Les voies de la création théâtrale,
vol. XI Tadeusz Kantor -
Texte T. Kantor, études de Denis Sablet et Brunella Eruli
Ed. du CNRS, 1983, 288 p.
Une photo, p. 186, le montre debout, sur la gauche, bord cadre. Le bras est largement déployé, les mains à hauteurs inégales, formant comme une grande aile diagonale, et le regard fixe intensément les premiers rangs d’élèves de la classe morte. « Tadeusz Kantor, un chef d’orchestre : dit la légende qui accompagne la photographie. L’homme vient au souvenir par cette théâtralité-là :il se met sur la scène qu’il met en scène. Il accompagne physiquement l’acteur sur le plateau, intervenant çà et là dans son jeu. Parlant de cette présence de Kantor ‑c’est le titre d’une de ses contributions dans le volume que le CNRS consacre au metteur en scène polonaisDenis Bablet souligne à juste titre combien cette irruption inhabituelle au théâtre coincide chez Kantor avec une volonté opiniatre de rompre la tendance à l’homogénéité de l’œuvre. “ Toute l’activité de T. Kantor tend, au contraire, vers l’hétérogéneité de l’œuvre d’art. Toute sa démarche s’inscrit dans l’éclatement, la tension, la confrontation d’où naissent la provocation et le choc, le danger et la corde raide, l’opposition et la contradiction vitale : (p.19). Kantor n’est pas homme du Un, du Mème infiniment ressassé. En témoigne quasi physiquement la diversité des textes de lui rassemblés dans ce volume : texte théorique sur le théâtre et la mort qui se déroule comme un long poème réflexif, présentation des personnages de La classe morte, déroulé descriptif de la « partition scénique » qu’entrecoupent des notes ‑étonnantes- de mise en scène. Le tout forme un ensemble où la qualité de la pensée et de la formulation laissé apparaître en Kantor bien autre Chose qu’un metteur en scène parmi d’autres. Îl y à dans toute sa contribution écrite, dans sa disparité même, une maîtrise évidente qui laisse loin derrière elle le simple niveau du commentaire ou de la parole d’accompagnement. Ce qui s’écrit, chez Kantor, est œuvre au même titre que ce qui se montre ‑la même inquiétude, la même polysémie, la même rigueur et c’est un des mérites de ce livre de le faire pleinement sentir.
Œuvre d’abord, par la grâce de l’écriture Kantorienne, le livre est aussi instrument de travail par les études qui y figurent. Denis Bablet y apporte les commentaires biographico-esthétiques nécessaires à la perception d’un parcours si singulier et Brunella Eruli restitue, par le regard intérieur, les mille nœuds de Wielopole Wielopole.
Une large place est faite à l’illustration, et une bibliographie sélective de et sur Kantor clôt le volume.
Jean-Marie Piemme.
Enzo Cormann,
Berlin ton danseur est la mort,
Edilig 1983, collection Théâtrales
L’histoire, la grande, celle où se déploie le destin des hommes fait par les hommes est propice aux inscriptions tragiques :il s’y trouve ce qu’il faut de fureur et de bruit pour que prenne Corps avec quelque virulence la déchirure qui nous constitue. Dans le Berlin du nazisme et de l’après-guerre, une femme Gretl, ‑murée en elle-même refuse de quitter la cave refuge où elle vit avec sa fille et la femme qu’elle aime — Nelle. Elles se sont retrouvées tardivement après que lé cours des événements ait jeté la première dans une lente descente vers la honte. Une grande partie de la pièce est faite de tableaux en flash-back relatant quelques rencontres de Gretl poussée par son désir inquiet, tourmenté, contradictoire. Visiblement fasciné par ce moment historique, Cormann en rassemble tous les topos : côté histoire, les (inévitables?) scènes d’agitation nazie d’avant 33, l’incendie du Reichstag, la liquidation des SA ; côté personnages, le militant anti-nazi que Gretl aime et qui doit quitter l’Allemagne, l’ordure SS qui viole, l’industriel important qui adhère à l’ordre.
Tout cela ne va pas sans une certaine prévisibilité ‑voire une certaine stéréotypie, y compris dans la résolution optimiste qui clôt la pièce que ne contrebalance pas toujours l’existence de personnages forts comme celui de Gretl (il pourrait hanter l’univers fassbinderien) ou encore du SA Lincker dont le rapport au réel comme nécessaire déception est très perceptible. Il traîne avec lui un parfum de mort qui dépasse de loin l’image attendue : au croisement du réel et de l’imaginaire, il contribue à donner à l’histoire de Gretl ‑avec laquelle il fait couplée un moment- une couleur tragique particulièrement émouvante.
Jean-Marie Pilemme
Bernard Chartreux,
Dernières nouvelles de la peste
Edilig, 1983, Collection Théâtrales
De la peste vous saurez tout : comment un jour elle survint comment on la repéra, la manière dont elle frappa la ville et ses différents quartiers, le nombre de morts qu’elle fit, les symptômes à quoi on la reconnut, la manière de l’éviter, de la conjurer, de la combattre, les significations qu’elle a pu prendre ou qu’on lui a données, la liste des remèdes qu’elle appelait et puis mille autres choses que je ne saurais ici vous raconter. Mais quand je dis : tout, soyez sûrs que c’est bien tout. Le vent de l’exhaustif souffle sur cette pièce comme s’il fallait mesurer au poids des mots l’ampleur du mal. Chartreux ‑le TNS poursuit son aventure dans la forêt du langage, nous convoquant une nouvelle fois à ce paradoxe : la peste ‑le réel?- plus on en parle et moins on l’atteint. Qu plus précisément : la peste ‑la mort?- se signale à nous non comme la chose même dans sa brutale irruption, mais par la prolifération traumatique du discours qu’elle engendre. Ainsi contrairement à l’apparence, ces Dernières nouvelles de la peste ne visent pas le document que pourtant elles contiennent comme peut-être nulle autre nièce ne l’a osé. Car sous la prolifération, il faut repérer l‘angoisse et sous l’angoisse, nommer l’innommable : quelque part quelque chose manque, que l’ordre du langage ‑la culture- a pour mission de masquer sous ordonnance des mots. La saturation langagière comme écran, rempart, masque, garde-fou. Ce que Georges Didi-Hubéerman, dans un remarquable écrit-Memorandum de la peste, Christian Bourgois, 1963- qui accompagne la pièce de Chartreux et le spectacle du TNS énonce ainsi : Peste est presque toujours un mot pour rien, un mot pour un autre Peste est d’abord un mot pour l’oubli de la peste. Ou encore : L’écriture est le savoir d’une peur.
Jean-Marie Piemme