« Contrairement cependant à ce que croit une théorie de la mimesis à courte vue, pour qui l’art représente, mime le monde que nous voyons, l’objet de l’art est de nous rendre intelligible, par ses moyens propres, le rapport que nous entretenons à ces choses, matérielles ou humaines. Toute œuvre, ou tout moment historique de création ne donne forme qu’au rapport de l’homme à ce que sa conscience embrasse. Toute œuvre se forge là-dessus, si je puis dire, une doctrine, non formulée en discours mais construite uniquement d’actes plastiques.
Une large part du travail esthétique et théorique de ces dernières décennies a été consacrée à rendre ce simple fait évident. Evidente la supercherie de la représentation illusionniste, évident le leurre de l’image, évidente l’artificialité du monde des signes. Nous serions naïfs de croire que les artistes des siècles précédents l’ignoraient ; toutefois l’évolution de notre société vers un usage généralisé de l’image exigeait des artistes qu’ils marquent avec la plus grande netteté le lieu propre de leur intervention. C’est la raison pour laquelle l’art et singulièrement la figuration, s’est voulu si radicalement problématique. Je ne détaillerai pas les moyens très nombreux qui ont été mis en œuvre dans les arts plastiques pour rendre à l’image son pouvoir critique et pour placer le spectateur lui-même dans une situation d’éveil.
(…)
S/ donc on s’accordera avec Marcuse pour rappeler que la seule « vérité de l’art réside dans son pouvoir de briser le monopole de la réalité établie », il faut bien voir que ce pouvoir de négativité de l’art, et singulièrement du dessin, est essentiel à l’élaboration renouvelée de la culture.
Ce réel, autre que la réalité quotidienne connue, à la révélation duquel travaille l’art, est proprement in-imaginable. On ne saurait s’en forger une image puisque l’image n’est jamais que la somme de ce qu’il est déjà permis d’attendre et que le réel toujours déceptif par rapport à cette attente, porte la marque indélébile de l’inattendu. »
Jacques Leenhardt.
Jean-Marie Piemme : Si on se tient au ras des statistiques, on constate que le théâtre n’a pas l’air d’intéresser grand monde. Les supporters des grandes audiences paradent volontiers, ils annoncent la fin prochaine du vieil art archaïque ou ils prêtent « généreusement » leurs services pour sa survie. Il y a là quelque chose de choquant pour qui le théâtre concerne. Mais, par ailleurs, il n’est plus possible de se leurrer sur les prétentions qu’on a pu avoir par le passé de faire du théâtre le bien de chacun. Aujourd’hui ‑mais peut-être en a‑t-il toujours été ainsi- le théâtre n’est pas vraiment la chose de tous. Alors comment concerne-t-il, néanmoins, le corps social ?
Bernard Sobel : Quand on dit que le théâtre n’est pas la chose de tous et quand on se demande en quoi il concerne le corps social aujourd’hui, on est amené à se poser la question inévitable de la pertinence du théâtre dans une société comme la nôtre. Pour répondre à la question, il faut amener une autre notion : celle de spectacle. Je dirais que le qualificatif de spectacle enferme le théâtre dans une forme particulière, le transforme en un objet qui le rend calibrable, lui donne des frontières et l’identifie. C’est le théâtre pris comme spectacle qui, paradoxalement, pourrait être considéré comme n’étant pas la chose de tous, mais comme une marchandise que tout un chacun, en fonction de ses moyens (culturels ou financiers) serait « libre » d’acheter. Même rentable, pris sous l’angle de la marchandise, le théâtre ne me semble pas forcément pertinent par rapport à l’ensemble du corps social. La manière dont il est parlé du théâtre éclaire bien ce paradoxe. La plupart de ceux qui ont pour rôle d’en expliquer les multiples visages l’enferment plutôt dans un ghetto et pour ce faire usent du qualificatif spectacle. Je parle ici plus de la France que de l’étranger. Le théâtre est souvent considéré comme une fin en soi, donc pris dans ce qu’il a de « spectaculaire ». A partir de là, il est forcément pieds et poings liés à la critique la plus répandue, incapable de se défendre face à d’autres « spectacles ». J’ai l’impression qu’en France toute réflexion sur la pertinence du fait de faire du théâtre a été abandonnée. En faire est considéré comme une fatalité, qu’on le veuille ou non, il s’en fait. Il faut donc le « critiquer » tant qu’il s’en fera, et pour certains, en laissant entendre qu’est impatiemment attendu le moment où enfin il ne s’en fera plus. On donne des bons et des mauvais points, on parle de la qualité du spectacle, sans se poser la question de savoir pourquoi et en quoi certaines gens essaient de parler à d’autres par ce moyen-là. Oui, le théâtre n’est pas forcément spectaculaire et là où il y a spectacle, il n’y a pas forcément théâtre au sens où je l’entends.
Le théâtre n’est pas à lui-même sa propre finalité. A partir de ce postulat, la manière de poser le problème me semble forcément différente. Tu dis, le théâtre n’est pas la chose de tous. Moi je dirais plutôt qu’il n’est pas connu par tous comme pouvant être la chose de tous. C’est très différent. Peut-on dire des mathématiques supérieures qu’elles sont la chose de tous ? Je fais crédit aux « hommes de théâtre » d’en faire parce qu’ils sentent que la chose est pertinente, qu’en faire est utile, a un sens. Et à partir du moment où ils ressentent cette utilité, je pense que celle-ci n’est pas seulement refermée sur leur seul plaisir narcissique.
Nous avons besoin du théâtre pour nous positionner, de façon très sauvage, très instinctive, très inconsciente, très brouillonne. C’est une forme de vie. Ce n’est pas une forme de vie de certains, réservée à certains. C’est un mode d’existence ou c’est un des modes de l’existence. Il y a des modes de l’existence de la vie qui sont répandus partout et puis qui, à d’autres moments, peuvent perdre leur évidence. Ils se replient alors sur certains. Ce mode de vie, ou ce mode de la vie, devient la chose de certains mais en tant qu’ils sont les représentants de tous. On pourrait aussi dire que la poésie n’est pas le bien de tous.
La pratique du théâtre fait partie de la vie. L’homme produit des objets d’art : peintures, sculptures, bâtiments, c’est le seul être qui fabrique des objets qui ont une vie interne, qui ont une objectivité, qui travaillent sur la réalité puisqu’ils changent les manières de voir, qu’ils interrogent la façon dont les gens vivent, etc. C’est un peu comme un phénomène naturel. Une forêt pousse avant de se demander si on fera des bois d’allumettes avec ses troncs.
Le « but » de la nature lorsqu’elle produit du bois ou de l’eau, n’est pas lié au circuit marchand. Et je pense que le théâtre, c’est un peu la même chose. Il fait partie de l’existence de l’espèce humaine avant de savoir s’il prendra telle forme ou telle autre. Dans ce sens, on ne peut réduire le théâtre à une profession qui serait sociologiquement qualifiable et dont l’efficience serait quantifiable. Il y a la nature du théâtre et il y a la sociologie du théâtre. Il y a un moment où la nature entre en histoire et c’est à partir de là qu’on peut lui faire subir le stress des statistiques.
Il y aura toujours de la poésie, des gens qui écrivent des choses bizarres qui, dans leur abstraction, leur obscurité, contiennent plus de réalité qu’une chose qui est claire et évidente aujourd’hui, fùt-ce à tout le monde.
C’est pour cette raison que je pense que tu t’es trompé. La formule que tu as employée, « le théâtre comme art minoritaire »1 , amène un faux débat. Minoritaire, majoritaire, ce n’est pas le problème.

