En 2013, Armel Roussel, auteur, metteur en scène, dramaturge, créait avec neuf comédiens La Peur au Théâtre National à Bruxelles avec ce postulat : « J’ai envie d’explorer comment la peur construit la société. La peur dans tous ses aspects, multiples et contraires : peur d’aimer ou de ne pas être aimé, peur de la mort ou de la vie. Comment, à cause de la peur de ne pas être accepté, on met en place des mécanismes inconscients qui, au final, nous empêchent d’être libres. » Les acteurs entraient sur le ring du plateau en peignoirs de boxeurs. Ils invitaient les spectateurs à considérer des hommes et des femmes en quête de sens, de l’autre, de soi, à travers les écueils de notre société. Cloîtrés dans un centre de rééducation comportementale, les personnages de La Peur vivaient leur crise existentielle au rythme d’un entraînement militaire. Ils pratiquaient des exercices déclinés sur un thème majeur : la tristesse est une volonté, la joie une fatalité. Le plateau devenait le champ de bataille contre les peurs organisées, orchestrées, contre la machination que l’homme exerce au mépris de soi et de ses contemporains. Des caméras d’observation, subjectives, accentuaient l’idée d’un spectateur convoqué pour témoigner d’une expérience. Nous observions des observateurs. Une porte s’ouvrait sur le laboratoire de théâtre. À la fin de La Peur, la boîte scénique se refermait. Une boule à facettes scintillait au-dessus des spectateurs.
Débute alors une histoire hors-champ, hors-théâtre. Un itinéraire. Armel Roussel, passionné de cinéma, change d’angle. Il imagine une route tracée en terres francophones – Québec, Canada, Comores, Suisse, Belgique, France, République démocratique du Congo – éclairée par des auteurs, sillonnée par des comédiens. Armel Roussel entreprend de diriger artistiquement une aventure théâtrale singulière conçue avec deux partenaires québécois auteurs et comédiens, Sarah Berthiaume1 et Gilles Poulin-Denis2. Montréal devient la première étape d’Après la peur : une « immersion dans la ville sous forme de road-trip ludique, philosophique et interactif en mini-bus ».
Quelque chose de beau, de fugace, d’éphémère
Onze auteurs écrivent douze partitions appelées chambres. Ils interrogent l’individuel et le collectif, la solitude et le vivre ensemble (expression galvaudée dans un triste contexte contemporain), le réel et la fiction, l’amour et la mort. Il n’est plus question de plateau, de quatrième mur à outrepasser. Il est question de réfléchir à une forme hybride. Une forme indéniablement intrigante, séduisante, parfois frustrante, pour le spectateur. Le procédé classique de la représentation théâtrale est bousculé, réinventé. Nous ne sommes pas tous assis dans le noir au même moment, au même endroit, pour découvrir une histoire, une esthétique, écouter des acteurs. L’enjeu fondamental de ce spectacle – si tant est que l’on puisse ainsi le dénommer – repose sur le rapport direct au spectateur. Douze projets se jouent chaque soir, en même temps et à plusieurs reprises. Le spectateur crée son parcours, décide des trois ou quatre chambres où pénétrer. Comment ? Suit-il un instinct, un conseil, une curiosité quant à la participation d’un artiste, au traitement d’un thème ? Le spectateur fait des choix, in fine se saisit d’une expérience. Passage du work in progress à l’experience in progress. Assister à trois ou quatre propositions artistiques en une soirée vise l’exaltation du spectateur. La frustration évoquée naît de cette exaltation. Envie de voir les douze projets, d’emprunter tous les mini-bus, de pénétrer tous les lieux comme une envie d’une longue nuit shakespearienne dans la Cour d’Honneur. Armel Roussel projetait « une fête des sens, une libre circulation des biens et des idées… un peu comme si l’on était sur un nuage où l’on croisait ses morts et ses amis. Quelque chose de beau, de fugace, d’éphémère. » Au Théâtre Les Tanneurs à Bruxelles où je découvre Après la peur, la salle de théâtre vidée de son gradin abolit une séparation entre l’espace de l’équipe artistique et celui du spectateur. Des tables correspondent à des projets identifiés chacun par une couleur. Un grand écran au fond de la salle présente le principe de la soirée conférant un rôle actif au spectateur. Au centre, Armel Roussel accueille en parfait maître d’œuvre. La direction artistique s’opère jusqu’au bout. Il annonce au micro les départs de spectateurs. Armel Roussel écrit, accompagne, trace la ligne artistique du travail puis met en scène l’éphémère du processus de représentation. Dans la salle des Tanneurs, sont également suspendus des messages, des mots écrits par des spectateurs d’une autre ville, d’autres mots itinérants. Après la peur déjoue les codes du temps et de l’espace. Le fugace se pérennise, l’espace se multiplie. Acteurs et spectateurs côte à côte, dans la ville.





