Les ouvriers de « La onzième heure »

Les ouvriers de « La onzième heure »

Entretien avec Jean-Daniel Magnin et Emmanuel Ostrovski. Propos recueillis par Joëlle Goûtal

Le 23 Juil 1984

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« Voici l’expérience que vous aurez faite quelque­fois : appelé par un acteur ou une actrice, chez elle, en petit comité, pour juger de son tal­ent, vous lui aurez trou­vé de l’àme, de la sen­si­bil­ité ; vous l’aurez acca­blée d’éloges ; vous vous en serez séparé et vous l’aurez lais­sée avec la con­vic­tion du plus écla­tant suc­cès. Le lehde­main, elle paraît, elle est sif­flée ; et vous pronon­cez en vous-même, mal­gré vous, que les sif­flets ont rai­son. D’où cela vient-il ? Est-ce qu’elle a per­du son tal­ent d’un jour à l’autre ? Aucune­ment ; mais chez elle, vous étiez terre à terre avec elle, vous l’écoutiez Abstrac­tion faite des con­ven­tions. Elle était vis-à-vis de vous. Il n’y avait aucun autre terme de com­para­i­son. Vous étiez con­tent de son âme, de ses entrailles, de sa voix, de ses gestes, de son main­tien ; tout était en pro­por­tion avec le petit audi­toire, le petit espace ; rien n’exigeait de l’exagération»…
(Diderot, Le para­doxe du comé­di­en).

Cette ques­tion de la dis­tance au pub­lic, de la nature du rap­port qui s’établit entre les acteurs et les spec­ta­teurs, est au cœur des spec­ta­cles aux­quels Jean­Daniel Magnin et Emmanuel Ostro­vs­ki ont, au sein du Théâtre autar­cique d’abord, puis de leur com­pagie, Intérieur Sillem, par­ticipé.

Dans Ces gens qui habitent des maisons de verre1, le spec­ta­teur était admis, mais comme inex­is­tant, rejeté, et voyeur, dans une grande mai­son dont chaque cham­bre, chaque recoin, abri­tait un spec­ta­cle dif­férent.

Dans Esane­tor2 ‑d’après les mémoires de l’homme aux loups- Jean­Daniel Magnin, Emmanuel Ostro­vs­ki et Frédéric Lei­d­gens com­mençaient à « apprivois­er » leur pub­lic.

Les vingt spec­ta­teurs admis chaque soir à Une soirée chez Pierre Der­le3 étaient sup­posés se ren­dre à son invi­ta­tion, à l’occasion de son vingt-cinquième anniver­saire.

Puis la ren­con­tre avec Enzo Cor­mann — lors de très belles lec­tures à Avi­gnon, en juil­let 1981 et de la créa­tion de Cre­do, par Françoise Bette, à l’Athénée4, fut l’occasion pour Jean-Daniel Magnin (qui avait conçu le décor) et Emmanuel Ostro­vs­ki (assuré la mise en scène) de mon­ter un « vrai » texte dans un « vrai » théâtre. Expéri­ence enrichissante par la ren­con­tre avec Enzo Cor­mann, qui va se pour­suiv­re dans les chemins d’Intérieur Sillem, mais expéri­ence déce­vante par ailleurs.

« On n’avait pas pu squat­ter le théâtre. Quand on joue dans un ancien orphe­li­nat, une usine, un château, on y habite, on le trans­forme… Une salle de théâtre, c’est une extra­or­di­naire machine, une trappe à faire dis­paraître 200, 2000 per­son­nes. On les met dans un trou, il n’y a plus de prob­lème de spec­ta­teurs. Pour nous, au con­traire, les spec­ta­teurs représen­tent une réal­ité dont les comé­di­ens sont absol­u­ment oblig­és de tenir compte. Une réal­ité physique ».

Non pas le réal­isme, mais la con­fi­dence

Joëlle Goû­tai : D’où vient ce besoin de brouiller les cartes, de faire croire au spec­ta­teur qu’il n’en est pas un ?

Jean-Daniel Magnin, Emmanuel Ostro­vs­ki : De nos jeux d’enfants, sans aucun doute. On a de plus en plus l’envie de matéri­alis­er nos rêves les plus fous. Pren­dre des ingré­di­ents ‑des comé­di­ens, un lieu, des morceaux de fic­tion- et con­stru­ire un rêve pour le partager avec des gens. Le plaisir c’est vrai­ment ça. Ce que nous avons gardé de notre aven­ture au Théâtre autar­cique, c’est l’envie de faire croire aux gens que c’est vrai. A l’Autarcie, on voulait vrai­ment faire croire aux gens que la mai­son exis­tait, qu’on y vivait, etc. Dans Les Der­le, on voulait que les spec­ta­teurs, entrant dans un hôtel par­ti­c­uli­er, puis­sent croire que c’était une vraie mai­son de famille, où il restait des objets…
Ce que nous visons, ce n’est pas le réal­isme, ou l’hyperréalisme, mais une espèce de pri­vati­sa­tion du regard. Non pour le réal­isme, mais pour la con­fi­dence. Il y a peu de spec­ta­teurs et ce qu’on leur mon­tre n’est jamais grossi jusqu’au niveau du théâtre.
Mais nous savons bien que même si l’on fait « comme si » ça n’était pas du théâtre, c’est du théâtre. Si on essaie d’évacuer le théâtre par une porte, il ren­tre par la fenêtre.

J. G. : Pour jouer dans et de cette marge incer­taine, ambiguë, quel type de comé­di­ens recherchez-vous ?

J. D. M., E. O. : Cette sorte de théâtre exige un jeu à la fois vériste et très sûr, très dis­cret. On a choisi des comé­di­ens qui ont tous cette pra­tique. Hélène Las­salle était avec nous au Théâtre autar­cique, Frédéric Lei­d­gens a tra­vail­lé pour nous sur Esane­tor et dans la même veine, avec André Engel sur Kaf­ka — Théâtre com­plet. Le tra­vail de Danu­ta Zarazik avec Buchard, dans Les vis­ites espacées, se situ­ait dans les mêmes zones. On a vu jouer Françoise Coupât, dans un spec­ta­cle pas du tout réal­iste ‑elle jouait un homme trav­es­ti en femme… le ver­tige!- et son jeu a quelque chose de frais, de dis­cret, qui con­vient totale­ment à notre théâtre. Quant à Yves Gloaguen, qui est danseur, il a joué avec nous dans Les Der­le.
L’autre pan, qui est devenu la règle d’or d’Intérieur Sillem, c’est de ne tra­vailler qu’avec des gens qui ont été leurs pro­pres entre­pre­neurs dans un domaine quel­conque, des gens qui ne sont pas seule­ment comé­di­ens, mais qui savent ce que c’est que gér­er une his­toire de A à Z, qui ont cette épais­seur-là.

J. G. : Vous aviez les comé­di­ens. Com­ment avez-vous rassem­blé les autres élé­ments de La onz­ième heure ?

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