Jean-Marie Piemme : Je voudrais commencer par un paradoxe. D’une part, certains attendent beaucoup de la captation du spectacle vivant. C’est une activité qui leur paraît pouvoir contribuer utilement à la diversification des images. D’autre part, les praticiens du théâtre dans leur grande majorité, insistent sur l’incompatibilité théorique qui existe entre les deux langages.
Bernard Faivre d’Arcier : Le théâtre, le spectacle vivant, ‑l’opéra, la danse, et cela va jusqu’au cirque- est par définition un art non reproductible. Les productions théâtrales sont de l’ordre du vivant avec toutes les caractéristiques afférentes au vivant : l’éphémère, la variation, la fragilité. En raison de ce caractère particulier, c’est donc un art qui apparaît assez archaïque au niveau de sa production et de sa diffusion. Son mode de fonctionnement lié à sa nature est archaïque par rapport à une société de communication et de diffusion où les coûts de l’information connaissent une baisse tendancielle assez forte. Tous les autres arts sont reproductibles, le mot, l’image, le cinéma, la télévision, l’art pictural même bien qu’il ne s’agisse pas de l’original, le disque. Le théâtre, lui, fait exception.
En fait, il n’y a pas de marché pour la reproductibilité du théâtre. Lorsque les gens disent : « nous allons ouvrir des nouveaux canaux, par conséquent il nous faut de nouveaux stocks d’images », il faut bien comprendre qu’en leur donnant des images du théâtre on ne diffuse pas le théâtre. On diffuse de la bonne ou de la mauvaise télévision. Le théâtre n’est pas reproductible. Au mieux, on peut construire une œuvre télévisuelle qui retravaille le spectacle. On ne peut pas simplement faire de l’archivage et diffuser celui-ci.
J.M.P. : La captation semble bien être une mission impossible. Mais n’est-elle pas aussi porteuse de hauts risques pour le fonctionnement du théâtre luimême ?
B.F.A : Il faut en effet prendre garde au fait que cette course à la reproductibilité ne vienne fausser les conditions de la production théâtrale. Certains, en effet, disent que la diffusion du théâtre par les médias est une bonne solution de politique culturelle ‑elle résoudrait la question de la démocratisation- et une bonne solution de politique économique. Or ce n’est pas si simple que ça. Les coûts du théâtre ont tendance à augmenter parce que c’est une activité artisanale où les gains de productibilité sont très faibles, les recettes spectateurs diminuent et le déficit est croissant. D’où les aides publiques au théâtre. Mais l’Etat s’inquiète évidemment de cette situation. Par ailleurs, il aide au développement aujourd’hui des industries culturelles et à la production de programmes. Mais ceux-ci, à leur tour, vont solliciter la clientèle potentielle du théâtre. D’un côté donc l’Etat aide à produire des programmes qui vont occuper le budgettemps d’un public théâtral potentiel, de l’autre l’Etat investit beaucoup dans le déficit théâtral proprement dit. Pour sortir du paradoxe, il pourrait être tenté de se dire : « on va faire d’une pierre deux coups, on va introduire systématiquement dans la production théâtrale un coproducteur télévisuel. On aidera ainsi les industries de programmes qui disposeront d’une captation et le théâtre lui-même qui recevra un apport financier ». C’est là, évidemment, qu’il faut être très vigilant. Il ne faudrait en effet pas évacuer le débat esthétique dans ce raisonnement économique. Il faut savoir que lorsqu’on parle d’une pénurie possible d’images provoquée par le fait qu’on a multiplié les canaux — on se trouve face à une demande qui relève plutôt d’un choix industriel que culturel. Et si on pense combler en partie cette pénurie par le spectacle vivant et faire simultanément du programme et des économies en captant tout ce qui existe, on se trompe sur la difficulté de l’entreprise.
J.M.P. : Compte tenu de cette critique de la captation trop vite envisagée comme une double planche de salut, quelles formes peuvent prendre, selon vous, les collaborations entre le théâtre et l’audiovisuel ?

