Comment un artiste, à un moment de son histoire et de l’histoire, transforme-t- il le texte écrit en texte joué, traduit-il la littérature en théâtre ? Quels signes du réel choisit-il de privilégier sur la scène pour y localiser l’action, les personnages ?
Ce sont les œuvres qui répondent. Mais des propos comme ceux qui suivent, tenus par Yannis Kokkos et Antoine Vitez sur le thème du vrai et du faux (et non du réel et de l’imaginaire)1 donnent à la mémoire l’occasion, l’agrément, de revenir aux œuvres, et s’il se peut, d’y ajouter du sens.
Yannis Kokkos
Le lieu où le faux est roi
Dans La mouette, nous avons voulu montrer un monde du passé, chargé de nostalgie, une Russie imaginaire, mais surtout, puisqu’il s’agit d’une pièce sur le théâtre (la paraphrase que fait Tchékhov d’Hamlet le prouve bien) l’univers du théâtre. Nous avons pour cela cherché des solutions très simples, voire simplistes. Il y a, grossièrement découpés, des arbres, une maison ; il y a un sol peint, et c’est tout. Mais j’ai emprunté au cinéma la technique du zoom : au cours des actes, la maison se rapproche du public, en changeant son échelle.
Antoine Vitez avait à l’esprit l’œuvre de Lévitan, peintre russe de la fin du siècle de Tchékhov, assez proche des impressionnistes français, mais plus classique, moins radical.
Avec Patrice Trottier pour la conception des éclairages, et Alain Bovy pour la peinture du décor qui a utilisé, à la manière de Seurat et des impressionnistes, la juxtaposition, par touches, de couleurs différentes), nous avons cherché à retrouver la lumière qui, dans les tableaux de Lévitan, est essentielle, nous avons voulu que le décor apparaisse non comme un volume, mais comme une sorte de vibration colorée : le tremblement du soleil couchant, ou une lumière nocturne.
D’autre part, Antoine et moi désirions absolument suivre la mise en scène que Stanislavski fit de La mouette au Théâtre d’art de Moscou. J’ai été très frappé, en regardant les photographies en noir et blanc de son spectacle, par son obsédante volonté de représenter le réel. Mais bizarrement, aujourd’hui, il nous semble que l’image obtenue était celle d’une nature extrêmement théâtrale, le comble du vrai faux.
Les décors de Craig, pour Hamlet à Moscou, d’Appia, pour les opéras de Wagner, qui n’avaient pourtant pas de prétentions au réalisme (c’étaient de grandes masses abstraites, des architectures nettes, proches de celles que nous avons réalisées pour Hamlet, sur lesquelles la lumière aurait dû bien jouer) ne rendent pas, si l’on en juge par les photographies, ce que promettaient les dessins. Ils ne vivent pas sur la scène d’une manière poétique. On y sent la confection maladroite.
Ce rapport décevant du dessin à la réalisation est un problème qui s’est, de tout temps, posé aux scénographes mais, dans ce cas particulier, il est également dû à l’insuffisance des techniques de l’époque. Aujourd’hui, les rêves d’Appia et de Craig, dont la modernité est si violente, seraient réalisables au plus près.
Pour en revenir à Stanislavski, les décors faux du Théâtre d’art m’ont donné envie d’enlever à l’image tout signe anecdotique, de faire en sorte que la nature, la lumière de l’extérieur, la lumière de l’intérieur restituent une ambiance dramatique, indépendamment des sentiments des personnages. Pour les costumes, j’ai pris un parti historique assez exact, mais je les ai interprétés selon les corps des comédiens et les couleurs des heures du jour.
Nouvelles images du mentir-vrai
L’utilisation, au théâtre, de techniques nouvelles, comme les hologrammes, n’est intéresssante que si elle ne se contente pas de reproduire la nature au plus près. Ces techniques donneront certainement lieu à des spectacles à part, mais elles ne sont pas liées au théâtre même, qui ne doit pas abandonner sa spécificité.
Actuellement, je travaille sur des projections qui sont incluses dans la scénographie de L’écharpe rouge. Cet opéra se passe dans un pays qui est à la fois l’île de la Grenade, Cuba, le sud-est asiatique, les côtes nord de l’Afrique, et Deauville.
Bien qu’imaginaire, il doit être absolument crédible et nous permettre en outre de raconter une histoire avec fluidité.
J’ai choisi un procédé plus particulièrement utilisé par le cinéma de science-fiction. Nous avons réalisé des maquettes en volume qui ressemblent à des maquettes, nous les avons photographiées avec Pierre-Olivier Deschamps. La projection de ces images donnera une impression de réel puisqu’elles représentent souvent la nature, mais aussi de factice, puisqu’elles sont visiblement celles de maquettes. Il nous est arrivé de devoir recommencer certaines prises de vue dont l’effet de réel était trop réussi.
Le théâtre est, par vocation et par nécessité, le lieu où le faux est roi, c’est à lui que revient de reconstituer une fiction, un réel faux, avec des éléments parfaitement contrôlés, d’imposer l’image d’un réel d’autant plus intense qu’il se présente dans l’écrin du faux.
Antoine Vitez
La vérité au théâtre
Je ne suis pas plus partisan de l’emphase pour elle-même que du réalisme quotidien. Toutes ces formes sont relatives à une idée de vérité, et le travail que j’essaie de faire avec les acteurs depuis 18 ans en est la critique. Personnellement, je n’ai pas de style, je cherche toujours la position critique.
Quand on me disait, en 1978, à propos des quatre comédies de Molière, et aujourd’hui, à propos de La mouette, que le jeu des acteurs est outré et violent, qu’il n’est pas naturel, j’ai la sensation que ce n’est pas pour une raison d’ordre théâtral, que ce dont il est question, c’est de la situation d’un individu, moi-même, à un moment de l’histoire, dans le champ actuel des forces esthétiques, poétiques, idéologiques.
D’autre part, il y a un décalage entre les conditions apparentes dans lesquelles se déroulent les événements, et puis une sorte d’ingénuité, de naïveté de mon propre travail avec les acteurs. Je les pousse à un jeu d’une acuité extrême, je leur demande de faire à la lettre ce qui est écrit. Or, dans la scène entre Arkadina et son fils (paraphrase de celle qui a lieu entre Gertrude et Hamlet, située exactement à la même place que dans Hamlet, au 3e acte), on se dit des choses tout à fait horribles. N’est-ce pas cela, le réalisme : demander aux acteurs de s’engager complètement dans ce qu’on appelait autrefois la situation ? De là vient peutêtre cette impression d’étrangeté, qu’éprouvent certains spectateurs, mais alors, ce qui est étrange, c’est le vrai.
Le misanthrope
Comment la culture gêne la nature
Pour ce qui est des quatre comédies de Molière, je crois qu’on ne s’habitue jamais vraiment à ce que des gens habités par la passion amoureuse portent des perruques du XVIIe siècle et s’expriment en vers alexandrins.
Dans Le misanthrope, contrairement à ce que m’avait un jour amicalement conseillé Pierre Dux, j’ai choisi de faire jouer les acteurs avec les perruques lourdes et abondantes de l’époque de Molière, afin de résoudre le problème suivant : comment faisait-on pour vivre, la tête ainsi encombrée, comment faisait-on l’amour ? A un moment, on enlevait la perruque, ou bien on était dérangé par elle parce qu’elle tombait, passait par-devant, et rendait l’homme aveugle. Cet objet, et d’innombrables autres, dit quelque chose de la dialectique même du théâtre, à savoir le rapport entre l’universel et le particulier, entre l’éternité et le temporel. L’éternité, c’est le désir, l’amour ; l’histoire, le temporel, c’est la culture, les perruques.
Je cherche à montrer comment la culture gêne la nature, comment elle la contredit, je mets en scène les solutions que j’apporte à cette contradiction.

