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Le 21 Mar 1984
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Les voies de la créa­tion théâ­trale, 

vol. XI Tadeusz Kan­tor -
Texte T. Kan­tor, études de Denis Sablet et Brunel­la Eruli
Ed. du CNRS, 1983, 288 p.

Une pho­to, p. 186, le mon­tre debout, sur la gauche, bord cadre. Le bras est large­ment déployé, les mains à hau­teurs iné­gales, for­mant comme une grande aile diag­o­nale, et le regard fixe inten­sé­ment les pre­miers rangs d’élèves de la classe morte. « Tadeusz Kan­tor, un chef d’orchestre : dit la légende qui accom­pa­gne la pho­togra­phie. L’homme vient au sou­venir par cette théâ­tral­ité-là :il se met sur la scène qu’il met en scène. Il accom­pa­gne physique­ment l’ac­teur sur le plateau, inter­venant çà et là dans son jeu. Par­lant de cette présence de Kan­tor ‑c’est le titre d’une de ses con­tri­bu­tions dans le vol­ume que le CNRS con­sacre au met­teur en scène polon­ais­De­nis Bablet souligne à juste titre com­bi­en cette irrup­tion inhab­ituelle au théâtre coin­cide chez Kan­tor avec une volon­té opini­a­tre de rompre la ten­dance à l’homogénéité de l’œu­vre. “ Toute l’ac­tiv­ité de T. Kan­tor tend, au con­traire, vers l’hétérogéneité de l’œu­vre d’art. Toute sa démarche s’in­scrit dans l’é­clate­ment, la ten­sion, la con­fronta­tion d’où nais­sent la provo­ca­tion et le choc, le dan­ger et la corde raide, l’op­po­si­tion et la con­tra­dic­tion vitale : (p.19). Kan­tor n’est pas homme du Un, du Mème infin­i­ment ressas­sé. En témoigne qua­si physique­ment la diver­sité des textes de lui rassem­blés dans ce vol­ume : texte théorique sur le théâtre et la mort qui se déroule comme un long poème réflexif, présen­ta­tion des per­son­nages de La classe morte, déroulé descrip­tif de la « par­ti­tion scénique » qu’en­tre­coupent des notes ‑éton­nantes- de mise en scène. Le tout forme un ensem­ble où la qual­ité de la pen­sée et de la for­mu­la­tion lais­sé appa­raître en Kan­tor bien autre Chose qu’un met­teur en scène par­mi d’autres. Îl y à dans toute sa con­tri­bu­tion écrite, dans sa dis­par­ité même, une maîtrise évi­dente qui laisse loin der­rière elle le sim­ple niveau du com­men­taire ou de la parole d’ac­com­pa­g­ne­ment. Ce qui s’écrit, chez Kan­tor, est œuvre au même titre que ce qui se mon­tre ‑la même inquié­tude, la même poly­sémie, la même rigueur et c’est un des mérites de ce livre de le faire pleine­ment sen­tir.
Œuvre d’abord, par la grâce de l’écri­t­ure Kan­to­ri­enne, le livre est aus­si instru­ment de tra­vail par les études qui y fig­urent. Denis Bablet y apporte les com­men­taires bio­graph­ico-esthé­tiques néces­saires à la per­cep­tion d’un par­cours si sin­guli­er et Brunel­la Eruli restitue, par le regard intérieur, les mille nœuds de Wielo­pole Wielo­pole.
Une large place est faite à l’il­lus­tra­tion, et une bib­li­ogra­phie sélec­tive de et sur Kan­tor clôt le vol­ume. 

Jean-Marie Piemme.

Enzo Cor­mann,
Berlin ton danseur est la mort,
Edilig 1983, col­lec­tion Théâ­trales 

L’his­toire, la grande, celle où se déploie le des­tin des hommes fait par les hommes est prop­ice aux inscrip­tions trag­iques :il s’y trou­ve ce qu’il faut de fureur et de bruit pour que prenne Corps avec quelque vir­u­lence la déchirure qui nous con­stitue. Dans le Berlin du nazisme et de l’après-guerre, une femme Gretl, ‑murée en elle-même refuse de quit­ter la cave refuge où elle vit avec sa fille et la femme qu’elle aime — Nelle. Elles se sont retrou­vées tar­di­ve­ment après que lé cours des événe­ments ait jeté la pre­mière dans une lente descente vers la honte. Une grande par­tie de la pièce est faite de tableaux en flash-back rela­tant quelques ren­con­tres de Gretl poussée par son désir inqui­et, tour­men­té, con­tra­dic­toire. Vis­i­ble­ment fasciné par ce moment his­torique, Cor­mann en rassem­ble tous les topos : côté his­toire, les (inévita­bles?) scènes d’ag­i­ta­tion nazie d’a­vant 33, l’in­cendie du Reich­stag, la liq­ui­da­tion des SA ; côté per­son­nages, le mil­i­tant anti-nazi que Gretl aime et qui doit quit­ter l’Alle­magne, l’ordure SS qui vio­le, l’in­dus­triel impor­tant qui adhère à l’or­dre.
Tout cela ne va pas sans une cer­taine prévis­i­bil­ité ‑voire une cer­taine stéréo­typ­ie, y com­pris dans la réso­lu­tion opti­miste qui clôt la pièce que ne con­tre­bal­ance pas tou­jours l’ex­is­tence de per­son­nages forts comme celui de Gretl (il pour­rait hanter l’u­nivers fass­binde­rien) ou encore du SA Linck­er dont le rap­port au réel comme néces­saire décep­tion est très per­cep­ti­ble. Il traîne avec lui un par­fum de mort qui dépasse de loin l’im­age atten­due : au croise­ment du réel et de l’imag­i­naire, il con­tribue à don­ner à l’his­toire de Gretl ‑avec laque­lle il fait cou­plée un moment- une couleur trag­ique par­ti­c­ulière­ment émou­vante. 

Jean-Marie Pilemme

Bernard Char­treux,
Dernières nou­velles de la peste
Edilig, 1983, Col­lec­tion Théâ­trales 

De la peste vous saurez tout : com­ment un jour elle survint com­ment on la repéra, la manière dont elle frap­pa la ville et ses dif­férents quartiers, le nom­bre de morts qu’elle fit, les symp­tômes à quoi on la recon­nut, la manière de l’éviter, de la con­jur­er, de la com­bat­tre, les sig­ni­fi­ca­tions qu’elle a pu pren­dre ou qu’on lui a don­nées, la liste des remèdes qu’elle appelait et puis mille autres choses que je ne saurais ici vous racon­ter. Mais quand je dis : tout, soyez sûrs que c’est bien tout. Le vent de l’exhaustif souf­fle sur cette pièce comme s’il fal­lait mesur­er au poids des mots l’am­pleur du mal. Char­treux ‑le TNS pour­suit son aven­ture dans la forêt du lan­gage, nous con­vo­quant une nou­velle fois à ce para­doxe : la peste ‑le réel?- plus on en par­le et moins on l’at­teint. Qu plus pré­cisé­ment : la peste ‑la mort?- se sig­nale à nous non comme la chose même dans sa bru­tale irrup­tion, mais par la pro­liféra­tion trau­ma­tique du dis­cours qu’elle engen­dre. Ain­si con­traire­ment à l’ap­parence, ces Dernières nou­velles de la peste ne visent pas le doc­u­ment que pour­tant elles con­ti­en­nent comme peut-être nulle autre nièce ne l’a osé. Car sous la pro­liféra­tion, il faut repér­er l‘angoisse et sous l’an­goisse, nom­mer l’in­nom­ma­ble : quelque part quelque chose manque, que l’or­dre du lan­gage ‑la cul­ture- a pour mis­sion de mas­quer sous ordon­nance des mots. La sat­u­ra­tion lan­gag­ière comme écran, rem­part, masque, garde-fou. Ce que Georges Didi-Hubéer­man, dans un remar­quable écrit-Mem­o­ran­dum de la peste, Chris­t­ian Bour­go­is, 1963- qui accom­pa­gne la pièce de Char­treux et le spec­ta­cle du TNS énonce ain­si : Peste est presque tou­jours un mot pour rien, un mot pour un autre Peste est d’abord un mot pour l’ou­bli de la peste. Ou encore : L’écri­t­ure est le savoir d’une peur. 

Jean-Marie Piemme

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