Les porteurs de feu follet

Les porteurs de feu follet

Entretien avec Bernard Sobel. Propos recueillis par Jean-Marie Piemme

Le 19 Juil 1984

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« Con­traire­ment cepen­dant à ce que croit une théorie de la mime­sis à courte vue, pour qui l’art représente, mime le monde que nous voyons, l’objet de l’art est de nous ren­dre intel­li­gi­ble, par ses moyens pro­pres, le rap­port que nous entretenons à ces choses, matérielles ou humaines. Toute œuvre, ou tout moment his­torique de créa­tion ne donne forme qu’au rap­port de l’homme à ce que sa con­science embrasse. Toute œuvre se forge là-dessus, si je puis dire, une doc­trine, non for­mulée en dis­cours mais con­stru­ite unique­ment d’actes plas­tiques.

Une large part du tra­vail esthé­tique et théorique de ces dernières décen­nies a été con­sacrée à ren­dre ce sim­ple fait évi­dent. Evi­dente la supercherie de la représen­ta­tion illu­sion­niste, évi­dent le leurre de l’image, évi­dente l’artificialité du monde des signes. Nous seri­ons naïfs de croire que les artistes des siè­cles précé­dents l’ig­no­raient ; toute­fois l’évolution de notre société vers un usage général­isé de l’image exigeait des artistes qu’ils mar­quent avec la plus grande net­teté le lieu pro­pre de leur inter­ven­tion. C’est la rai­son pour laque­lle l’art et sin­gulière­ment la fig­u­ra­tion, s’est voulu si rad­i­cale­ment prob­lé­ma­tique. Je ne détaillerai pas les moyens très nom­breux qui ont été mis en œuvre dans les arts plas­tiques pour ren­dre à l’image son pou­voir cri­tique et pour plac­er le spec­ta­teur lui-même dans une sit­u­a­tion d’éveil.

(…)

S/ donc on s’accordera avec Mar­cuse pour rap­pel­er que la seule « vérité de l’art réside dans son pou­voir de bris­er le mono­pole de la réal­ité établie », il faut bien voir que ce pou­voir de néga­tiv­ité de l’art, et sin­gulière­ment du dessin, est essen­tiel à l’élaboration renou­velée de la cul­ture.

Ce réel, autre que la réal­ité quo­ti­di­enne con­nue, à la révéla­tion duquel tra­vaille l’art, est pro­pre­ment in-imag­in­able. On ne saurait s’en forg­er une image puisque l’im­age n’est jamais que la somme de ce qu’il est déjà per­mis d’attendre et que le réel tou­jours décep­tif par rap­port à cette attente, porte la mar­que indélé­bile de l’inattendu. »

Jacques Leen­hardt.

Jean-Marie Piemme : Si on se tient au ras des sta­tis­tiques, on con­state que le théâtre n’a pas l’air d’intéresser grand monde. Les sup­port­ers des grandes audi­ences paradent volon­tiers, ils annon­cent la fin prochaine du vieil art archaïque ou ils prê­tent « généreuse­ment » leurs ser­vices pour sa survie. Il y a là quelque chose de choquant pour qui le théâtre con­cerne. Mais, par ailleurs, il n’est plus pos­si­ble de se leur­rer sur les pré­ten­tions qu’on a pu avoir par le passé de faire du théâtre le bien de cha­cun. Aujourd’hui ‑mais peut-être en a‑t-il tou­jours été ain­si- le théâtre n’est pas vrai­ment la chose de tous. Alors com­ment con­cerne-t-il, néan­moins, le corps social ?

Bernard Sobel : Quand on dit que le théâtre n’est pas la chose de tous et quand on se demande en quoi il con­cerne le corps social aujourd’hui, on est amené à se pos­er la ques­tion inévitable de la per­ti­nence du théâtre dans une société comme la nôtre. Pour répon­dre à la ques­tion, il faut amen­er une autre notion : celle de spec­ta­cle. Je dirais que le qual­i­fi­catif de spec­ta­cle enferme le théâtre dans une forme par­ti­c­ulière, le trans­forme en un objet qui le rend cal­i­brable, lui donne des fron­tières et l’identifie. C’est le théâtre pris comme spec­ta­cle qui, para­doxale­ment, pour­rait être con­sid­éré comme n’étant pas la chose de tous, mais comme une marchan­dise que tout un cha­cun, en fonc­tion de ses moyens (cul­turels ou financiers) serait « libre » d’acheter. Même rentable, pris sous l’angle de la marchan­dise, le théâtre ne me sem­ble pas for­cé­ment per­ti­nent par rap­port à l’ensemble du corps social. La manière dont il est par­lé du théâtre éclaire bien ce para­doxe. La plu­part de ceux qui ont pour rôle d’en expli­quer les mul­ti­ples vis­ages l’enferment plutôt dans un ghet­to et pour ce faire usent du qual­i­fi­catif spec­ta­cle. Je par­le ici plus de la France que de l’étranger. Le théâtre est sou­vent con­sid­éré comme une fin en soi, donc pris dans ce qu’il a de « spec­tac­u­laire ». A par­tir de là, il est for­cé­ment pieds et poings liés à la cri­tique la plus répan­due, inca­pable de se défendre face à d’autres « spec­ta­cles ». J’ai l’impression qu’en France toute réflex­ion sur la per­ti­nence du fait de faire du théâtre a été aban­don­née. En faire est con­sid­éré comme une fatal­ité, qu’on le veuille ou non, il s’en fait. Il faut donc le « cri­ti­quer » tant qu’il s’en fera, et pour cer­tains, en lais­sant enten­dre qu’est impatiem­ment atten­du le moment où enfin il ne s’en fera plus. On donne des bons et des mau­vais points, on par­le de la qual­ité du spec­ta­cle, sans se pos­er la ques­tion de savoir pourquoi et en quoi cer­taines gens essaient de par­ler à d’autres par ce moyen-là. Oui, le théâtre n’est pas for­cé­ment spec­tac­u­laire et là où il y a spec­ta­cle, il n’y a pas for­cé­ment théâtre au sens où je l’entends.

Le théâtre n’est pas à lui-même sa pro­pre final­ité. A par­tir de ce pos­tu­lat, la manière de pos­er le prob­lème me sem­ble for­cé­ment dif­férente. Tu dis, le théâtre n’est pas la chose de tous. Moi je dirais plutôt qu’il n’est pas con­nu par tous comme pou­vant être la chose de tous. C’est très dif­férent. Peut-on dire des math­é­ma­tiques supérieures qu’elles sont la chose de tous ? Je fais crédit aux « hommes de théâtre » d’en faire parce qu’ils sen­tent que la chose est per­ti­nente, qu’en faire est utile, a un sens. Et à par­tir du moment où ils ressen­tent cette util­ité, je pense que celle-ci n’est pas seule­ment refer­mée sur leur seul plaisir nar­cis­sique.

Nous avons besoin du théâtre pour nous posi­tion­ner, de façon très sauvage, très instinc­tive, très incon­sciente, très brouil­lonne. C’est une forme de vie. Ce n’est pas une forme de vie de cer­tains, réservée à cer­tains. C’est un mode d’existence ou c’est un des modes de l’existence. Il y a des modes de l’existence de la vie qui sont répan­dus partout et puis qui, à d’autres moments, peu­vent per­dre leur évi­dence. Ils se replient alors sur cer­tains. Ce mode de vie, ou ce mode de la vie, devient la chose de cer­tains mais en tant qu’ils sont les représen­tants de tous. On pour­rait aus­si dire que la poésie n’est pas le bien de tous.

La pra­tique du théâtre fait par­tie de la vie. L’homme pro­duit des objets d’art : pein­tures, sculp­tures, bâti­ments, c’est le seul être qui fab­rique des objets qui ont une vie interne, qui ont une objec­tiv­ité, qui tra­vail­lent sur la réal­ité puisqu’ils changent les manières de voir, qu’ils inter­ro­gent la façon dont les gens vivent, etc. C’est un peu comme un phénomène naturel. Une forêt pousse avant de se deman­der si on fera des bois d’allumettes avec ses troncs.

Le « but » de la nature lorsqu’elle pro­duit du bois ou de l’eau, n’est pas lié au cir­cuit marc­hand. Et je pense que le théâtre, c’est un peu la même chose. Il fait par­tie de l’existence de l’espèce humaine avant de savoir s’il pren­dra telle forme ou telle autre. Dans ce sens, on ne peut réduire le théâtre à une pro­fes­sion qui serait soci­ologique­ment qual­i­fi­able et dont l’efficience serait quan­tifi­able. Il y a la nature du théâtre et il y a la soci­olo­gie du théâtre. Il y a un moment où la nature entre en his­toire et c’est à par­tir de là qu’on peut lui faire subir le stress des sta­tis­tiques.

Il y aura tou­jours de la poésie, des gens qui écrivent des choses bizarres qui, dans leur abstrac­tion, leur obscu­rité, con­ti­en­nent plus de réal­ité qu’une chose qui est claire et évi­dente aujourd’hui, fùt-ce à tout le monde.

C’est pour cette rai­son que je pense que tu t’es trompé. La for­mule que tu as employée, « le théâtre comme art minori­taire »1 , amène un faux débat. Minori­taire, majori­taire, ce n’est pas le prob­lème.

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Jean-Marie Piemme écrit pour le théâtre depuis 1986. Ses deux dernières pièces L’INSTANT et UNE PLUME EST UNE...Plus d'info
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