Vibrations transdisciplinaires

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Théâtre

Vibrations transdisciplinaires

Le 18 Déc 2018
Ghost Road. (c)Kurt Van der Elst.
Ghost Road. (c)Kurt Van der Elst.
Article publié pour le numéro
Couverture du numéro 136 - Théâtre Musique
136

Cher Fab­rice, ton tra­vail de créa­tion et de mise en scène mêle le théâtre à d’autres dis­ci­plines depuis le départ, mais les pro­jets scéniques liés à la musique y occu­pent une place de plus en plus grande.

Dès mon pre­mier spec­ta­cle, Le Cha­grin des ogres (2009), j’ai con­sid­éré le plateau comme une table de mon­tage où les acteurs, la vidéo et la musique for­maient une sorte de mon­stre dont les mem­bres s’articulaient les uns aux autres sans pour autant for­mer un tout.

Waj­di Mouawad a écrit, en pré­face de sa pièce Seuls, un très beau texte inti­t­ulé « un oiseau poly­phonique ». Il y racon­te la manière dont les dis­ci­plines s’entremêlent, non pas pour faire du mul­tidis­ci­plinaire mais du transdis­ci­plinaire, quand quelque chose ren­tre dans l’autre. C’est ce qui, selon moi, donne de la sin­gu­lar­ité et de la vie : par exem­ple, dans Sylvia, ma dernière créa­tion où la chanteuse An Pier­lé joue en live avec son quar­tet, il y a ce moment où l’actrice Mag­a­li Pinglaut prend le micro et chante un morceau d’An ; tout à coup elle sort de son mono­logue, et ça devient une expan­sion, très représen­ta­tive de là où j’aime arriv­er en mêlant acteurs et musi­ciens.

Au début, tu ne tra­vail­lais pas avec des musi­ciens live

Avec ma com­pag­nie, je n’en avais pas les moyens. Mais depuis le début, je tra­vaille avec des créa­teurs sonores, qui font du sound­scape, de la musique envi­ron­nemen­tale, voire du bruitisme comme dans Life : Reset (2009). Ensuite, dans Exils (2012), j’ai pu com­bin­er quelqu’un qui fai­sait ce type de musique « atmo­sphérique » avec un com­pos­i­teur, Kris Defoort. On n’avait pas encore de quoi avoir les musi­ciens live sur scène mais on avait des musi­ciens en répéti­tion pour enreg­istr­er des pistes.

Ensuite, j’ai ren­con­tré Hans Bruneel et la mai­son de pro­duc­tion LOD qui sou­tient les col­lab­o­ra­tions entre met­teurs en scène et com­pos­i­teurs pour des créa­tions de théâtre musi­cal. On a col­laboré de manière gradu­elle, d’abord sur Ghost Road (une trilo­gie d’opéras-roadmovies sur les villes aban­don­nées) avec Dominique Pauwels, un des com­pos­i­teurs en rési­dence chez LOD. J’ai décou­vert là un type de musique nou­veau pour moi, puisque Dominique vient d’une for­ma­tion clas­sique – même s’il est dans une recherche musi­cale con­tem­po­raine avec util­i­sa­tion de l’électronique entre autres – tan­dis que j’étais totale­ment vierge de toute con­nais­sance et expéri­ence du réper­toire clas­sique ou lyrique.

Dans le pre­mier volet, Ghost Road (2012), il y a donc, out­re l’actrice Viviane De Muynck, une chanteuse pour qui Dominique Pauwels a réécrit des arias. Dans le deux­ième volet, Chil­dren of Nowhere (2015), un quatuor de vio­lon­celles s’ajoute à une chanteuse et à Viviane. Le troisième volet est en pré­pa­ra­tion pour 2019 avec deux acteurs : mon frère David et Josse De Pauw. Dans ce genre de pro­jets, mon tra­vail per­son­nel de dra­maturgie et d’écriture scénique avance de con­cert avec le tra­vail du com­pos­i­teur et l’écriture de la musique, à par­tir du noy­au de l’expérience com­mune que con­stitue la décou­verte de ces villes fan­tômes, alors qu’à l’opéra, on tra­vaille d’abord sur le livret, puis vient la com­po­si­tion et ensuite la mise en scène. Dans les deux cas, ce ne sont pas « mes » spec­ta­cles, ce sont soit des créa­tions co-signées, soit des créa­tions où je suis sec­ondaire, au ser­vice d’une par­ti­tion ; et la tem­po­ral­ité y est dif­férente qu’au théâtre : il y a des temps lais­sés à la musique (une aria de 6 min­utes dans Ghost Road, par exem­ple) que je ne me per­me­t­trais pas de laiss­er dans un spec­ta­cle où c’est moi qui mène la nar­ra­tion, comme dans Sylvia, même si la musique d’An Pier­lé fait par­tie inté­grante du spec­ta­cle.

Que représente la musique dans ton tra­vail scénique ?

La musique est vibra­toire, elle s’adresse au cœur et aux tripes avant d’arriver au cerveau. Et qui n’est pas sen­si­ble au moins à un type de musique ? Pour moi, en tant que met­teur en scène, plane tou­jours la han­tise de ne pas être à sa hau­teur. Com­ment réus­sir à effac­er ma nar­ra­tion tant visuelle que ver­bale pour laiss­er place à la puis­sance musi­cale ? C’est cette vibra­tion que je cherche dans toutes mes mis­es en scène, à tra­vers l’entremêlement de l’image, de la parole et de la musique. On me reproche par­fois la froideur de mes spec­ta­cles à cause de leur tech­nolo­gie mais c’est pour moi tout à fait lié à la vie parce que ce qui est pro­jeté sur écran, par exem­ple, est filmé dans l’ici main­tenant de la représen­ta­tion ou est en rela­tion directe avec ce qui se passe dans le spec­ta­cle ; ce sont des êtres de chair et de sang que la caméra donne à voir, dans la con­struc­tion assumée d’un point de vue qui ajoute à la den­sité exis­ten­tielle de ces êtres ; c’est du théâtre, pas du ciné­ma, encore moins du pix­el art ou du numérique… C’est pour la même rai­son que je n’ai plus voulu lâch­er la dimen­sion du musi­cien live sur scène, parce que sa présence réchauffe le plateau et donne plus de valeur encore à l’ici main­tenant.

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Fabrice Murgia
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Isabelle Dumont
Actrice, créatrice de spectacles et de conférences scéniques, chercheuse curieuse, Isabelle Dumont a été interprète...Plus d'info
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