Les lignes qui suivent se veulent avant tout un témoignage : non pas une dissertation savante, mais simplement la confrontation d’une spectatrice avec une œuvre et son temps. Ce temps est le présent : cette œuvre, celle d’Anne Teresa De Keersmaeker, constituée à ce jour de trois spectacles : Asch (1980), Fase, four movements on the music of Steve Reich (1982) et Rosas danst Rosas (1983).
Je m’attacherai à les aborder dans cet ordre, car cette succession chronologique fait apparaître une articulation qui nous mènera à son tour à formuler quelques conclusions ‑évidemment provisoires- sur le travail d’Anne Teresa De Keersmaeker. À considérer, en effet, les éléments que ce travail intègre, il est permis d’en déduire, en anticipant sur les observations dûment contrôlées que seul l’avenir nous fournira, que le jeu de structure interne à chaque chorégraphie se double ici d’un jeu structurel entre ces différents spectacles eux-mêmes. Le mathématicien dirait que ce nombre de trois contient déjà en puissance une infinité de possibles.
Anne Teresa De Keersmaeker s’est alimentée à deux sources culturelles distinctes, mais néanmoins liées : d’une part, l’influence qu’a exercée sur elle le monde de la danse classique européenne et, d’autre part, l’impulsion de la danse moderne et post-moderne, qu’elle a reçue a New York. Mais l’opposition entre ancien et nouveau montre s’avère impropre à refléter la complexité du patrimoine que la chorégraphe s est approprié : les influences réciproques entre ces deux mondes, voire l’intégration naturelle d’éléments empruntés à la tradition rivale, ne sont rien de neuf dans l’art de la danse : le Français Petipa a fait la gloire des Ballets russes, le Russe Balanchine a enseigné aux américains le vocabulaire classique ; l’américaine Isadora Duncan a révélé à l’Europe une forme de modernité dont la danse expressionniste allait s’inspirer par la suite : l’expressionniste allemande Mary Wigman a laissé à son tour des traces de son passage aux EtatsUnis, et ainsi de suite. Il existe donc bien un creuset commun de la danse.
Anne Teresa De Keersmaeker, après de premières études à l’Ecole de la danse, de la musique et des arts du spectacle, sous la direction de Lilian Lambert, à Bruxelles, est entrée en 1978 à Mudra — le seul centre de formation et de perfectionnement dans les arts du spectacle où cette notion de creuset commun ait trouvé un écho : on y enseigne aussi bien le ballet classique, la danse moderne que la musique, le théâtre, etc. une diversité de disciplines répondant à l’idée de Béjart de former des « interprètes complets ». L’éclectisme de cette formation ne peut cependant porter tous ses fruits que lorsqu’elle se trouve assimilée par une personnalité aussi exceptionnelle qu’Anne Teresa De Keersmaeker : Mudra ne forme pas des danseurs sur mesure, mais propose une panoplie de moyens propres à pousser les élèves à définir leur approche personnelle sans jamais la leur imposer de façon autoritaire. La chorégraphe allait d’ailleurs quitter Mudra après deux ans pour New York, où elle allait poursuivre ses études à la School of arts de l’Université de New York, non sans avoir créé au préalable son premier spectacle, Asch.
Cette cohérence dans l’intégration de tous les éléments et atmosphères qui constituent un spectacle, deviendra la marque caractéristique de la chorégraphe, et se trouve déjà inscrite dans cette transition entre les études et les débuts professionnels : l’apprentissage et la mise en œuvre de ce qui a été appris sont ici indissociables.
Asch :
la transformation d’un paysage intérieur en un paysage visuel
Asch avait pour sous-titre : « un projet théâtral où se croisent le jeu d’une danseuse et celui d’un acteur », ou encore « la fascination réciproque entre une petit fille obstinée et un grand pilote blessé ». Cette dernière description nous présente d’emblée les deux « personnages » du spectacle : Anne Teresa elle-même et Jean-Luc Breuer — mais sans doute serait-il plus approprié de parler d’un « soupçon de personnages », car nous n’apprendrons jamais qui ils sont ou ce qu’ils représentent, à défaut d’un réel récit.
En effet, si Asch utilise certains éléments théâtraux (des ombres de personnages, les échos d’un récit), le spectacle évite volontairement leur fonction traditionnelle et la structure narrative absente n’est en rien remplacée par quelque autre structure, plus abstraite, qui pourrait nous dévoiler une grille d’analyse. De quoi nous parle Asch ? Comment les structures qui organisent les quatre parties du spectacle s’agencent-elles pour produire une unité globale ? Autant de questions auxquelles il nous faut renoncer à apporter une réponse précise. Dans cet équilibre entre émotion et le calcul, entre le sentiment et la raison, qu’Anne Teresa De Keersmaeker maniera par la suite avec une telle maîtrise, l’intuition et la spontanéité prennent ici nettement les devants, comme l’avouera plus tard la créatrice :«Je ne savais pas à quoi je m’attaquais avec Asch, et j’ignore aujourd’hui encore comment je m’y suis attaquée. Je n’avais jamais fait de chorégraphie à Mudra et, si j’avais en effet écrit toute une longue histoire, c’est d’une façon toute intuitive que je me suis mise à l’ouvrage. C’était aussi, à mon avis, la force du spectacle, cette fraîcheur dans Asch, spectacle immature et moderne, comme l’ont dit certains. »1
À première vue, Asch semble une étape presque sans rapport avec évolution ultérieure de sa créatrice : un prologue avant le vrai commencement. Il ne s’agit là cependant que d’une apparence, née surtout de la rupture radicale avec l’approche théâtrale, cet épais trait noir interposé entre Asch et Fase.
Entre Asch et Fase ‑dès le début, donc- on voit ainsi à l’œuvre chez Anne Teresa De Keersmaeker une extrême lucidité et un contrôle parfait des techniques mises en œuvre ; la conscience et l’intuition se combinent ici d’une façon exceptionnellement fertile. D’où la fascination du spectateur, non seulement face aux spectacles euxmêmes, mais également face au déplacement qui conduit de chaque spectacle au suivant. En d’autres termes : Anne Teresa De Keersmaeker bâtit une œuvre.
Fase, four movements on the music of Steve Reich : la fascination pour la forme
Fase comprend quatre parties : Piano phase, Come out, Violin phase et Clapping music, toutes sur des musiques de Steve Reich. La troisième est un solo dansé par Anne Teresa De Keersmaeker ; les autres sont exécutées en duo avec Michèle-Anne De Mey. Ces quatre pièces musicales n’ont jamais été considérées par le compositeur comme un tout, mais toutes quatre datent bien de la même période (de 1966 à 1972) et explorent la même technique de déphasage progressif, comme base de la composition musicale.
Lorsque Anne Teresa De Keersmaeker a quitté Bruxelles pour New York, la musique de Violin phase se trouvait déjà dans ses bagages. Elle créa cette danse en Solo au printemps ‘81 pour le Festival of the early vears à Purchase, dans l’Etat de New York. Come out fut de même réalisé à New York, tandis que la chorégraphie de Piano phase et Clapping music date du retour de l’artiste en Belgique. Le 18 mars 1982, enfin, elle dansait avec Michèle-Anne De Mey la première de Fase au Beursschouwburg, à Bruxelles.
Cette genèse indique déjà à quel point Fase a été conçu plutôt comme une succession de danses autonomes, que comme un tout chorégraphique — même s’il se passe énormément de choses entre les quatre parties. Leur extrême cohérence trouve surtout son origine dans les principes compositionnels utilisés par Reich et dans les schémas chorégraphiques abstraits qui répondent à ces structures musicales ; car si la musique n’est pas en l’occurence qu’un décor sonore, comme c’était le cas dans Asch, la chorégraphie n’est pas non plus une copie exacte de la composition musicale, mais bien « une syntaxe gestuelle qui comprend sa propre logique d’évolution tout en renvoyant dans le mouvement le caractère spécifique de cette œuvre musicale. »2
Ce qui se déploie dans Fase est un langage, au pied de la lettre. On y invente des mots, des phrases courtes, et ces formules seront réitérées, associées et contrastées au sein de chacune des quatre parties. Tout le travail d’Anne Teresa De Keersmaeker témoigne de ce processus d’apprentissage éminemment contrôlé ; apprendre d’abord à écrire de courtes sentences avant de composer un livre. Fase est l’ébauche d’un livre qui s’intitulera Rosas danst Rosas : les principes d’une dramaturgie appliquée à l’ensemble d’un spectacle sont présents dans Fase à l’état embryonnaire, par exemple dans l’alternance de deux types d’utilisation de l’espace au fil des quatre parties (la scène entière dans Piano phase, une zone restreinte de celle-ci dans Come out, la scène entière à nouveau dans Violin phase, un autre lieu restreint dans Clapping music); la ligne tracée d’une coulisse à l’autre au début du spectacle se retrouve à la fin ; le solo est encadré par deux pas de deux ; etc. Le jeu complexe et opaque des structures dans Rosas danst Rosas trouve son tondement dans Fase.
Pour ce qui est du traitement du temps, Asch explorait la notion de durée ; dans Fase, par contre, la force de la répétition est poussée jusqu’à ses limites extrêmes. L’accumulation des répétitions, les renversements et les ruptures qui viennent interrompre ces séquences réitérées à l’infini, tout ceci est parfaitement contrôlé, au point même que les préoccupations de l’apprentissage (l’acquisition physique des éléments gestuels utilisés) se trouvent dépassées : avec Fase, Anne Teresa De Keersmaeker commence à élaborer sa propre approche théorique et intègre à la chorégraphie ellemême une dimension réflexive où la danse désormais se pense en même temps qu’elle se danse.
Et la tendresse ? Elle semble avoir été exclue de par la rigidité avec laquelle sont appliqués les principes chorégraphiques, implacable rigueur de leur exécution et l’autonomie absolue d’un travail qui se dérobe à l’emprise de tout élément de signification extérieur à lui-même. Rejetée, cette tendresse, pour cause d’insuffisance ? Ou bien n’est-ce peut-être qu’un nouveau renvoi à plus tard, en attendant que l’élément provisoirement rejeté vienne à maturité ? Cette tendresse reviendra jouer un rôle capital dans Rosas danst Rosas, transformée en une extrême vulnérabilité.
Rosas danst Rosas :
le recours mûrement réfléchi à la vulnérabilité
En mai 83, le festival du Kaaitheater présentait la première de la nouvelle création d’Anne Teresa De Keersmaeker. Rosas danst Rosas signifiait par la même occasion la naissance de la troupe Rosas, constituée de quatre danseuses (Anne Teresa De Keersmaeker, Michèle-Anne De Mey, Adriana Borriello et Fumiyo Ikeda) toutes issues de Mudra — « le tiglie ribelle di Béjart », comme allait les baptiser un journal italien. La musique, composée simultanément a l’élaboration de la chorégraphie, est de Thierry De Mey, en collaboration avec Peter Vermeersch.
Rosas danst Rosas comprend (à la manière d’un drame classique?) cing mouvements. Sa richesse réside surtout dans le fait qu’il s’agit à la fois d’une synthèse (sous une forme extrêmement élaborée) de l’approche narrative de Asch et de l’approche purement chorégraphique de Fase, et d’un spectacle « dont la conception et la mise en forme se résument à l’application de deux données paradoxales »3 : structure et émotion.
De Fase à Rosas danst Rosas, l’élément structurel s’est relativisé, la répétition est devenue plus fertile — mais, simultanément, le cadre contrôlé au sein duquel s’inscrit le spectacle a été rendu plus englobant encore : chaque partie s appuie sur une structure propre, évidente et accentuée par la réitération, mais Son rapport aux autres parties est lui aussi le résultat d’un choix délibéré. Autant ce qui précède le premier mouvement que les pauses entre les parties et même les temps de repos en leur sein, tout a sa place rigoureusement déterminée dans l’ensemble de l’œuvre, structurellement comme par rapport au contenu. En d’autres termes, la structure-en-soi, pure et absolue, de Fase devient ici une structure de moyens : la forme qui exprime un sens, sans pour autant perdre son autonomie en tant que forme. Une structure de synthèse, non de compromis, principe et résultat à la fois. Le jeu combinatoire des droites, des diagonales et des cercles, celui des répétitions, celui aussi du nombre de personnes en jeu est ici plus riche, plus étendu. Mais ce jeu sur les nombres n’a pas ce côté abstrait et (par voie de conséquence?) cette froideur qu’il gardait dans Fase, car il est enrichi par l’apport d’une seconde source (une artère, une aorte?): celle de émotion, du quotidien, du réalisme, de la vulnérabilité. Cette émotion relativise la structure, la fracture, dans le même temps ou cette structure lui fournit un moyen d’articulation. L’aspect concret de Asch réapparaît sous la forme de mouvements très quotidiens, mais ces éléments concrets se trouvent désormais investis d’une signification particulière du point devue de la théorie de l’art. Une blouse qui tombe, en revenir à soi pour un instant et s’examiner les ongles, être épuisé et s’asseoir pour souffler — tous ces incidents font partie intégrante du processus de répétition et s’intégrent en tant que tels dans le spectacle. Le travail renvoie à lui-même pour évoquer ce qu’ont vécu ensemble quatre personnes au fil dés mois de préparation. Ce travail sur les données du quotidien, cette intégration de ce qui se présente dénote une prise de position artistique qui procède à la fois d’une éthique et d’une esthétique. Une éthique, car il y a une forme d’honnêteté artistique dans ce refus d’embellir ou de sensationnaliser les choses : si l’une a la hanche de travers, c’est ainsi — inutile de faire semblant, emballée dans un nuage de tulle. Une esthétique, car ceci implique l’adoption d’un point de vue particulier sur le rapport entre l’art et la réalité : non pas imiter, mais observer, emprunter, élaborer, mettre en forme.
Ces incidents empruntés au réel sont de surcroît intégrés selon deux modes distincts : d’une part ils apparaissent stylisés, cités, prenant forme au sein de la structure et grâce à elle : ainsi le geste de dénuder une épaule devient un léeitmotiv ; mais d’autre part, ils ont lieu effectivement au moment même, conservant leur forme et leur contenu réels : ainsi l’état d’épuisement à la fin du spectacle. La juxtaposition de ces deux types d’intégration relativise le « réalisme » lui-même :le réalisme se prononce ici sur l’emploi du réalisme.
Les structures mathématiques permettent à ces gestes quotidiens d’exprimer leur contenu émotionnel de façon limpide, mais en même temps ‑toujours cette dualité- le recours à la structure est en soi l’expression d’une émotion : la réticence, l’angoisse, la crainte. Selon Anne Teresa De Keersmaeker elle-même : « Je me suis toujours méfiée de montrer l’émotion d’une façon trop explicite, pressentant que la chose est par trop évidente. »4
« Hälten wir auch die Träne zurück »5. La structure devient porteuse de mille sentiments inexprimés : on ne dit pas à tout le monde que, parfois, on regarde ses propres seins et qu’on les touche. On se sent piégé. On agresse en retour ou on se roule en boule comme un hérisson. C’est la crainte qui joue comme trait d’union entre l’agressivité et la tendresse, comme affirmation d’intégrité et comme aveu de vulnérabilité. Grâce à ce jeu inventif sur des structures mathématiques, Rosas danst Rosas devient de bout en bout l’expression d’une subjectivité vécue consciemment.
On peut imaginer ce qui suivra Rosas danst Rosas. L’aspect répétitif est-il appelé à disparaître ? Je ne le crois pas, car ennui fait partie de notre réel. L’aspect narratif et théâtral est-il destiné à refaire surface ? Peut- être : Rosas danst Rosas exprime quelque chose de plus concret que le spectacle précédent et ce regain de subjectivité pourrait effectivement prendre la forme de personnages, à moins qu’il ne s’exprime dans un contact plus intense entre les danseuses — comme pourraient l’indiquer les regards échangés au fil de Rosas danst Rosas.
Le fatalisme et la psychanalyse resteront sans doute absents, ou seront contrecarrés.
La dualité et la complexité des structures et des significations ne pourront probablement que proliférer encore…
On peut conclure que cette œuvre comporte, à sa manière propre, une forme de classicisme, une clarté et un équilibre entre la continuité (la tradition) et le renouvellement. La tradition y est respectée (ce serait le côté européen’), mais elle n’y devient jamais un fardeau que l’on traîne derrière soi malgré tout (ce serait le côté américain?). Les structures claires de la danse classique et la vivacité d’invention du modernisme trouvent dans le travail d’Anne Teresa De Keersmaeker une synthèse.
Toute tradition implique un code de valeurs et, alors même que l’on se libère ici de toute règle limitative, on nopère pas sans valeurs. Un grand sérieux vis-à-vis de la réalité et de l’art comme formalisation de cette réalité, une grande tendresse dans le regard porté sur les gens (une poésie de la vie quotidienne?), sur ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent dire. Dans Rosas danst Rosas, c’est avant tout le langage gestuel d’Anne Teresa De Keersmaeker elle-même qui se trouve développé, mais avec une infinie attention portée à la façon dont chacune des danseuses peut traduire ce langage dans son propre corps, selon sa propre manière de bouger. Ce qui pose implicitement une autre question quant à la carrière future d’Anne Teresa De Keersmaeker : pourra-t-elle ou non s’abstenir de figurer dans ses propres créations afin de prendre plus de recul face à son œuvre de chorégraphe ? Une autre question : travaillera-t-elle ou non à l’avenir avec des danseurs masculins ? — est liée à la précédente. Ce qu’Anne Teresa De Keersmaeker elle-même écrivait à propos de l’œuvre de Valeska Gert vaut sans doute aussi pour ses propres travaux : « oscillant entre l’agressivité inquiète et la tendresse innocente »6. Frapper et fuir à la fois, cette dualité demeurera en tout cas présente.
Le poète Lucebert a dit que « chaque chose de valeur est sans défense ». C’est en ce sens-là qu’il nous faut comprendre la force d’Anne Teresa De Keersmaeker, et sa vulnérabilité.
Traduit du néerlandais par Daniel De Bruycker
- Conversation entre Anne Teresa De Keersmaeker et Jan Decorte, dans « Klapstuk 83, Intéernationaal Dansfestival Leuven », page 11. ↩︎
- Extrait d’un document préparatoire pour le spectacle Fase. ↩︎
- Anne Téresa De Keersmaeker dans le programme de Rosas danst Rosas. ↩︎
- Conversation avec Jan Decorte, page 17. ↩︎
- Botho Strauss, Trilogie des Wiedersehens — DTV Neue Réeihe 1980, cité dans le programme de Rosas danst Rosas. ↩︎
- Anne Teresa De Kegersmagker, « Valeska Gert : dans Drama Review. Vol. 25, n° 3, p. 57. ↩︎