Bernard Debroux : Le théâtre, au XIXe siècle, était le lieu de débat des grandes idées. Aujourd’hui, ce lieu semble être la télévision. C’est là en tous cas, que pour un très grand nombre de gens, les discussions politiques, économiques, sociales, voire philosophiques, se déroulent. Face à ces enjeux, le théâtre politique a‑t-il encore un sens aujourd’hui ? Et, plus fondamentalement, quelle est aujourd’hui la dimension politique du théâtre alors qu’on sait que le théâtre a perdu cette place hégémonique qu’il pouvait avoir au XIXe siècle comme lieu du débat d’idées ?
Peter Brook : C’est une très bonne question. Pour y répondre, je crois qu’il faut placer le théâtre dans le contexte de toute la transformation de la société qui a eu lieu depuis le XIXe siècle à tous les niveaux. Un des phénomènes du XIXe siècle, c’est qu’il y avait une couche sociale, pas même une classe, mais une partie d’une classe, d’où venaient toutes les grandes influences. Lorsque je dis XIXe siècle, je parle aussi d’une grande partie du XXe siècle qui en est le résultat.
Le dernier phénomène de cet ordre que j’ai observé moi-même lorsque j’ai commencé à travailler à Paris était la domination sur tous les aspects de la vie intellectuelle qu’exerçait Cocteau. Cocteau était un homme léger, très superficiel, très habile, qui, par un mélange de talent et de mondanités, est arrivé à une situation de « pape », le « pape artistique ». S’il était mécontent ou peu convaincu par un spectacle, un livre, un poème ou un film, on savait que c’était très sérieux !
On peut donc dire que le XIXe siècle c’est le siècle des papes, c’est-à-dire des Autorités (dans les universités, dans la littérature, etc.). Il y avait partout ces piliers de la société qui donnaient une opinion, l’opinion acceptée par des milliers de personnes qui l’entendaient comme la voix de l’autorité. Il y avait toujours ce respect pour l’homme supérieur.
Dans la politique, dans les idées, il y avait non seulement la personne unique (prenez l’exemple de Marx qui par sa critique de l’esclavage, du colonialisme, est devenu subitement un symbole). Mais, en même temps, il y avait des groupes de gens qui influençaient les événements. Dans ce sens-là, on peut dire sans utiliser le mot de cette manière courante et un peu naïve, que dans la bourgeoisie ou en tous cas dans la couche de la bourgeoisie qui allait au théâtre au XIXe siècle, se trouvaient des gens « clés » d’où rayonnaient les influences. Je crois qu’aujourd’hui, dans les pays de l’Est, par exemple, c’est encore le cas. Les grands leaders d’opinions se trouvent aux premières ; lors de la première d’une nouvelle pièce à Moscou, on trouve, dans la salle, des gens dont l’influence et l’opinion sont déterminantes.
On peut donc dire qu’au XIXe siècle, le théâtre bourgeois était, jusqu’à un certain point, le lieu du débat d’idées avec néanmoins certaines limites au-delà desquelles le public se fermait tout de suite. La force politique du théâtre, jusqu’à l’époque de Brecht, tenait au fait que le théâtre était un lieu où certaines choses pouvaient être discutées et mises au jour de telle manière qu’un certain résultat, une certaine influence active pouvait en sortir. Mais, dès le moment où le théâtre politique prenait des attitudes plus extrêmes, où il devenait militant, il réduisait tout de suite son public ; un certain public composé de gens du « centre » avec beaucoup d’influence n’allait pas, dans la plupart des cas, se déplacer pour voir une pièce trop extrémiste. C’est ce phénomène qui a plus ou moins tué le théâtre politique : la pièce qui prêche aux convaincus. Lorsque le public est convaincu, l’événement n’a plus aucune valeur, aucune existence.
La télévision : lieu du débat d’idées ?
Dans cette optique-là, il est absolument certain que le lieu du débat est passé à la télévision. En Angleterre, par exemple, où la télévision a toujours été très active, libre et très probante, il y a eu des cas très nets (bien qu’il ne faille jamais attendre que les grands événements soient influencés par quoi que ce soit) où certaines choses ont été changées par des informations révélées ; où (grâce à la télévision) la conscience publique a été mise devant certains événements dont elle ignorait l’existence.
Il est certain que pour l’opinion publique, beaucoup de choses sont clarifiées par ces débats, et de toute manière, sans en juger la valeur, la télévision en est devenu le foyer juste.
Cela dit, je crois que ça libère certaines choses dans le théâtre. Il ne faut jamais perdre de vue, j’insiste beaucoup là-dessus, qu’on ne peut généraliser les phénomènes de théâtre ; il s’agit toujours d’événements entièrement différents les uns des autres. Il y a toujours un théâtre politique qui reste possible dans un tout petit contexte. Le meilleur exemple en est le Campesino qui était au plus fort quand, au moment de la grève, les acteurs allaient faire des sketches de 15 minutes à certains points précis, juste pour faire une provocation. Ce genre de théâtre direct, cette action directe par rapport à une situation immédiate, cette utilisation politique du théâtre, existera toujours, dans le sens que le théâtre est toujours une manière de dramatiser quelque chose dans le présent.
Hier, la police est entrée dans un foyer africain à Paris d’une manière assez atroce et brutale. On peut imaginer que, sur place ou devant la mairie de cet arrondissement, quelqu’un pourrait poser un acte théâtral tellement juste et fort qu’une certaine opinion publique soit sensibilisée. Là, sur place, au coin de la rue où se situe le foyer, ça pourrait animer quelque chose. Cela pourrait donner un certain courage aux membres peut-être déjà désabusés ou inquiets d’un autre foyer.
Mais il suffit d’imaginer un groupe d’étudiants venant d’un autre quartier de Paris, allant dans le même endroit et faisant une pièce sur le Salvador, ce qu’ils feraient avec complaisance, plaisir, joie, on verrait à quel point ce serait ridicule. On verrait à quel point essayer de mobiliser l’opinion publique pour ou contre un certain aspect de la situation au Salvador par le théâtre de rues est une action complètement inutile, surtout par rapport à l’exploration et à la clarification d’une situation qui peut se réaliser en une heure à la télévision. Pour cela, le moyen documentaire de la télévision est mille fois supérieur.
Rien ne m’a frappé d’une manière aussi forte de la pauvreté du théâtre comme support à une exploitation politique que les pièces de mon ami Peter Weiss. Marat-Sade n’était pas une pièce politique du tout, c’était un vrai drame de confrontation. Mais quand il a écrit sur l’Angola et surtout après sur Trotsky, on a vu que le contenu de la pièce pouvait être raconté en dix minutes. Le contenu didactique était vraiment pauvre si on pensait à ce qu’en deux heures et demie on pouvait faire sur Trotsky à la télévision. Si on pense à un film comme Le chagrin et la pitié, quelle densité ! C’est un film inoubliable qui peut influencer toute une manière de voir. Mettez à côté une pièce vaguement didactique, historique sur les aspects de la situation de la résistance et voyez à quel point le théâtre est pauvre.
S’il s’agit de chercher les moyens de rendre un argument intellectuel un peu plus agréable à assimiler parce qu’on passe par un acte de dramatisation, on voit là que presque toujours la dramatisation est bidon. C’est une utilisation du théâtre d’une manière faible et pas d’une manière forte.
Comment analyser aujourd’hui ce retour vers le fascisme, le Thatcherisme et le Reaganisme ? C’est notamment une réaction contre l’absence de piliers à la société. Par peur, on revient tout à coup à une personne pour essayer de résoudre la situation, puis ça ne marche pas et on retombe dans la situation, soit politiquement confuse qui est la situation en France, soit socialement chaotique du Liban.
Que signifierait aller faire du théâtre politique au Liban ? C’est impossible, non seulement parce qu’on serait tout de suite descendu, mais qu’il y a tant d’opinions et de plans divers ! La seule action théâtrale qui aurait pu avoir lieu si quelqu’un en avait eu, non seulement le courage, mais le génie et la force spirituelle, cela aurait été de faire à Lausanne une pièce qui aurait bouleversé ces 12 assassins bourreaux monstres qui s’étaient accumulés au Liban, sans avoir de bonne volonté pour discuter la paix. Aurait-il été possible de les ébranler humainement ? Ces 12 personnes étaient les seules qui avaient véritablement le rôle, la fonction nécessaire pour être influencés utilement par quelque chose.
Archétype et caricature
Mais revenons à la nécessité pour le théâtre d’être dramatique ; dramatique veut dire être devant des oppositions. Pour qu’une opposition soit dramatique, il faut qu’elle soit nette et forte. Les lignes de démarcation sociales et politiques étaient bien définies quand il y avait véritablement le prolétariat contre la classe dirigeante. Il y avait des oppositions très claires et Brecht a été le dernier à pouvoir utiliser d’une manière vivante et théâtrale ces grandes simplifications ; il a pu chercher des archétypes comme dans les théâtres traditionnels qu’il admirait : l’archétype de l’homme riche, celui du paysan, etc. Mais aujourd’hui, on ne connait aucun pays de l’Est ou de l’Ouest où les lignes de démarcation existent de façon aussi franche. Au contraire, tout est tellement complexe et mélangé qu’on ne peut pas dramatiser les oppositions de cette manière.
J’ai vu récemment à la cité universitaire, un théâtre indien ; c’est un théâtre très brillant, de paysans qui jouent des pièces avec brio et humour ; c’est vraiment le seul théâtre paysan complètement authentique qui a su s’adapter au monde moderne sans perdre ses qualités.
Il y a un équilibre extraordinaire entre ces gens du village et un Indien très cultivé qui est allé travailler et vivre avec eux. A travers l’humour des contes traditionnels du village, le public sent tout de suite les répercussions et les échos de ce travail parce qu’en Inde, les lignes de démarcation sont tellement fortes, il y a une telle différence entre un mendiant et un homme riche, il y a une telle violence dans les oppositions, que ça se dramatise tout de suite, sans exagération, sans caricature.
On peut dire au contraire que la caricature est une image très précise de la réalité. C’est dans ces conditions que la caricature devient légitime, quand la caricature, c’est la réalité. Mais quand c’est caricatural, quand c’est une fausse exagération pour prouver quelque chose, alors la caricature devient péjorative.
Tout cela pour dire que, pour moi, le théâtre aujourd’hui a une action politique et sociale tout à fait d’un autre ordre. Donner à certaines personnes qui ont le désir réel et honnête de s’éveiller davantage, la possibilité d’être elles-mêmes renouvelées par une réelle confrontation avec les contradictions extérieures et intérieures qu’elles vivent.
Dans ce sens-là, la base donnée par des images de la vie quotidienne vues lucidement, honnêtement et brutalement, redevient matériel théâtral. Le sens, la réalité politique est comme une base essentielle pour un grand événement théâtral. C’est très différent. La politique n’entre pas aujourd’hui comme élément de débat ni élément polémique ; elle entre comme un ingrédient essentiel dans toute observation dense de la réalité. Celui qui essaie de donner une image dense d’une réalité humaine (qui, obligatoirement, si c’est du théâtre, n’est pas seul, mais une personne dans des relations avec d’autres personnes) fera entrer l’élément politique qui, dans ce sens, peut prendre sa signification.
Je crois que le politique comme un point de vue politique, comme une explication, c’est une manière de s’aveugler à la réalité d’une situation.
Prenons par exemple La cerisaie qui est une pièce très proche de nous. La cerisaie a été tout récemment montée en Angleterre comme un poème, comme une idée triste, un chant de cygne, quelque part dans un monde irréel, comme une expression nostalgique, romantique. Si on suit cette option, on passe tout à fait à côté de la réalité de la pièce. Si on essaie de jouer La Cerisaie « politique » dans le sens d’une « pièce à thèse » pour mettre l’accent sur le côté « Gorki» ; une vision de la révolution russe, une vision de progrès, il me semble qu’on impose à la pièce une théorie politique qui n’est pas politique du tout. Mais si on revient à la pièce en voyant que les conflits humains à l’intérieur de la pièce sont en même temps de profondes expressions des courants à travers les personnages et que les courants qui traversent la pièce dans le microcosme sont les mêmes courants dans le macrocosme qui ont bouleversé la Russie toute entière, on voit où se situe la politique.
Il en est de même dans toutes les pièces de Shakespeare. Shakespeare ne pouvait pas écrire une situation unidimensionnelle. Ne pas chercher à comprendre ce qu’est, dans toutes ses pièces, sa dimension politique, serait une démarche aussi dépourvue de force que de ne chercher que la couche politique au détriment de tout le reste. On voit ça par exemple dans Coriolan, qui est très souvent poussé dans un sens ou dans l’autre.
Georges Banu : J’ai vu La Cerisaie montée par Karge et Langhoff comme une pièce de destruction politique de tous les personnages ; c’est vrai que là on joue contre le texte.
Le théâtre : une exigence
P. B. : Tout cela doit nous ramener à une question qui est essentielle pour toute personne qui fait du théâtre. Et il faut se la poser de manière beaucoup plus rigoureuse qu’autrefois : est-ce que véritablement je sers à quelque chose si je simplifie ? L’auteur, le metteur en scène, le responsable du spectacle, doivent s’affronter à cette question. Nous sommes tous tentés par la facilité ; savoir où on va, savoir ce qu’on veut dire, je crois qu’il ne faut pas rester dans une attitude aussi complaisante. Il faut se dire : est-ce que si je réalise tant d’efforts pour monter un spectacle, si je dépense beaucoup d’argent, si je construis des décors, des pantins, des masques, des personnages, est-ce pour, à la fin, dire une fois encore quelque chose qu’on a déjà entendu mille fois ? Tout ce travail est-il réalisé pour arriver à une simplification ? Est-ce que véritablement, je crois que cela mérite d’être démontré à nouveau et de cette manière ?
B. D. : Le théâtre serait-il du côté de l’exigence extrême par rapport à d’autres domaines artistiques aujourd’hui, comme le cinéma ou la télévision ? Et pour passer à une autre question qui concerne le rapport théâtre/film/télévision, vous dites que dans cet « espace vide », la relation acteur/spectateur doit être multiforme, à la fois politique, sociale, phantasmatique. Elle doit mettre le spectateur en face d’exigences très grandes par rapport à lui-même. Mais lorsqu’on filme le théâtre, on impose une image qui est celle du cadre que l’on fait et qui est assez envahissante. N’est-ce pas contradictoire ? Comment pouvez-vous faire les deux choses ? Cela tient-il aux moyens techniques que vous employez qui sont différents de ceux du cinéma au sens habituel ?
P. B. : C’est un peu comme les décorateurs de théâtre qui font en même temps pour eux-mêmes de la peinture, ce qui est tout à fait différent de faire un décor de théâtre où ils doivent servir mille choses. Ils sont de mauvais décorateurs s’ils font un décor de théâtre comme un peintre. Et puis ils rentrent chez eux et font en toute liberté leur peinture.
Dans le théâtre, je n’essaie pas de parler en mon propre nom. Mais parfois aussi, c’est agréable de parler en son propre nom. Parfois on fait des discours, parfois on écrit des lettres ; la même personne peut faire les deux choses. Même Andropov a écrit des lettres.
G. B. : Il y a maintenant dans le cinéma, une tentative de retour à l’artificiel. On a fait du cinéma jusqu’à maintenant, au plus près du naturel, et, aujourd’hui, certains metteurs en scène essaient de théâtraliser le cinéma, de montrer le caractère factice des décors, de filmer même la réalité comme du théâtre, je pense à Syberberg… Cette idée du faux dans le cinéma, est reprise aussi dans le théâtre : on dit de plus en plus que ce qui nous intéresse, c’est l’image en deux dimensions. Cette démarche vous intéresse-t-elle ou, au contraire, le noyau de votre travail est-il toujours la recherche du naturel, du vrai ?
Le cinéma, forme de notre époque


