YANNIC MANCEL : Vous avez costumé la quasi totalité des spectacles de Nicole Mossoux et Patrick Bonté. Comment s’est faite la première rencontre ?
Colette Huchard : J’ai d’abord connu Patrick en tant qu’assistant d’Alain Populaire avec lequel je travaillais et qui, je crois, a exercé une certaine influence sur Patrick en ce sens qu’au départ metteur en scène de théâtre, il s’est détaché progressivement du texte.
Y. M. : Quelle fut la première collaboration avec Nicole et Patrick ?
C. H. : JUSTE CIEL, leur tout premier spectacle.
Y. M. : Sur quelles options esthétiques vous êtes-vous accordés ?
C. H. : JUSTE CIEL était interprété en solo par Nicole et ce premier costume a été déterminant pour toute notre collaboration à venir. Il s’agissait de partir de Sainte Thérèse de Lisieux, et de concilier à la fois l’apparence de l’uniforme religieux et l’intériorité mystique. Il fallait tout à la fois évoquer la claustration et tous les fantasmes que cette claustration peut révéler et faire déborder.
J’ai donc tout de suite pensé à un costume transformable, en fonction des étapes et des états auxquels le parcours du personnage convoquait Nicole. On devait ainsi passer en plusieurs stations de l’austérité du corps dissimulé à la révélation du corps dévoilé, de l’enfermement à la libération, de l’état de contrainte imposé à la jeune nonne à l’explosion du plaisir et de l’extase, c’est-à-dire à ce moment où se confondent le désir mystique et le désir érotique.
Y. M. : Après cette première aventure qu’on imagine très intense, quels furent par la suite les spectacles les plus marquants ?
C. H. : Je dirais peut-être LES CORPS MAGNÉTIQUES, le dernier spectacle de Patrick, probablement parce que j’ai essayé, après avoir défini avec Nicole et Patrick une
esthétique et un vocabulaire communs, de casser quelque chose de ce qui probablement était devenu trop lisse.
J’ai pour la première fois tenté quelques distorsions en termes de formes et de matières par rapport à l’esthétique très soignée, voire un peu glacée — au sens où on parle de papier glacé — sur laquelle jusqu’à ce jour nous nous étions accordés.
Y. M. : Quand vous évoquez ensemble le corps et le mouvement, quelles contraintes vous fixez-vous ?
C. H. : Ce que j’apprécie beaucoup dans le travail avec eux, c’est que les entretiens préalables sont toujours très imagés. Par la suite, nous échangeons autour de ce que j’appelle des « maquettes en live » : au fur et à mesure des répétitions, j’apporte des propositions concrètes sous forme de vêtements, de tissus, d’accessoires qui deviendront costumes ou pas — nul ne le sait encore — mais qui contribuent à l’affinage du projet.
Y. M. : Vous ne dessinez donc pas ?
C. H. : Si, je dessine un peu, mais surtout pour moi, pour faire avancer et mettre en place le projet dans ma tête — des formes, des volumes, des couleurs -, mais dans ma relation aux artistes et à un projet précis, je préfère apporter des éléments concrets et faire immédiatement des essais au plateau. Lorsqu’avec Nicole et Patrick je suis invitée à intervenir, ils ont déjà commencé à travailler en amont avec les interprètes, ils ont déjà engagé les bases d’une recherche et ils ont déjà vérifié la pertinence du thème, de la dramaturgie, de la gestuelle du projet.
Je regrette parfois de ne pas être associée au projet plus tôt, mais c’est toute la différence
entre le théâtre et la danse. Au théâtre, on a un texte sur lequel tout le monde peut se mettre d’accord en amont. En danse, on part de rien. Tout s’invente sur le plateau. Il me faut donc attendre un minimum d’élaboration pour qu’à mon tour je puisse trouver ma place dans l’aventure.


