Le vrai et le faux ou la question des formes de la représentation théâtrale

Le vrai et le faux ou la question des formes de la représentation théâtrale

Yannis Kokkos et Antoine Vitez. Texte établi par Marie Etienne

Le 25 Juil 1984

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Acte théâtral, images du vivant-Couverture du Numéro 19 d'Alternatives ThéâtralesActe théâtral, images du vivant-Couverture du Numéro 19 d'Alternatives Théâtrales
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Com­ment un artiste, à un moment de son his­toire et de l’histoire, trans­forme-t- il le texte écrit en texte joué, traduit-il la lit­téra­ture en théâtre ? Quels signes du réel choisit-il de priv­ilégi­er sur la scène pour y localis­er l’action, les per­son­nages ?
Ce sont les œuvres qui répon­dent. Mais des pro­pos comme ceux qui suiv­ent, tenus par Yan­nis Kokkos et Antoine Vitez sur le thème du vrai et du faux (et non du réel et de l’imaginaire)1 don­nent à la mémoire l’occasion, l’agrément, de revenir aux œuvres, et s’il se peut, d’y ajouter du sens.

Yan­nis Kokkos
Le lieu où le faux est roi

Dans La mou­ette, nous avons voulu mon­tr­er un monde du passé, chargé de nos­tal­gie, une Russie imag­i­naire, mais surtout, puisqu’il s’agit d’une pièce sur le théâtre (la para­phrase que fait Tchékhov d’Hamlet le prou­ve bien) l’univers du théâtre. Nous avons pour cela cher­ché des solu­tions très sim­ples, voire sim­plistes. Il y a, grossière­ment découpés, des arbres, une mai­son ; il y a un sol peint, et c’est tout. Mais j’ai emprun­té au ciné­ma la tech­nique du zoom : au cours des actes, la mai­son se rap­proche du pub­lic, en changeant son échelle.
Antoine Vitez avait à l’esprit l’œuvre de Lévi­tan, pein­tre russe de la fin du siè­cle de Tchékhov, assez proche des impres­sion­nistes français, mais plus clas­sique, moins rad­i­cal.
Avec Patrice Trot­ti­er pour la con­cep­tion des éclairages, et Alain Bovy pour la pein­ture du décor qui a util­isé, à la manière de Seu­rat et des impres­sion­nistes, la jux­ta­po­si­tion, par touch­es, de couleurs dif­férentes), nous avons cher­ché à retrou­ver la lumière qui, dans les tableaux de Lévi­tan, est essen­tielle, nous avons voulu que le décor appa­raisse non comme un vol­ume, mais comme une sorte de vibra­tion col­orée : le trem­ble­ment du soleil couchant, ou une lumière noc­turne.
D’autre part, Antoine et moi désiri­ons absol­u­ment suiv­re la mise en scène que Stanislavs­ki fit de La mou­ette au Théâtre d’art de Moscou. J’ai été très frap­pé, en regar­dant les pho­togra­phies en noir et blanc de son spec­ta­cle, par son obsé­dante volon­té de représen­ter le réel. Mais bizarrement, aujourd’hui, il nous sem­ble que l’image obtenue était celle d’une nature extrême­ment théâ­trale, le comble du vrai faux.
Les décors de Craig, pour Ham­let à Moscou, d’Appia, pour les opéras de Wag­n­er, qui n’avaient pour­tant pas de pré­ten­tions au réal­isme (c’étaient de grandes mass­es abstraites, des archi­tec­tures nettes, proches de celles que nous avons réal­isées pour Ham­let, sur lesquelles la lumière aurait dû bien jouer) ne ren­dent pas, si l’on en juge par les pho­togra­phies, ce que promet­taient les dessins. Ils ne vivent pas sur la scène d’une manière poé­tique. On y sent la con­fec­tion mal­adroite.
Ce rap­port déce­vant du dessin à la réal­i­sa­tion est un prob­lème qui s’est, de tout temps, posé aux scéno­graphes mais, dans ce cas par­ti­c­uli­er, il est égale­ment dû à l’insuffisance des tech­niques de l’époque. Aujourd’hui, les rêves d’Appia et de Craig, dont la moder­nité est si vio­lente, seraient réal­is­ables au plus près.

Pour en revenir à Stanislavs­ki, les décors faux du Théâtre d’art m’ont don­né envie d’enlever à l’image tout signe anec­do­tique, de faire en sorte que la nature, la lumière de l’extérieur, la lumière de l’intérieur restituent une ambiance dra­ma­tique, indépen­dam­ment des sen­ti­ments des per­son­nages. Pour les cos­tumes, j’ai pris un par­ti his­torique assez exact, mais je les ai inter­prétés selon les corps des comé­di­ens et les couleurs des heures du jour.

Nou­velles images du men­tir-vrai

L’utilisation, au théâtre, de tech­niques nou­velles, comme les holo­grammes, n’est intéress­sante que si elle ne se con­tente pas de repro­duire la nature au plus près. Ces tech­niques don­neront cer­taine­ment lieu à des spec­ta­cles à part, mais elles ne sont pas liées au théâtre même, qui ne doit pas aban­don­ner sa spé­ci­ficité.

Actuelle­ment, je tra­vaille sur des pro­jec­tions qui sont inclus­es dans la scéno­gra­phie de L’écharpe rouge. Cet opéra se passe dans un pays qui est à la fois l’île de la Grenade, Cuba, le sud-est asi­a­tique, les côtes nord de l’Afrique, et Deauville.
Bien qu’imaginaire, il doit être absol­u­ment crédi­ble et nous per­me­t­tre en out­re de racon­ter une his­toire avec flu­id­ité.
J’ai choisi un procédé plus par­ti­c­ulière­ment util­isé par le ciné­ma de sci­ence-fic­tion. Nous avons réal­isé des maque­ttes en vol­ume qui ressem­blent à des maque­ttes, nous les avons pho­tographiées avec Pierre-Olivi­er Deschamps. La pro­jec­tion de ces images don­nera une impres­sion de réel puisqu’elles représen­tent sou­vent la nature, mais aus­si de fac­tice, puisqu’elles sont vis­i­ble­ment celles de maque­ttes. Il nous est arrivé de devoir recom­mencer cer­taines pris­es de vue dont l’effet de réel était trop réus­si.

Le théâtre est, par voca­tion et par néces­sité, le lieu où le faux est roi, c’est à lui que revient de recon­stituer une fic­tion, un réel faux, avec des élé­ments par­faite­ment con­trôlés, d’imposer l’image d’un réel d’autant plus intense qu’il se présente dans l’écrin du faux.

Antoine Vitez
La vérité au théâtre

Je ne suis pas plus par­ti­san de l’emphase pour elle-même que du réal­isme quo­ti­di­en. Toutes ces formes sont rel­a­tives à une idée de vérité, et le tra­vail que j’essaie de faire avec les acteurs depuis 18 ans en est la cri­tique. Per­son­nelle­ment, je n’ai pas de style, je cherche tou­jours la posi­tion cri­tique.

Quand on me dis­ait, en 1978, à pro­pos des qua­tre comédies de Molière, et aujourd’hui, à pro­pos de La mou­ette, que le jeu des acteurs est out­ré et vio­lent, qu’il n’est pas naturel, j’ai la sen­sa­tion que ce n’est pas pour une rai­son d’ordre théâ­tral, que ce dont il est ques­tion, c’est de la sit­u­a­tion d’un indi­vidu, moi-même, à un moment de l’histoire, dans le champ actuel des forces esthé­tiques, poé­tiques, idéologiques.
D’autre part, il y a un décalage entre les con­di­tions appar­entes dans lesquelles se déroulent les événe­ments, et puis une sorte d’ingénuité, de naïveté de mon pro­pre tra­vail avec les acteurs. Je les pousse à un jeu d’une acuité extrême, je leur demande de faire à la let­tre ce qui est écrit. Or, dans la scène entre Arkad­i­na et son fils (para­phrase de celle qui a lieu entre Gertrude et Ham­let, située exacte­ment à la même place que dans Ham­let, au 3e acte), on se dit des choses tout à fait hor­ri­bles. N’est-ce pas cela, le réal­isme : deman­der aux acteurs de s’engager com­plète­ment dans ce qu’on appelait autre­fois la sit­u­a­tion ? De là vient peutêtre cette impres­sion d’étrangeté, qu’éprouvent cer­tains spec­ta­teurs, mais alors, ce qui est étrange, c’est le vrai.

Le mis­an­thrope
Com­ment la cul­ture gêne la nature

Pour ce qui est des qua­tre comédies de Molière, je crois qu’on ne s’habitue jamais vrai­ment à ce que des gens habités par la pas­sion amoureuse por­tent des per­ruques du XVI­Ie siè­cle et s’expriment en vers alexan­drins.
Dans Le mis­an­thrope, con­traire­ment à ce que m’avait un jour ami­cale­ment con­seil­lé Pierre Dux, j’ai choisi de faire jouer les acteurs avec les per­ruques lour­des et abon­dantes de l’époque de Molière, afin de résoudre le prob­lème suiv­ant : com­ment fai­sait-on pour vivre, la tête ain­si encom­brée, com­ment fai­sait-on l’amour ? A un moment, on enl­e­vait la per­ruque, ou bien on était dérangé par elle parce qu’elle tombait, pas­sait par-devant, et rendait l’homme aveu­gle. Cet objet, et d’innombrables autres, dit quelque chose de la dialec­tique même du théâtre, à savoir le rap­port entre l’universel et le par­ti­c­uli­er, entre l’éternité et le tem­porel. L’éternité, c’est le désir, l’amour ; l’histoire, le tem­porel, c’est la cul­ture, les per­ruques.
Je cherche à mon­tr­er com­ment la cul­ture gêne la nature, com­ment elle la con­tred­it, je mets en scène les solu­tions que j’apporte à cette con­tra­dic­tion.

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Écrit par Marie Etienne
Marie Eti­enne a vécu en Asie et en Afrique. Col­lab­o­ra­trice d’Antoine Vitez. Auteur d’une ving­taine d’ouvrages : poésie (Seghers, Actes...Plus d'info
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