Post-modernisme : ce mot, pris en lui-même, peut déjà sembler suspect de par le renvoi qu’il implique à la notion de modernisme, qui elle-même a connu par trop de définitions contradictoires pour qu’on puisse encore la prendre pour argent comptant. Ainsi lorsque j’ai écrit, l’an dernier, un article de fond pour le « Village voice » à propos du Mariage de Figaro, que présentait le Guthrie Theater (article où l’identifiais le style de mise en scène d’Andrei Serban, ainsi que certaines techniques fréquemment utilisées dans le théâtre expérimental, avec le mouvement post-moderne en architecture), la rédaction du « Village voice » elle-même, que je croyais tout à fait convaincue du sérieux de la chose, n’en a pas moins légendé une photo de David Warrilow à l’aide d’un commentaire sybillin -«Post modernisez-moi ça»- qui donnait à entendre que cette nouvelle théorie constituait (ou, du moins, décrivait) une mode passagère plutôt que le passage à une ère culturelle nouvelle.
Pourtant, le terme renvoie bel et bien à un mouvement très réel ‑encore que non structuré- et s’emploie couramment dans les sciences sociales, les arts plastiques, la littérature, architecture, la danse et, tout récemment, le théâtre : même si le sens exact du mot varie d’une discipline à autre, il est entré dans l’usage et il faudra bien qu’on s en accommode !
Tout nous donne à penser que le théâtre ‑et donc la société, que celui-ci reflète vient d’aborder, ne fût-ce que par bribes et morceaux, un changement perceptif et culturel irréversible, celui-là même que la notion de post-modernisme veut décrire. Il ne s’agit pas que d’un style ou d’un mouvement mais, selon les termes du critique Robert Palmer, d’une « mutation historique touchant au fondement de notre pensée ».
En termes d’art dramatique, cette mutation promet d’être aussi décisive que celle qui se situe à la charnière du classicisme et du romantisme. De nombreuses analyses ont évoqué divers aspects de cette première transition, dont on peut conclure simplement que le théâtre y est passé du primat de l’intrigue (l’âme de la tragédie, selon Aristote) au primat du personnage, dont les critiques romantiques (Hegel, Schlegel) faisaient la pierre de touche du théâtre moderne — le mot moderne caractérisant ici, en gros, le théâtre de la Renaissance et des époques ultérieures. Conséquence particulièrement radicale de cette mutation : le principe actif sous-jacent au fait théâtral n’était plus à chercher désormais dans le monde physique extérieur (voire même souvent en dehors de la sphère humaine), mais bien dans l’univers mental et spirituel de l’homme. La conscience évinçait l’action en tant que moteur de la fascination théâtrale, dont elle devenait à la fois le sujet et la base structurelle : d’Œdipe-roi on passait à Hamlet, puis à A dream play, où décors, personnages et événements ne sont plus guère que les projections d’autant d’états de conscience : le stade ultime étant atteint avec Enattendant Godot, où une conscience terroriste finit de dévaster l’univers à mesure que s’en révèle absente une déité insaisissable qui n’est sans doute elle-même qu’une projection de plus ! Dans ce monde sans issue de Beckett, le spectateur est confronté à la simplification finale : ne demeure plus qu’un esprit solitaire face au cosmos vacant. « Ça ne manque pas de vide », ironise Gogo du fond de son désespoir. C’est « le drame de l’impasse », pour reprendre les termes du critique Carol Rosen ; une nouvelle naissance permettrait peut-être d’y échapper, mais la mort semble l’issue la plus probable et le dernier dilemme se résume à savoir lequel, de la conscience ou du cosmos, disparaîtra le premier…
Mais comment le théâtre lui-même ‑pour transposer à son endroit les conditions de l’univers beckettien- est-il censé sortir de l’impasse ? Peut-il dépeindre un cosmos désert ? Ou une conscience privée de tout référent dans la réalité objective ? Sur l’un et l’autre plan, c’est la faillite de la dualité homme univers, dont l’infinie palette de relations mutuelles était ‑Croyions-nous savoir- la finalité du témoignage théâtral.
Le théâtre de l’après-Beckett a bien dû affronter ce problème : des auteurs et metteurs en scène actifs à la pointe du théâtre semblent se trouver dans un monde nouveau, un monde où il n’y a plus rien « là-dehors » ni personne « ici-dedans » à imiter (selon le mot d’Aristote) ou à représenter ; impossible de re-présenter encore, semblent nous dire ces dramaturges. Le résultat, tel qu’il nous est apparu au fil d’une décennie de productions expérimentales collectives (tantôt à partir d’étonnantes nouvelles pièces, tantôt, à partir d’œuvres classiques en relecture}, semble être un théâtre curieusement refermé sur lui-même, battant en brèche les anciennes distinctions entre la personne et le monde extérieur, entre l’être et la chose — et ce non pas par la représentation du monde extérieur mais par l’élaboration d’un acte théâtral sur l’acte théâtral lui-même.
C’est par là justement, dans ce refus des dichotomies traditionnelles et dans cette fascination du théâtre pour ses propres objets, techniques et styles, que cet art dramatique mérite d’être rapporté au post-modernisme, dont la principale caractéristique est justement la mise en liquidation de toutes les frontières : entre les cultures, les sexes, les disciplines artistiques et les genres, entre la critique et l’art, entre l’acte et le texte, entre le signe et le signifié, et ainsi de suite. C’est parrapport à l’inversion ou à l’abandon des valeurs culturelles du passé que s’est défini ce sentiment de postériorité, qui investit depuis une vingtaine d’années chaque secteur de activité humaine dans les sociétés occidentales : notre monde se définit comme post-industriel, post-capitaliste, post-humaniste, post-apocalyptique, voire même post-cognitif.
Dans les arts de même, nous sommes post-littéraires. Sous le scalpel des structuralistes français, la littérarité du texte et mème la fière assurance de l’autorité de l’écrivain se sont trouvées démantelées dès lors qu’apparaissaient les innombrables conventions inhérentes à la langue, interdisant d’y voir encore un reflet direct de la réalité.
Tous les types de comportement organisé ‑mais le langage surtout- se sont avérés reposer sur des systèmes de signes agences en codes et cette prise de conscience que, là où nous pensions disposer d’une fenêtre limpide par où percevoir le monde objectif, nous n’apercevions en fait que la vitre elle-même, cette prise de conscience a entraîné la faillite des approches littéraires traditionnelles, faisant de la critique (l’écriture sur écriture) un genre de création littéraire à part entière.
La danse post-moderne s’est caractérisée par une même tendance à l’introspection, non pas au sens psychologique (la psychologie ayant constitué, en fait, l’apanage de la danse moderne comme du théâtre moderne) mais, dans la mesure où la danse devenait le sujet de la danse : tout au long des années septante, les chorégraphes postmodernes se sont consacrés au développement d’une danse sur la danse où, plus fondamentalement, d’un art du mouvement sur le mouvement, d’où la création de pièces entières à propos de la feinte, de la marche, du fait de tourner sur soi-même, etc. Les danseurs postmodernes se sont mis à analyser des systèmes de mouvements jusque là sans rapport aucun avec la danse : les gestes du sport, du jeu, du travail physique, entre autres. D’autres se sont ingéniés à citer les styles de danse les plus divers au sein de leurs propres travaux, ainsi Twyla Tharp recourant avec ironie au vocabulairedes danses modernes, du ballet et des danses de salon. L’architecture post-moderne, s’inspirant des théories linguistiques, a traité toute l’histoire de l’architecture comme un simple catalogue de signes, propres à être combinés et recombinés à volonté sans aucun égard pour leur culture respective, leur tradition ou leur origine. Un même bâtiment peut aujourd’hui juxtaposer des socles grecs, des arcs romains, des éléments Art déco et des hublots, sans que l’architecte porte pour autant aucun jugement sur la Grèce, Rome, les années trente ou la marine (pas même un jugement critique ou ironique) : son bâtiment ne constitue, dans son esprit, qu’un agrégat de signes purs, ou de signes de signes. Ce phénomène est particulièrement évasif dansla mesure où il semble — comme c’est d’ailleurs le cas dans d’autres domaines comporter deux facettes presque contradictoires : d’une part, l’architecture post-moderne est volontiers radicale et agressive dans son éclectisme, évacuant les associations culturelles traditionnelles comme autant de gribouillages sans fondement ; mais en même temps, elle abandonne la stricte orthodoxie du modernisme pour en revenir aux jeux plus souples et plus accessibles de l’effet décoratif et de la nostalgie.
Pour le meilleur et pour le Dire, voici donc le postmodernisme dans 5es œuvres, et d’en avoir saisi les méthodes de base va nous permettre aussitôt de considérer en perspective ce que nous appéelions hier lé « théâtre d’avant-garde » — et que Richard Schechner déclarait être, il y a deux ans déjà dans le « Performing arts journal », à Farticle de la mort. On voit dès lors apparaître, en filigrane des approches expérimentales de Richard Foreman, de Lee Breuer chez Mabou Mines, d’Elizabeth LeCompte avec le Wooster Group et de quelques productions isolées que je considérerai dans cet article, un fil conducteur particulièrement présent, à savoir que l’individu y a perdu sa situation centrale ; en termes de critique dramatique, nous dirons que, tout comme le personnage a jadis supplanté l’intrigue, il se trouve à présent éclipsé à son tour.
Le personnage, en fait, est mourant depuis un siècle. Strindberg, dans sa préface à Mademoiselle Julie (un texte incroyablement post-modernistée avant la lettre), écrit déjà que les « âmes » qui interviennent dans sa pièce sont « dépersonnalisèes »:elles sont autant de « collages d’étapes culturelles passées et présentes, à base de fragments de vies humaines et des vieux chiffons que sont aujourd’hui les robes de bal de jadis (….)». Brecht prolonge et radicalise ce vœu de Strindberg quand il dissocie l’acteur du personnage qui l’étouffait jusque là et lui confère une existence propre grâce au Verfremdungeffekt, l’aliénation brechtienne. Un pas plus loin encore, et c’est l’acteur lui-même qu’on va fragmenter, renonçant à la notion de personne en tant que facteur unifiant de l’œuvre dramatique. Au fil de plus de dix années existence, le Théâtre ontologico-hystérique dé Richard Foreman s’est attaché à montrer comment ce que nous avions cru être l’identité de la personne se désintègre, en fait, à l’examen, en un conglomérat de phrases et de gestes anodins, lesquels peuvent être considérés comme autant d’objets. On pourrait presque voir dans ce théâtre de Foreman l’univers de l’après-Beckett, où un cosmos vacant engloutit la conscience vacillante : ne reste plus désormais qu’un « théâtre de choses » — y compris la chose-idée, la chose-émotion, etc.
Le titre mème de Particle theory (La théorie des particules — 1972), un des « feuilletons phénoménologiques » consacrés par Foreman au couplé dé personnages Rhoda ét Max, est significatif de cette réification du monde du dramaturge : Rhoda, l’objet central de ce théâtre (le terme de personnage étant impropre en l’occurence), n’y apparaît que sous une forme fragmeéntée dans l’incarnation qu’en donne l’actrice-fétiche de Foreman, Kate Manheim : le visage tourné en sens inverse par rapport aux épaules, les veux et la bouche comme découpés à part et d’autres parties du corps (les seins, les fesses, etc.) apparaissant également comme des éléments isolés, à mesure que Rhoda se déshabillait puis se rhabillait avec une répétitivité toute mécanique, dénuée de toute connotation sexuelle ou émotionnelle. L’esprit lui-même semblait ici exister séparément, tout absorbé dans sa titubante exploration d’un étrange état intermédiaire entre être conscient et la chose. Un autre titre de Foreman, Rhoda in potatoland (Rhoda au pays des patates) résumait cette condition particulière du personnage, devenu un ensemble d’objets (parties du corps, stéréotypes gestuels, phrases toutes faites et idées reçues) à la traine d’une conscience exploratoire. Dix ans après La théorie des particules, Foreman signait la mise en scène d’un Don Juan fort discuté au Guthrie Theater, repris par la suite par Joseph Papp à Central Park dans le cadre duFestival Shakespeare de New York. Mais le public de la métropole a dû se passer de la note insérée par Foreman dans le programme de Minneapolis, où il avouait 5a dette vis-à-vis des théoriciens français — Foucault, Derrida, Kristeva, entre autres- « qui ont à mon avis repensé fondamentalement la nature de ce qui constitue l’être humains. Plus loin, Foreman précise qu’une pièce de théâtre constitue moins un lieu habité par une galerie de personnages qu’un système langagier traduit par des “ personnages analogues à un ensemble de miroirs qui se réfléchissent et se fondent les uns dans les autres » sous emprise d’un flot verbal assimilé à Son tour à un système de miroirs où 5e reflètent « les codes, les formules et les choix sociaux admis |.) dans l8 contexte d’une société donnée ». Toute la mise en scène poussait le spectateur à se concentrer sur l’intrigue plutôt que sur les personnages : tous les rôles masculins, vêtus de façon identique, talent et recoiffalient ensemble les perruques blanches qui couvraient leurs cranes rasés, créant l’impression d’un chœur fantomatique d’aristocrates au teint livide, se déplaçant et s’exprimant à la manière d’un être unique jusqu’à ce que l’ensemble des personnages n’apparaisse plus, en un sens, que comme un éventail de variantes sur le thème de l’hypocrisie, sans qu’il fût encore possible d’aimer ou de haïr tel ou tel individu.
Foreman transformait ainsi Don Juan en une performance truffée d’effets d’aliénation : le chœur imposait à l’action une mise en abime, des rideaux successifs se levaient ou se baissaient sur des tableaux toujours différents et des emprunts musicaux ou visuels à une curieuse panoplie de styles venaient constamment rappeler qu’il s’agissait non pas de la réalité mais d’un spectacle : ici l’opéra côtoyait Bach ou un air de flamenco, là des masques dans le style balinais Contrastaient avec le code gestuel assigné à Don Juan, fortement réminiscent de l’opéra baroque (encore que cette dernière coïncidence fût peut-être involontaire); tantôt des miroirs renvoyaient à la salle sa propre image, tantôt des lampes au quartz venaient périodiquement aveugler lé spectateur — autant d’effets destinés, comme ces cordes, désormais proverbiales, que Foreman tendait en travers du plateau, à déséquilibrer notre regard trop naïf et à contre-carrer nos mouvements de sympathie pour le personnage ou d’identification avec lui. Ce n’est sans doute pas par hasard, soit dit en passant, qu’un des rares spectacles de facture plus traditionnelle de Foreman ‑le seul, avec L’opéra de 4 sous- se soit construit à partir de textes évoquant des personnages qui traitaient leurs semblables comme des objets.
Comparé à la chosification glacée qu’opère Foreman, le « je » fluide qui traverse les trois Animations de Lee Breuer peut bien évoquer un univers infiniment rassurant dans son humanité — mais à y regarder de plus près, cette branche plus confortable du théâtre expérimental investit en fait l’autre terme du dilemme post-beckettien. C’est le revers de la même médaillé, sauvant la conscience aux dépens du monde objectif : car sile « je » est ici partout, il s’ensuit donc qu’il n’est plus nulle part ! Lee Breuer et Mabou Mines ont débuté au théâtre avec des pièces brèves de Beckett, traitées selon une approche post-moderniste originale qui voyait dans les « le » de Beckett non plus des individus concrets, mais bien l’écho de la grande “Cornemuse universelle » dont le bourdon résonne en chacun. Rétrospectivement, les pièces de Beckett revues dans cette optique apparaissent comme des exercices préparatoires aux trois magnifiques Animations de Breuer, dont l&s personnages centraux ne sont plus des êtres humains, mais sont devenus des animaux ou, plus exactement. des métaphores animalières. On joue ici d’amalgames langagiers recourant, pour citer Bonnie Marranca, « au procédé rhétorique, au vers de macaron, au néologisme, au son rythmé, à l’association verbale » et au calembour alambiqué, amalgames qui sont à leur tour servis dans un style aussi composite que les trois figures qui servent dé prétexte aux pièces ‑le Cheval, le Castor et le Chien‑, style qui emprunte au dessin animé, au feuilleton radiophonique ou télévisé etautres stéréotypes presque assimilables à des archétypes. C’est la mème méthode de spectacle à propos du spectacle que Breuer appliquait à ses deux pièces inspirées de Lulu de Wedekind, Earth spirit et Pandora’s box (L’esprit de la terre et La boîte de Pandore), montées à l’American Repertory Theatre de Cambridge : cette Lulu était une satire d’elle-même, les acteurs munis de micros citant ou disant le texte sur des modes divers plutôt que de chercher à créer Fillusion qu’ils étaient les personnages incarnés, et cette satire de cabaret se transformait à Son tour en une suite de numéros de music-hall, du concert de rock au film et de la lecture spectacle à la scène de piscine hollywoodienne. De nombreux spectateurs abonnés furent scandalisés ou perplexes face à ce spectacle, mais Wedekind, lui-mème un fou du cirque et du cabaret, l’aurait probablement approuvé. Or ce « je » syncrétique des textes de Breuer, non pas affecté à un corps ou à une personnalité unique mais réparti au contraire, entre acteurs et marionnettes ou entre diseurs en coulisse et mimes sur le plateau, ce « je » n’est pas fondamentalement différent de la personnalité fragmentée que Foreman met en scène : de part et d’autre, le spectateur assiste moins à l’établissement de relations entre des personnages qu’à l’interférence de niveaux et de canaux distincts, qu’ils soient d’ordre verbal, visuel, musical ou tout autre encore. Ça et là, des bribes de personnage peuvent venir se mêler à ce leu, mais le personnage n’en a pas moins perdu sa position dominante en mème temps que sa cohérence : il s’est dissous dans la masse des éléments du spectacle.
Dans l6 travail d’Elizabeth LeCompte et du Wooster Group, on retrouve cette fragmentation de la personne et cette fusion des niveaux de réalité dans le théâtre post-moderne, mais appliquées cette fois au théâtre lui-même : plutôt que de démembrer des personnages individuels, LeCompte s’est attaquée de la même façon aux pièces de théâtre traditionnelles, bâties autour de cette notion du personnage. À trois reprisesdéjà le Wooster Group s’est livré à ce travail de déconstruction, successivement à partir de The cocktail party, Long day’s journey into night et Our town, tandis qu’en janvier dernier se sont données les générales publiques d’un quatrième travail de ce type, LS.D. incorporant de longs passages de The crucible d’Arthur Miller.
Nous prenons ici déconstruction au sens que lui a donné un mouvement né au sein de la critique post-structuralisté en France : il ne s’agit pas d’une entreprise de destruction de l’œuvre littéraire, mais bien de confronter celle-ci à des interprétations potentielles contradictoires. Ainsi dans Route 1 & 9, Our town (Notre ville) était interprété dans le style de jeu des feuilletons télévisés et présenté en gros plan sur les moniteurs vidéo, en contraste avec la comédie satirique noire qui a tant choqué le Conseil des Arts de l’Etat de New York1 : la tendre nostalgie pour une bourgade du New Hampshire apparaissait Soudain comme un honteux travesti de la bonne conscience sociale. Notre ville ? Les idées reçues entretenues par le public lui-même au sujet de Amérique rurale éclataient soudain en pièces, et son malaise était encore accentué du fait qu’il constatait en même temps sa complaisance à rire des Noirs ainsi caricaturés à l’extrême. Un ultime cliché était encore remis en question avec la séquence pornographique qui terminait la pièce — et qui en constituait le seul moment innocent, le seul temps de vérité.
De cette façon pour le moins inattendue et brillante, le théâtre, ne consistant plus désormais qu’en lui-même, en bribes de pièces, en numéros d’un autre âge et en séquences de cinéma portées à la scène (soit un patchwork culturel entièremenent artificiel), peut désormais se livrer à une critique sociale aux effets dévastateurs : le théâtre dévient ici ce lieu totalement auto-référentiel qu’appelait de ses vœux cet autre pré-post-moderniste, Antonin Artaud : un espace qui se déploie à partir de lui-même, à l’égal de la vie. LeCompte a progressivement débarrassé ses “constructions : (c’est le terme qu’elle affectionne) de la charge du personnage, et ne nous permet plus même de nous raccrocher à la personne de l’acteur. Elle-même, tout en se considérant comme l’auteur de ces « constructions », se défend d’écrire autre chose que des “transitions entre deux segments de culture : ainsi, l’auteur lui-même se dissout dans les conventions de pensée, d’écriture et de représentation d’une culture, laquelle se dissout en retour sous le scalpel du théâtre post-moderne.
Le théâtre post-moderne n’est pas, comme on pourrait le croire, l’apanage exclusif de quelques groupes expérimentaux. Un certain nombre de pièces de théâtre en bonne et due forme 56 sont préoccupées de la fragmentation de l’individu, de l’aliénation du langage et, par voie de conséquence, de la remise en question du texte lui-même. Il ne fait aucun doute que la tradition théâtraliste européenne, culminant avec Pirandello, a préparé le terrain pour cette nouvelle école dramaturgique, même si une différence majeure distingue les pièces post-modernes de celles de Pirandello : les œuvres récentes ont dépassé le problème de la réalité face à l’illusion, ce problème disparaissant dès lors que lon considère, comme on le fait aujourd’hui, que toute réalité fixe est une fiction. Dans ces pièces nouvelles, tout est dans la mouvance d’un spectacle qui constitue la seule réalité. Heathcote Williams avait dix ans d’avance quand il écrivit en 1966 AC/ DC (la « cornemuse universelle » est d’ailleurs un emprunt à son introduction de l’édition de la même pièce chez Viking press), que le Chelsea Theater Center a monté il y a bien des années déjà, à la stupéfaction générale. Quand l& mème Chelsea Theater a fermé ses portes, il s’apprêtait à porter à l’affiche une première pièce d’Eric Overmyer, nettement post-moderne : Native speech (Langue maternelle), montée récemment à Los Angeles. On a joué à New York, Chicago et Minneapolis Seventy scenes of Halloween de Jeff Jones, une pièce dont les septante parties isolées peuvent se jouer dans n’importe quel ordre indifféremment. Leave is to Beaver is dead (Laisse faire castor est mort) ‑le titre à lui Seul annonce un théâtre post-représentatif- s’est montée à San Francisco et à Toronto, outre dix représentations au Public Theater à New York.
Leave is to Beaver is dead de Des McAnuff, pour ne parler que de cette dernière pièce, combine la pièce de théâtre et le concert rock. Ses personnages, vertigineusement dépourvus d’identité, ont fermé les portes de leur clinique pour drogués et s’occupent maintenant d’une affaire énigmatique baptisée « The show », le spectacle. En quoi consiste ce spectacle. Apparaît-il dans l’action de la pièce, ou celle-ci n’en est-elle que le prélude ?
Pourquoi les personnages changent-ils de nom à mi-chemin du deuxième acte ? S’agit-il bien de personnages, ou bien d’acteurs — puisqu’ils contrôlent en même temps la régie son et lumière en une contradiction apparemment « naturelle » avec l’artifice à plusieurs niveaux du thème central de la pièce ? Et quelle langue parlent-ils, toute la pièce flottant dans une espèce de « mer morte : linguistique”? De brillantes épaves émergent de ces flots, mais ils Sont au langage usuel à peu près ce que les ordures sont aux aliments et, comme la perruche morte que contient un seau à glace posé sur la scène, découragent tout usage « normal » — mais à quel usage « normal », de même, pourraient répondre la carcasse de voiture et la borne d’incendie qui ornent un décor d’intérieur ? À la fin du deuxième acte, nous sommes assaillis par d’autres questions encore : Dennis a‑t-il réellement été tué ? Ou sa mort n’est-elle qu’une scène du « spectacle » ? Ou bien encore ‑on frémit à y penser- le « spectacles consiste-t-il à tuer Dennis Mais McAnuff élude chacune de ces questions et, en guise de troisième acte, nous offre un concert rock ! Mais quelle importance ? Ce n’étaient que des questions pré-postmodernes, de toute façon !
Tout le théâtre post-moderne n’est pas à ce point obscur, ni forcément inaccessible pour le public new-yorkais. Le metteur en scène Andre Serban, Sans être l’inventeur de ces nouvelles techniques, les a popularisées grâce à deux très brillants spectacles montés à New York et environs : Le mariage de Figaro en 1982 au Guthrie Theater et, plus récemment, Les trois sœurs à l’Amerian repertory Theatre. Dans cette dernière mise en scène, Serban renonçait à tout illusionnisme, plaçant tout bonnement l’action dans un théâtre. Tout le décor consistait en une tringlé métallique supportant un rideau de velours rouge ‑un élément appartenant au théâtre, non à la représentation. Le plancher tout en miroirs de Beni Montresor (repris du spectacle du Guthrie Theater, dont il était déjà lé décorateur) réflétait chaque personnage et chaque accessoire dans son isolement hyper-réaliste. Un des effets de cette option théâtraliste était d’accentuer l’impact esthétique des objets et de minimiser celui dés figures humaines. Les trois sœurs elles-mêmes n’arrivaient pas à émerger en tant qu’individualités : au début de la pièce, une bande enregistrée faisait entendre leur dialogue sous forme répétitive et, quand les trois actrices prenaient le relais, leurs voix ressemblaient curieusement à celle de la bande, Toute la pièce, en fait, semblait aussi distante qu’une récitation chorale, en plus drôle souvent.
Déjà au Guthrie Theater, la comédie de Beaumarchais était devenue un tumultueux pastiche de bribes de performances, au point qu’on se demandait si la mise en scène n’était pas une misé en boîte du théâtre postmoderne lui-même ! Le jeu mélodramatique, la Comédia del’arte, le ballet, la danse espagnole, des gangsters de Chicago, le Docteur Folamour, la musique de film muet, du Mozart à tue-tête, lé tout dans ce décor improbable, sur cétte patinoire où les personnages se « distançaients » par tous les moyens de locomotion imaginables — c’était bien ‘éclectisme forcené et ‘obsession du spectacle typiques du post-modernisme ! Encore fallait-il Compter avec étonnant coup de théâtre de la scène de mascarade du dernier acte, au début de laquelle le mur du fond se levait pour révéler un autre mur, derrière, lui aussi entièrement tapissé de miroirs. Mille taches de couleur, rouges, bleues ou dorées, scintillaient en un carnaval pointilliste, dont on se rendait bientôt compte qu’il n’était en fait que le reflet des couleurs des sièges dans la salle. Avec cette image inspirée, on saisissait enfin l’attitude fondamentale du théâtre post-moderne, à savoir qu’il n’y à rien, au fond, « la-dehors » : pas de « monde réels », mais simplement un théâtre qui se regardé se regarder.
Un mot, pour terminer, sur le post-modernisme superficiel et déformé qui a envahi les scènes à la mode : c’est devenu un cliché de mise en scène que de faire surgir des marionnettes javanaises en ombres chinoises, l’orchestre du Kabuki, des danses rituelles indiennes (d’Amérique) ou tout autre « signe » emprunté aux cultures traditionnelles, arraché dé son contexte et réinséré à titre décoratif.
Parfois aussi Ces « signés : sont réassemblés en « rituels de l’instant » par des artistes qui veulent croire que le théâtre peut élaborer une métaculture dans laquelle les divisions sociales cesseraient de masquer l’élément humain fondamental : c’était un tel idéal qui animait la troupe expérimentale internationale dé Peter Brook Mais ce genre de pillage culturel, surtout quand il se produit sur les scènes commerciales, pourrait aussi bien être qu’une forme avancée de ce « théâtre dé consommations contre lequel fulminait Brecht et qu’il appelait le « théâtre culinaire ». On peut s’effrayer à la perspective que notre théâtre est peut-être bien en train de devenir un vaste supermarché, une grande surface achalandée en « signes » vidés de leur sens, de provenance toujours plus exotique et réassemblés en une culture artificielle et devenue inhumaine !
Le titre du dernier livre de Richard Schechner, La fin de l’humanisme, renvoie au message équivoque du post-modernisme et, par extension, à la plus troublante parmi les questions qui se posent aujourd’hui. En effet, le processus culturel dé fission et de fusion qui & entraîné la mort du personnage et le remplacement de la réalité objective par la scène quand elle 88 représente elle-même, ces deux tendances peuvent sembler refléter les processus scientifiques et politiques qui sont très réellement à mème désormais d’annihiler toute vie sur cette planète. Mais la « fin de humanisme » peut tout aussi Bien signifier la fin de ‘arrogance de l’Occident telle qu’elle se manifeste depuis la Renaissance — voire même, au delà, la fin de cet anthropocentrisme qui nous pousse à dévaster nos forêts a torturer la vie animale et à transformer la lune en un dépôt d’immondices. De ce point de vue au contraire, la dissolution du personnage (et celle de la notion d’être humain) dans le tourbillon des forces culturelles et naturelles devient un aveu d’humilité, une dés-illusion dont les hommes et les femmes modernes pourront faire le meilleur usage. L’illumination à laquelle est parvenu le post-modernisme, et qui apparaît au théâtre avec autant de profondeur et de façon pas moins complète qu’en tout autre domaine, n’est rien d’autre que la vision du monde qui s’était imposée a Bouddha : son enseignement était que l’identité ne peut être continue et que toute la souffrance des hommes naissait de leur désir déraisonnable d’une permanence. Toutes les fonctions humaines, dit-il dans l«Udana », sont des ondes impersonnelles au sein du flot universel : « il n’y a personne qui voie : il n’y a que la vision. Personne qui entende, mais seulement le fait d’entendre. Personne qui pense, mais uniquement la pensée. »
Si nous en sommes à la fin de la carrière du personnage sur la scène, par quoi a‑t-il été remplacé ? Peut-être par un flux des six éléments distingués par Aristote, tous conjoints, le personnage et l’action n’étant plus à même de dominer les quatre autres, la musique, la diction, la pensée et le spectacle. Et Aristote, pour avoir mis en évidence indépendance mutuelle de ces six aspects du théâtre, fait presque figure de premier annonciateur du postmodernisme. Reposons la question :si le personnage est mort, quel reflet de nous-mêmes, en tant que public, nous renvoie désormais le théâtre ? Peut-être commençons nous enfin à nous apercevoir sous l’aspect de ces constellations éphémères de pensée, de vision et d’action dont le Bouddha faisait l’image de la nature humaine.
Traduit de l’américain par Daniel De Bruycker
- On se souviendra que le Wooster Group s’était vu retirer sa subvention au lendemain de la première du spectacle, peu avant sa présentation dans le cadre du Kaaitheater ‘83. ↩︎