Avec Wyncinka / Des Arbres à abattre, créé en 2014 à Wroclaw et qui a marqué le Festival d’Avignon 2015, Krystian Lupa retrouve l’écriture de Thomas Bernhard : auteur fétiche avec lequel il dialogue régulièrement depuis main- tenant un quart de siècle1, par la mise en scène de ses pièces de théâtre mais aussi, et peut-être plus encore, par l’adaptation de ses textes romanesques.
En Bernhard, Lupa trouve en effet une voix qui ne cesse de nourrir son propre travail et d’y répondre. Outre « l’expression d’une vérité orga- nique d[’une] écriture » qui ne se « conçoit pas sans le je de l’auteur », il y trouve un flux de paroles comme une « mise à nu du monologue intérieur » qui « lève le voile sur l’intérieur de l’homme », des flux de pensée marqués aussi bien par leur caractère obsessionnel et répétitif que par la dérive des associations, par la prétention à une lucidité analytique et rationnelle tout autant que du sceau de l’irrationnel, du chaotique, de la projection subjective, de l’amplification et de l’exagération. Dans une circulation complexe entre ironie et empathie, les textes de l’auteur autrichien offrent à la scène lupienne des personnages pris dans la contradiction entre le désir d’un absolu suraffirmé et la médiocrité d’un monde qu’ils dénoncent tout en y participant, entre la volonté d’atteindre la vérité et leur propre aveuglement. Lupa trouve enfin, et surtout, chez Bernhard, une « vision qui démasque, qui met à nu les hommes et leurs relations », et dans son humour ironique une « lame qui permet de percer les mystères humains dissimulés et difficiles à faire tomber. C’est un outil pour s’approcher de l’être humain surpris dans un état d’impuissance face à l’absurdité des situations, ou face à sa propre absurdité inconsciente »2 : une telle mise à nu est bien le principe par excellence de toute l’entreprise théâtrale de Lupa.
Cette « lame » – la « rage » qui traverse le texte de Bernhard, l’« irritation » qui donne son sous titre au roman – est, avec cette mise en scène des Arbres à abattre, l’occasion d’un regard extrêmement acéré. La réception avignonnaise a insisté sur la causticité de la critique des milieux culturels et artistiques que le spectacle pose implacablement ; mais il ne faudrait pas limiter au seul domaine social du « monde de l’art » le miroir ainsi offert à l’abandon des idéaux et des utopies au profit d’une médiocrité narcissique, tant il fait écho à une situation politique historique (voire anthropologique?) bien plus large. En 2015, c’est d’ailleurs Place des héros que Lupa a également mis en scène (à Graz puis Wroclaw) ; et, plus récemment encore, dans une performance intitulée Spirala, un court, et très fort monologue de Lupa, « Manifeste »3, exprimait des interrogations directement liées à la situation politique polonaise (et européenne, devrait-on dire) sur la résurgence du fascisme et sur la fonction redevenue incertaine de l’art et l’artiste face « au sens de nos vérités [qui] sont sans doute en train de disparaître ».
Avec le « dîner artistique » donné par les époux Auesberger juste après l’enterrement (l’après-midi même précédant le dîner) de la suicidée Joana, symbole des aspirations de jeunesse de cette petite société et révélatrice de leurs échecs ou de leurs renoncements, Holzfällen – Des Arbres à abattre mêle sur scène, comme Lupa excelle tou- jours à le faire, des points de vue et des niveaux de conscience différents, travaillant à porosité des frontières qui entraîne insensiblement le spectateur, comme les personnages, dans un lâcher-prise où les masques se fissurent et où l’humain est mis à nu.