Jean-Marie Piemme : On dit assez fréquemment que le théâtre est un outil du passé. Dans la situation technologique actuelle, et plus encore, future, il prend figure un peu incongrue. Certains vont même ‑prémonition ou souhait- jusqu’à le décréter potentiellement mort.
Jean-Pierre Vincent : Je ne parlerais pas d’un outil du passé. Par contre je parlerais de pratique archaïque, ce qui n’est pas du tout la même chose. Une chose archaïque peut être tout à fait moderne. Archaïque en quoi ? Par rapport aux nouveaux outils technologiques qui vieillissent si vite ? Archaïque parce que la seule chose sans laquelle on ne puisse faire du théâtre ‑encore que certains aient approché d’autres solutions- c’est le corps avec toutes ses virtualités, le corps avec sa voix, ses muscles, avec ses pensées, limité aux possibles d’un individu. Comment un individu, chair et sang pensée et sentiment se débat dans un monde où il peut y avoir des médias, mais aussi où il peut ne pas y en avoir ? Médias ou pas, ou aura toujours le cancer, on rêvera toujours la nuit, on aura toujours des problèmes de relation entre nous, on verra toujours venir la mort, etc… Et l’individu devra se battre avec ça, et le théâtre lui renverra cette image de lui.
En plus d’être une activité archaïque, au sens où je viens de le dire, je crois que le théâtre est une activité atavique, comme la poésie ou la peinture d’ailleurs. Qu’on ait peint sur les murs des grottes de Lascaut ou qu’on peigne dans les chiottes de la télévision, on peint. La peinture de chevalet se trouve menacée, comme une certaine musique, par le développement technologique mais il reste qu’on peint et qu’on continue à faire de la musique. Une autre peinture, une autre musique.
Compte tenu de cette permanence, je crois que ce qui risque le plus d’attenter à la vie du théâtre, ce n’est pas l’avènement médiatique qui modifie certes totalement le théâtre aussi bien que la vie quotidienne et culturelle des individus qui le reçoivent, donc des récepteurs d’art, mais c’est peut-être le fait que des dénicheurs, hommes politiques, responsables de grands appareils accréditent la prophétie d’une fin prochaine. C’était certainement le sentiment de Giscard d’Estaing à un certain moment, ou d’autres hommes politiques qui se sont retiré le théâtre de la tête, et c’est ce qui traîne dans la tête de ceux qui jouent à faire des scénarios pour l’avenir. Heureusement, on sait bien que le futur s’obstine à ne jamais se dérouler selon les scénarios prévus.
Mais on pourrait un peu l’aider en réfléchissant que cet art (qui rassemble les autres arts) nous laisse la possibilité d’évaluer de façon artisanale notre relation (volontaire) au monde. Le théâtre changera de figure. Peut-être que son ère « jacobine » et subventionnée va connaître une évolution. Mais j’ai néanmoins l’impression que s’il advenait un jour que le soutien de la collectivité publique au théâtre fasse défaut, il se recréerait dans les caves, à la mode des rats, quelque chose qui s’appellerait théâtre ou thaêtre, qui correspondrait à ce besoin d’imiter qui me semble plus chromosomique qu’on ne le croit chez les individus.
J.M.P. : J’ai l’impression aussi que tant que deux personnes parleront ensemble, la possibilité du théâtre restera présente. Deux personnes qui se parlent, c’est de la théâtralité et d’une certaine manière on pourrait dire que le théâtre ne fait jamais que travailler les formes de cette théâtralité-là. Ce qui est certain, c’est que le théâtre qui va venir — vous le pointez justement- n’aura plus le même visage. Vers quoi le voyez-vous évoluer ?
J.P.V. : Je ne sais pas trop. Il y aura des voies multiples et divergentes. Il me semble que la caractéristique du théâtre français actuel, c’est qu’il n’y a pas de courant majoritaire, il n’y a pas de pape, à la manière dont, à un moment donné, Jean Vilar a pu incarner un courant dominant. NiVitez, ni Planchon, ni Mnouchkine, ni Chéreau, ni moi ne sommes dépositaires de la voie royale. Et le problème est identique pour les plus jeunes. Il y a un travail à faire à Strasbourg, un au Théâtre Essaion, un à Ris Orangis. Ce n’est pas forcément le même.
Ce que j’espère le plus c’est que des générations jeunes, les gens qui ont vingt ans aujourd’hui, définissent leurs formes de théâtre, les définissent contre nous au besoin, comme nous avons un jour pris position pour un théâtre qui était le nôtre contre des gens qui en avaient une autre conception. J’espère qu’ils seront capables d’apprendre ce qu’on sait encore faire, et d’inventer des choses différentes et barbares par rapport à ce que nous faisons. Avec un niveau d’exigence comparable à celui que peuvent avoir des gens qui font de la musique rock. Je suis très content que des punk se tournent aujourd’hui vers le théâtre, même si certaines entreprises peuvent avoir un caractère momentané ou un peu mode. Ils vont nous secouer les puces. Espérons.
J.M.P. : La donnée nouvelle c’est la montée massive de l’audiovisuel, avec son cortège de malentendus. Les gens de théâtre ont des raisons d’être méfiants.
J.P.V. : J’éviterais de psychologiser le problème. Je ne dirais pas que les gens de théâtre sont méfiants. Je parlerais plutôt d’une situation objective, scientifique, de différence, d’altérité. Cette situation de radicale altérité rend les relations très difficiles. Il y a une contradiction absolue ou presqu’absolue ‑je ne vois en tous cas pas comment la surmonter simplement- entre la part vivante du théâtre et ce qui se produit de normalisé dans la machine audiovisuelle. Je ne parlerais évidemment dans son cas ni de spectacle (sauf au sens de société de spectacle), ni, a fortiori, d’art.
Le spectacle et l’audiovisuel ne s’adressent pas aux mêmes parties du cerveau, aux mêmes parties de l’humain, ou alors vraiment pas de la même façon. L’audiovisuel était jadis peut-être un vrai médium, un vrai intermédiaire entre des pratiques, un discours et un public, ou bien entre une réalité et un destinataire. Aujourd’hui, il n’y a plus que des messages, des messages qui se normalisent, qui redondent. Cela a des raisons idéologico-économiques. Plus que le cinéma, l’audiovisuel est une industrie. Et, de surcroît, une industrie de l’idéologie. C’est une industrie qui réagit à des critères économiques : les sondages, la quantité, et tend, de ce fait, à normaliser toujours plus ses produits.
Or le travail de l’art est précisément inverse : il tend à différencier tous les actes à l’infini, à les enraciner dans la qualité. L’art est un geste individuel vers des individus. Le public de l’art est un public individuel, même celui du théâtre. Ce qui est beau au théâtre, c’est quand une pièce qui s’adresse à des individus, réussit tout-à-coup à réunir sur une même humeur, sur une pensée partagée huit cents têtes différentes, qui pensent des choses différentes et qui sentent des choses différentes au spectacle. C’est un moment de dialectique entre le groupe constitué ce soir-là et chaque individu qui va avoir sa vision du spectacle, qui vous le racontera à sa manière.
Les médias ne visent pas à cet effet. Ils ne s’adressent pas aux gens avec ce souci de dialectique. Ils s’adressent à eux pour créer une unanimité ou une majorité, pour créer un consensus. Nous vivons sans doute encore sur une vision individualiste, humaniste, bourgeoise de l’art. Il reste que l’art s’adresse à la conscience individuelle, à la douleur individuelle, au secret, à la construction secrète de chacun, pour le relier à l’ensemble sous sa propre responsabilité.
J.M.P. : Est-ce dire que le rapport de l’audiovisuel et du théâtre est nécessairement problématique ?

