délire : d’autres qu’on reçoit un reportage. Etc. De telle sorte que la transcontextualité est complètement puzzling. Le Schizo est, toujours selon Bateson, celui qui ne sait jamais, à quel ordre il a affaire. Il a la même aptitude que Francine à la transcontextualité mais il ne peut accéder à l’élaboration d’un contexte des contextes qui, dans le cas de Francine, est son texte. Pour moi, dans le Groupov, ces idées sont vieilles : au tout début, je parlais de vertige qui provoque la jouissance, c’est évidemment la même chose. Ce qui peut faire notre force, ce n’est pas de la transcontextualité ‑car le théâtre même le plus ringard en joue- mais notre capacité éventuelle à faire de la transcontextualité au niveau du contexte des contextes. Je vais faire un petit dessin.
Si nous avons la chance de pouvoir être transcontextuel au niveau des grosses bulles, alors le coincement du oyYmbolique et de l’imaginaire qui fait Sauter du réel à la gueule a une chance d’advenir. Good night Ladies : les métaphores ennuyeuses de l’imaginaire. Le 2ème repas Groupov : lhallucination. À force d’écrire, j’ai impression de mieux comprendre ce que tu veux dire quand tu cherches à faire répondre l’Histoire ou la Philosophie à la création théâtrale. Comme si tu cherchais un contexte des contextes des contextes, comme si tu cherchais la flèche verticale qui traverse l8s grosses bulles de mon dessin. À cet égard je n’ai pas grand chose à dire, sinon cette mise en garde : un accroissement de conscience, de savoir, de science, une perception consciente plus aigue des buts, ne peuvent être d’aucun secours. Le texte que François à lu (à propos de Bacon) parlait de la pensée latérale, on pourrait dire transcontextuelle, La conscience se caractérise par la centralité. Le but conscient est forcément un appauvrissement. Ce qui est souhaitable au contraire, c’est une sorte d’entraînement mutuel à la « multiple take » — cé qui, par période s’est fait sans qu’on se le dise. Ne jamais prendre une chose comme si elle était ça et seulement ça. Pour revenir à l’Histoire et la Philosophie, le risque que constituent ces styles de savoir c’est qu’ils deviennent un répondant englobant alors que l’intérêt c’est la confusion des contextes ou des méta-contextes. C’est sûr qu’on peut distinguer les niveaux, mais accident (le réel, l’hallucination) arrive quand on n’arrive plus à distinguer. Et je crois que ceci vaut pour l’acteur comme pour le spectateur. Bref le double lien n’est pas nouveau dans la démarche (!) du Groupov. Il n’est pas nécessairement pathogène, c’est au contraire une condition de créativité. Le renfermement de la contradiction dialectique dans la sursomption est certainement stérilisant C’est bon pour la critique. Tu vois que, comme promis, j8 suis resté dans la banalité. Le théâtre peut m’apprendre des choses mais le contraire n’est Das vrai.
Je n’ai pas encore parlé du spectateur, mais il y a déjà pas mal de choses implicites dans ce qui précède. Un point qu’il est peut-être intéressant d’expliciter est le suivant : pour que le spectateur apprenne à apprendre ‑se forme une idée du contexte des contextes et qu’on puisse alors casser son habitude (au sens fort), ce qui est la condition de la traversée des grosses bulles, il faut beaucoup de choses. Bécassine ne sait pas qu’elle est « au théâtre » (contexte des contextes) et crie “ Attention » quand Brutus va poignarder César. On peut donc supposer que notre public potentiel a déjà un certain niveau d’habitude. Mais pour le casser, pour faire le double lien, pour déstabiliser la trame contextuelle, il faut (c’est ça le point) qu’une certaine relation de confiance se soit établie entre les acteurs et le public. Voilà un mot qui est vraiment loin de notre vocabulaire et je ne l’entends en aucune façon à la chrétienne. Mais si le dresseur n’a plus la confiance de la bête, celle-ci n’apportera rien de nouveau, elle se refermera complétement et ira jouer ailleurs ou répondra automatiquement, machinale ment — ce qui est un échec. Le type de confiance auquel je pense n’est donc pas de l’ordre de la confortation des habitudes préalables, mais du maintien de la perpétuation du contexte bi-polaire acteurs/spectateurs. Pour être plus clair je dirai du spectateur que nous nous préparons à bouleverser qu’il a besoin d’un certain degré d’oblativité de la part des acteurs — sinon il se taille, ou il proteste. Pour maintenir la relation (ce qui est fondamental) on peut par exemple imaginer que la beauté des corps ne 5e donne pas seulement dans l’ironie citationnelle mais au contraire dans l’absence de feinte. Avec un tel cadeau, c’est-à-dire une telle dette (pour le spectateur), le requin est ferré. Pour le dire encore autrement, l’hypnotiseur ne peut hypnotiser que si le patient a confiance en lui. Comme cette confiance ne nous est pas donnée il faut la susciter. se montrer vraiment démuni est peut-être un moyen, Dégager un charme tranquille aussi.
D’autres choses pour plus tard.
Eric Duyckaerts
Comment ça se passe
En ce temps-là, ils pensaient qu’ils n’étaient pas encore sortis de l’auberge. ls ne parlaient pas de langages spéciaux. Ils s’étaient à peine dotés de mécanismes comportementaux de facture exceptionnelle. Mais ils attendaient les accidents de parcours. |ls s’étaient mis en état. IIS né désiraient pas particulièrement se fourvoyer là. Non. Pas particulièrement. IIS restaient attentifs aux incidents mineurs. Chacun jetait des coups d’œil à ‘autre. Parfois, l’un ou l’autre laissait arriver son miracle accidentel : « l’exploration du territoire inconnu », ect. Ils parlaient parfois de longues heures de ce qui aurait pu arriver et de ce qui n’aurait sans doute jamais lieu. Qu’importe. On regardait en arrière, on pleurait beaucoup sur le passé, et c’est à ce moment-là que. Ils se faisaient des signes de la main et souriaient parfois durement. ls n’étaient pas très d’accord sur bien des choses. Tant mieux, sans intérêt. Ils s’aiguisaient. IS ne croyaient plus à toutes sortes d’histoires. Qui a l&8s mêmes dettes ? Qui a des dettes Qui en a pas ? Le lieu existe où… Il avait fait en sorte qu’un tel lieu. Son génie, c’est d’avoir fait qu’un tel lieu. Chargez-vous de votre cuisine intérieure vous-même. Nous n’avons rien à déclarer. Parfois on regarde les étoiles dans le ciel. On pense soudain à ça. Les étoiles brillent, on est émerveillé. Ça fait aussi partie du cycle. Non ? Nous sommes de bons gars. Nous sommes bien aise que les étoiles brillent (par exemple). … Dites-moi, c’est toujours la mème chose votre truc ? Non, justement. Rien à voir. On vient regarder ? On peut venir ? Mais comment font-ils ? Moi, je n’aimerais pas. C’est toujours mieux quand c’est les autres. Non, moi je ne trouve pas. Qù suis-je ? Qui sont-ils, finalement ? Nous traversons le territoire. Juste en passant. Non, ils sont tombés dedans quand…
…
« On ne sait plus très bien, maintenant..»: la phrase qu’on entend partout ces temps-ci. Ge n’est même plus lassant. Il y avait au dernier étage tout un stock de nouveautés achetées en gros Personne ne sait d’où, ni qui. Pourquoi, on ne se le demande pas vraiment. Prenez le train et laissez-vous conduire jusqu’au dernier arrêt, par exemple. Jusqu’où « ça var. Après, et bien. D’où viens-tu Que viens-tu faire ? Lèche. Me lèche pas. Le temps est plutôt frais ce matin, n’est-ce pas ? … AVEz-vVOUS remarqué comme le temps 5e mettait à passer” Le soleil et la lune. Tout ça pour éviter de parler d’autre chose, sans nul doute. Les gens sont pour ainsi dire prudents. |l5 fabriquent des choses et les échangent… … On s’y laisse prendre. Tant mieux. Une grande expérience. Un saut qui bouleverse. Une grande plongée ou autre chose. Les événements qui embrasent La mer est proche, à peine deux heures. de quoi ? La splendeur, le moelleux, le déqueulis, les derniers événements connus. De mémoire d’homme. De mémoire d’homme, jamais on avait vu ça. Observer un tel phénomène. Et jamais plus, avant longtemps. Tout cela a bien tenu le coup. C’était à prévoir, c’était une bonne marque. Une bonne garantie. Un bon appareil. Une bonne année de fabrication. Alors, en ces années-là, ça tournait, ça tournait. C’est garanti sur facture. C’est du garanti Et ça marche en plus. Un Must. introuvable maintenant. Taisez-vous. Il ne dit plus rien. Regardez-le… I ne voudra plus dire qu’il voulait le savoir malgré tout. Malgré tout. Laissez-moi faire, j’arrive. Non. C’est trop facile. Qui, c’est facile. Tout est en train de couler. Ouvrez-les veux. Les Hordes et les déferlements. Les grands barbares. Ils sont là. Où ça ? Là. Quel là ? Là…
…
(extrait)
Francine Landrain
Un dernier mot.
Ne vous laissez pas tenter
par ce genre de marchandise.
Groupov, Janvier 1980, Liège.
Après un an et demi de travaux, de réflexion et de crises, le Groupov propose un événement de six heures : Faites ce qu’on vous dit et il vous arrivera une surprise que personne ne peut imaginer (Sofia).
Octobre 81. Le Groupov présente une version légèrement différente des six heures : Il y a des événements tellement bien programmés qu’ils sont inoubliables avant même d’avoir eu lieu.
Décembre 81. Le Groupov donne trois représentations de cinq heures à la Raffinerie du Plan K : Tout ceci n’est qu’une glissade sur un bruit mal fondé.
Après diverses créations vidéographiques et l’animation de quelques séminaires Ici et maintenant, le Groupov propose à l’Ensemble théâtral mobile en mai, octobre et novembre 83, cinquante minutes d’étude : Il ne voulait pas dire qu’il voulait le savoir malgré tout.
Projets 84 : Comment ça se passe, texte et regard de Francine Landrain (Groupov) The taming power of the small - Yi-king du Songe d’une nuit d’été (annexion) de W. Shakespeare.
Groupov :
Michel Delamarre, Jacques Delcuvellerie, Eric Duyckaerts, Monique Ghysens, Francine Landrain, Délia Pagliarello, Jany Pimpaud (absente), François Sikivie et Lucette Hérion, Giovanna Ruggieri, Benoit Vreux.
En 1983, dans une vieille école abandonnée, le Théâtre du ciel noir répète un spectacle. Arthur Adamov est là, avec son visage, ses souffrances, son Enfant qui ne veut pas devenir un Homme et cette lutte constante pour chasser les ombres et vivre à la lumière du jour. Ses tentatives pour dire, aimer, écrire, être entendu sont le point de départ de rêves incertains, des images se construisent, floues, hésitantes : un enfant se réfugie dans des jupes de soie, balbutie « je ne veux pas grandir » ou répète inlassablement « Bonne nuit» ; un homme craque des allumettes et ” hurle « irène ! » toute une nuit, sous la pluie.
Peut-on mettre la vie d’un autre en images ?
Mais d’autres enfants apparaissent bientôt et d’autres peurs et d’autres amours…
Alors, doucement, Arthur Adamov s’évanouit
Et avec lui notre désir de raconter sa vie.
Restent les traces d’une rencontre.
Isabelle Pousseur