Le deuil impossible
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Le deuil impossible

Le 29 Mar 1984
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Le corps dénudé, exhibé sur le lieu scénique par­le-t-il forte­ment le lan­gage d’un être-là, lourd et insis­tant ? A‑t-il vrai­ment pour effet de con­fron­ter notre quié­tude cul­tivée à la bru­tal­ité du naturel ? Ces corps dénudés que je vois racon­teraient-ils un sim­ple fait de pre­mière évi­dence que j’au­rais quelque peine à saisir ? Ces bras, ces jambes, ces sex­es, ces fess­es, ces yeux, ces tors­es dis­ent-ils : « Nous voilà sans fard, livrés tels quels, pâture pour votre voyeurisme, brûlure pour votre désir ? » Et pareil dis­cours n’ac­croît-il pas son bien-fondé lorsqu’il se sou­tient de la prox­im­ité du corps mon­tré et de regard voyeur là où nulle esthé­tique de lim­age n’al­lège le scan­dale ? 

Le corps dénudé, exhibé sur le lieu scénique par­le-t-il forte­ment le lan­gage d’un être-là, lourd et insis­tant ? A‑t-il vrai­ment pour effet de con­fron­ter notre quié­tude cul­tivée à la bru­tal­ité du naturel ? Ces corps dénudés que je vois racon­teraient-ils un sim­ple fait de pre­mière évi­dence que j’au­rais quelque peine à saisir ? Ces bras, ces jambes, ces sex­es, ces fess­es, ces yeux, ces tors­es dis­ent-ils : « Nous voilà sans fard, livrés tels quels, pâture pour votre voyeurisme, brûlure pour votre désir ? » Et pareil dis­cours n’ac­croît-il pas son bien-fondé lorsqu’il se sou­tient de la prox­im­ité du corps mon­tré et de regard voyeur là où nulle esthé­tique de lim­age n’al­lège le scan­dale ? 

La nudité sied au Groupov — c’est de son dernier spec­ta­cle qu’il s’a­gi­ra ici. Car de celle-ci, il ne tire aucun effet d’év­i­dence et il n’at­tend aucun sur­croît d’in­térêt. Pas même un petit béné­fice équiv­oque ou une plus-val­ue voyeuriste minable. À peine la gris­erie légère et fugace que donne tou­jours la provo­ca­tion lorsqu’elle est assumée et sans hys­térie. Si, par le corps dénudé, le Groupov capte et mon regard et mon désir, c’est pour ain­si dire calme­ment car de sa séduc­tion, il fait un plaisir de théâtre d’abord.

L’im­pudeur de sa pra­tique est une arme du sens ‑et non des sens- une joie de l’écri­t­ure, une ruse du sym­bol­ique, tout sauf la fra­cas­sante irrup­tion du vrai, du naturel, de authen­tique, du prim­i­tif, du tré­fonds. 

Passé le pre­mier moment de stu­peur que provoque tou­jours l’intrusion d’une réal­ité matérielle dans un espace oblig­a­toire­ment voué aux lan­gages, on reprend rapi­de­ment la mesure du dis­posi­tif théâ­tral : le corps dénudé se perçoit comme le vête­ment du comé­di­en ce soir-là à ce moment du spec­ta­cle. En abu­sant un peu du para­doxe, on dirait volon­tiers que ces comé­di­ens, habil­lés comme vous et moi au début de la représen­ta­tion, assis à nos côtés sur des chais­es pareilles aux nôtres, lorsqu’ils se dressent et se posi­tion­nent dans l’aire de jeu, revê­tent, en se désha­bil­lant, leur non-cos­tume de scène. Dans ce geste, ils énon­cent théâ­trale­ment toute la con­trainte Sig­nifi­ante du cos­tume au théâtre, le plaisir que l’on peut pren­dre à ruser avec elle, l’im­pos­si­bil­ité néan­moins d’y échap­per.

Le Groupov a pour le théâtre un amour fou car seul un amour fou peut ren­dre compte d’un deuil aus­si dif­fi­cile à faire. Le Groupov, en effet, met en scène la mort du vieux théâtre et, con­tra­dic­toire­ment, l’im­pos­si­bil­ité où celui-ci se trou­ve de vrai­ment mourir. Aus­si, au fil de la représen­ta­tion, on fait encore des gestes, on dit encore des mots, quelques gestes et quelques mots arrachés à l’ou­bli, que lon exhibe comme les ves­tiges d’un imag­i­naire théâ­tral révolu. On esquisse un pas de danse, petit frag­ment timide d’une réjouis­sance per­due, on risque quelques bribes de con­ver­sa­tion, comme au théâtre, on appelle les maîtres à la rescousse, mais les maîtres ne sont plus ce qu’ils étaient et tous les per­son­nages de la pièce ‑le vieux style!- n’ont pas la même con­vic­tion à chanter un chant brechtien pur et dur. Là où l’un chante à pleine voix comme pour s’il­lu­sion­ner encore, l’autre fait sen­tir la dif­fi­culté du chant ‑de ce chant-là, de cet auteur-là‑, sur son être. 

Quelques gestes donc, même dérisoires s’il le faut. Comme cette fin de spec­ta­cle où tous vien­dront saluer, cita­tion émou­vante de la joie d’a­vant quand le théâtre avait belle prestance et por­tait beau ; comme cette inter­ven­tion de celui que l’on appellerait le met­teur en scène, mon­tant sur le plateau pour effectuer un entrechat triste ou pour, de sa chaise au milieu des spec­ta­teurs, lancer quelques clameurs. Par­o­die de maîtrise, sim­u­lacre d’im­pli­ca­tion, rap­pel histri­on­ique d’une autorité : la mon­tagne accouche d’une souris.

Dans un « blanc » du spec­ta­cle, quelqu’un monte à l’as­saut du plateau et à grands ren­forts de gestes qui viendraient étay­er un dis­cours ferme, il dit, con­va­in­cu, des mots un peu inco­hérents et des­sine comme pour pass­er ou faire pass­er le temps. Remake joyeux de l’orateur muet des Chais­es d’Ionesco, il déri­sionne tout effort de com­mu­ni­ca­tion, et le fait que ce bèqgue soit ce qu’en d’autres lieux on appellerait un dra­maturge, n’est pas sans amen­er à la déri­sion sa touche spé­ci­fique. À d’autres moments, c’est Beck­ett qu’il faudrait con­vo­quer. Le Groupov opère sur le matéri­au scénique une inter­ven­tion un peu ana­logue à celle que Beck­ett fit naguère sur le lan­gage. Chez lui le mot se raré­fie, sort dif­fi­cile­ment et s’achève le plus sou­vent dans le ressasse­ment ou la vel­léité, chez eux c’est au corps que pareille aven­ture arrive. || est dif­fi­cile en effet face à leur agi­ta­tion et à l’inu­til­ité de celle-ci de ne pas songer à Oh les beaux jours et à Win­nie, enter­rée jusqu’au cou et répé­tant sans cesse sa nos­tal­gie d’hi­er — de ce temps où le sens des choses vous garan­tis­sait une vie. 

Pen­dant soix­ante min­utes, on com­mence, on arrête, on se lance, on assume et puis. et puis, et puis les bras tombent, les corps s’alour­dis­sent, le silence se fait, le vide s’in­stalle, la gêne pointe : moment poignant comme le sou­venir douloureux de la perte d’amour, la même envie et la même vacuité, une force iden­tique et une impuis­sance pareille. Lorsque le feu men­ace de s’étein­dre mais que la braise est vivante encore, com­ment s’y pren­dre pour trou­ver le souf­fle qui la viv­i­fiera ? 

Cela peut aus­si se dire comme suit : que peut-on encore racon­ter sur une scène, où la théâ­tral­ité nous inter­roge-t-elle et qu’in­ter­roge-t-elle en nous ? Que faire ? Que faire pour que vous spec­ta­teurs soyez un peu moins repus et pétri­fiés — fût-ce dans le bon­heur des pra­tiques sub­limes, et que nous, comé­di­ens, puis­sions croire un instant que nous sommes autre chose que des saltim­ban­ques à qui on jette un peu de chaleur comme il se doit aux exclus surtout lorsqu’ils sont bril­lants. Nous n’avons rien à vous dire, aucun mes­sage à délivr­er, cela va de soi, nulle reven­di­ca­tion, pas même un point de vue cohérent. I| ne nous reste qu’un grand appétit de théâtre, de ses gestes, de ses actes et nous ne pou­vons, ce soir-là, vous offrir qu’une esthé­tique des restes. Vous ver­rez donc autant de vides que de pleins, autant de creux que d’émer­gences. L’ar­rêt, l’i­nachevé, la sus­pen­sion, l’hési­ta­tion, la panne, la relance, la vel­léité, la déri­sion sont nos ressorts essen­tiels. Nous fer­ons pour vous quelques gestes du théâtre mais du moins le théâtre, par nous, ne fera-t-il plus sem­blant d’imiter les gestes des autres et de savoir où il va.

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Écrit par Jean-Marie Piemme
Jean-Marie Piemme écrit pour le théâtre depuis 1986. Ses deux dernières pièces L’INSTANT et UNE PLUME EST UNE...Plus d'info
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