Dans l’univers de formes, d’images, de musiques et de mots qu’il met en scène, Alain Timar est, depuis dix ans, un plasticien au théâtre. Fasciné qu’il est par l’œuvre d’art, il voudrait faire de l’espace théâtral, de l’instant éphémère, une œuvre qui demeure, que l’on peut retrouver, intacte, permanente et vivante dans l’émotion, l’imagination et la sensibilité de ceux et celles qui l’ont vécue.
De 74 à 79, peintre, graphiste, inventeur de sons, d’ambiances et d’atmosphères, il brosse des personnages, trace des histoires, s’empare de textes d’auteurs comme Homère, Ionesco, Aristophane, Lorca… et les intègre à son univers.
Dans ces premières années d’une recherche obstinée et tenace, Alain Timar crée seul, maîtrisant d’un bout à l’autre chaque élément du spectacle, manuellement et intellectuellement. Tout part d’une idée, de la rencontre d’un texte, d’une vision, et s’inscrit dans le mouvement d’un personnage qui se fixe et repart, dans la tessiture et le timbre d’une voix qui dérape et se fige, dans le volume, la couleur et le rythme d’un éclairage qui fait naître et la vie et la mort ! En aboutissant des spectacles qui sont le fruit d’une démarche artistique extrêmement personnelle, c’est également et paradoxalement cette volonté de recréer et son propre univers et le monde, qui lui font rencontrer à partir de 79 le peintre, le sculpteur, le musicien, l’écrivain… d’autres créateurs.
Ces rapports-là, leurs implications dans le travail de l’acteur, leur nouveauté pour le regard et la mémoire du public, on les observe particulièrement du Tardieu X8 (huit pièces de Jean Tardieu tirées de Théâtre en chambre et de Poèmes à jouer, spectacle qui marque et qui date la première collaboration entre un peintre et Alain Timar dans une création.- 1980), au Yes peut-être de Marguerite Duras (1981), les quatre pièces de Samuel Beckett (Comédie, Cascando, Va-et-vient, Pas moi) réunies sous le titre Histoire encore (1983) et la création, en cours de réalisation au moment où j’écris de Ani Maamin, un chant perdu et retrouvé, de Elie Wiesel.
Spectacles qui mêlent « le vivant et l’artificiel, et répondent à cette question souvent entendue dans les jardins du Festival l’année dernière : « Mais qui est Timar, d’où vient-il ? ». Et où va-t-il?…
Enquête
On trouve chez la plupart des créateurs ce même besoin énorme, vital et farouche de créer. C’est une nécessité constante. En y consentant, ils y engagent leur vie. A cause de cela, l’art ne peut être imitation, il est et doit être création. Dans chaque création, on peut dire que se manifestent « le Vivant et l’Artificiel » : le Vivant, ce qui est contemporain, vécu au jour le jour et l’Artificiel, ce qui est produit par l’art (et par l’homme) et non par la nature, résultat du talent, de cette volonté de créer. Dans cette volonté de vivre l’art, chaque créateur entreprend à sa manière un travail sur lui-même, un corps à corps avec son temps. Il y pose sa griffe, le saisit, le malaxe, pour y voir plus clair, lui soutirer ses secrets. « Jamais je n’ai cherché à exprimer quelque chose en créant — m’avoue le sculpteur Olivier Brice, collaborateur et complice d’Alain Timar pour deux créations. Quand je me mets à l’ouvrage, je ne suis pas poète ! Mon travail a peut-être de la poésie,… moi, je n’existe plus. J’avance librement, sans contrainte, je me bagarre avec la matière. Après, j’y vois plus clair ! Tout sort de mes mains, de mon cœur, de ma peau…». La création, pour tous, est un aveu. Et ce qui fait la valeur, l’authenticité, la force d’une œuvre, c’est la force de l’aveu autant que l’aveu luimême. A chacun de trouver le comment, le choix des armes en quelque sorte, leur actualité.
Alain Timar, lui, a opté pour le théâtre, son espace, son instant, comme un plasticien pour la matière, un musicien pour l’instrument. Artisan et créateur, il en joue et tente de le vivre en liaison avec les autres arts, jusqu’à le faire éclater vers de nouvelles dimensions. Liaison passionnée, viscérale chez lui et dont il exprime l’urgence quand il écrit : « Peintres, plasticiens, musiciens… ont quelque chose à dire au théâtre comme le théâtre a beaucoup à leur dire. » Une conviction qui, mise en œuvre, nécessite un investissement humain considérable à la mesure de l’enjeu, de ses risques, de ses espoirs.
Etat d’esprit
Vivre le théâtre avec cette ouverture (vers d’autres expressions et recherches artistiques, mais aussi technologiques), c’est affirmer d’emblée le théâtre comme univers. Un univers qui, aujourd’hui, ne peut plus ignorer les mondes qui l’entourent et qui, capable de s’y confronter, de les intégrer sans les dénaturer tout en s’en enrichissant vraiment, pose sans cesse la question de ses propres frontières et de son fonctionnement.
Dans cette association toujours neuve avec des plasticiens, des musiciens, parfois des écrivains contemporains, Alain Timar souhaite à la fois offrir un terrain d’aventures, d’expérimentations, d’influences réciproques, et, par conséquent, tirer le maximum de chacun, sans réduction. On retrouve ici ce même refus du « spécialiste de l’intérieur », trop habitué à la machine théâtrale et à son fonctionnement, qu’exprimait Jean Vilar dans son « non » au décorateur : « le peintre et non pas le décorateur ! Car le peintre et ses couleurs, éclaire, explique, interprète, et ce sont ses couleurs qui, unies à la qualité du style de l’auteur, au ton et au talent de l’acteur, assaillent le spectateur, ne le lâchent plus… C’est ce que j’ai tenté de faire… Aidé en cela, secouru, conseillé, voire dirigé par « mes » peintres, par des hommes qui tous les jours manient des couleurs, non de l’eau de rose, des couleurs brutes, non des fadeurs ; qui depuis toujours ont engagé leur vie dans ce maniement quotidien…» (Jean Vilar — Mai 1955).
Bien sûr, le problème se pose un peu différemment aujourd’hui : beaucoup de scénographes étant eux-mêmes plasticiens (cf n° 12 d’Alternatives théâtrales), recourant à la solitude et l’intimité de leur art pour ne pas se laisser asphyxier par leur fonction dans l’institution théâtrale. Ce recours, ils le ressentent comme primordial, à juste titre. Mais leur fonction les oblige à rechercher des solutions pour le spectacle. Aussi, consciemment ou inconsciemment, ils sont imprégnés de schémas, de structures plus ou moins traditionnelles, même s’ils se veulent contemporains dans leurs démarches.
Pour Alain Timar, le problème est « déplacé » de par sa spécificité et les relations qu’il suppose au cœur même de la création. Car, il ne s’agit pas de demander au peintre ou au sculpteur de réaliser un « décor » pour un spectacle, ni au compositeur d’écrire une musique d’accompagnement, ornementale et secondaire, par rapport au reste, (ni de soutenir les bravos finals). Non !
Sensible à la force de leur personnalité artistique, pressentant de profondes connivences entre leurs univers, son univers et son projet, Timar leur propose de se remettre en cause à travers une Création. Une proposition dynamique et sans ambiguïté. Ce qui l’intéresse, c’est la densité d’une œuvre déjà bien présente « derrière » le plasticien et le compositeur ‑elle est le point de départ de la rencontre- et ses possibles dépassements dans la création.
J’ai eu la chance de participer, en 1983, à une conversation entre Alain Timar et Samuel Beckett, au moment où se concrétisait le projet de monter ensemble quatre de ses courtes pièces dans un même spectacle, sous le titre Histoire encore. Le caractère novateur de cette entreprise (l’une des pièces, Cascando avait été écrite pour la radio, le souci d’inclusion avec l’univers plastique, la place de la musique…) exigeait l’accord de l’écrivain. Cette conversation a été révélatrice de la vision d’Alain Timar sur Beckett, révélatrice aussi de sa façon d’aborder un spectacle, une création. Timar lui a présenté le projet en termes de musique, de matière et de mise en scène. Ces trois dimensions, il les reliait à l’ensemble de l’œuvre de Beckett tout en rendant compte de sa propre démarche, de son originalité, de sa modernité.
Plasticien avec les plasticiens, musicien avec les musiciens, Alain Timar leur parle d’abord d’eux-mêmes, de ce qu’il aime en eux, oubliant à la limite complètement le théâtre. Dans le dialogue qui s’instaure, il peut commencer à s’exprimer en tant qu’auteur de spectacle et metteur en scène. Il explique alors son projet, sa vision, les désirs que le monde du plasticien ou du musicien ont éveillé en lui par rapport au texte et à l’acteur. Il se définit en tant que créateur face à cet autre créateur avec qui il aimerait aller plus loin, travailler. Et parce qu’ils ne sont ni des théoriciens de l’art, ni des ascètes d’un art sacro-saint auquel il ne faudrait pas toucher, tout devient alors possible… la compréhension est immédiate, je dirais miraculeusement immédiate, tellement ces mondes habituellement s’ignorent. En résumé, on peut dire que le monde du peintre Alain Grosajt a rencontré celui de Tardieu, puis de Duras, que le monde du sculpteur Olivier Brice a révélé celui de Beckett et investit aujourd’hui celui de Wiesel, et cela grâce à un travail constant de sensibilisation, d’essais, de tentatives, de mises en espaces, effectués par le metteur en scène, où le plasticien s’investit dans une adhésion a priori sans réserve, avec une totale confiance… Cela peut paraître fou, utopique, irréalisable ! Pourtant, c’est grâce à cet état d’esprit, dans cette réciprocité et cette qualité de rapports, par cette liberté de création et d’intervention que ces rencontres ont pleinement abouti, jusqu’à l’acte public du spectacle.
L’affaire théâtrale
Alain Grosajt, Olivier Brice, un peintre et un sculpteur qui sont exemplaires. Avant de travailler avec Timar, tous les deux ne s’étaient jamais confrontés au théâtre. Je ne crois pas leur faire affront en disant qu’ils ne s’y intéressaient pas. Ils se sont donc trouvés comme en terre étrangère, dans un espace théâtral tout à fait original, tout à fait neuf pour eux. Et ils se sont jetés passionnément dans l’aventure. Ne possédant aucune « ficelle » du métier, « innocents », ils n’étaient pas tentés de réduire leurs possibilités, leur capacité d’imaginer ou d’inventer. La réussite de leur collaboration ne se mesure pas uniquement à la réussite du spectacle : elle est aussi présente dans le prolongement personnel, une fois les projecteurs éteints, seul devant la toile ou la terre. Si quelque chose de neuf apparaît, c’est qu’alors cette expérience, cette traversée qu’ils viennent de vivre, a été jusqu’au bout authentique et nécessaire.
- La création de Tardieu X8 marque le début d’une nouvelle étape dans le travail d’Alain Timar. Il rencontre le peintre Alain Grosajt et décide de monter avec sa collaboration huit petites pièces de Jean Tardieu. Regardez les titres, ils sont révélateurs : Comment parler des arts, Monsieur moi, Le sacre de la nuit, Le guichet, Trois personnes entrées dans des tableaux, Comment parler musique, Une voix sans personne, Conversationsinfonietta. Avec ce qu’elles comportent de comédie et de drame, ces huit pièces se veulent aussi prétexte à développer un univers aux frontières du réel, un jeu de cache-cache, une aventure entre la forme et le texte. Après avoir vu cette création, Jean Tardieu déclarait dans une interview : « J’avoue que ce spectacle a été une véritable révélation pour moi… La modernité et la nouveauté du spectacle sont totales… J’avais écrit ces pièces dans un esprit de recherche… Les recherches remarquables et la mise en scène nouvelle d’Alain Timar ont permis la reconquête et la retrouvaille de ces textes. La liaison entre le plastique et le sonore, le visuel et le jeu sont absolument intimes ; le rôle tenu par le peintre Alain Grosajt m’apparaît très important. »
Dans cette première expérience avec le théâtre, aux frontières du réel, Grosajt crée d’étonnants visages, presque abstraits, utilisant toutes les ressources du dessin frotté, de la photographie travaillée, du collage. Son graphisme (parfois seulement signe évoquant et parfois délibérément dérisoire), la mise en scène d’Alain Timar (tout en geste, en « ombre », en dédoublement), les mots traités musicalement, les lumières jouant sur quelques objets privilégiés, tout aboutit à abolir les personnages et à les fixer pourtant dans une éternité poétiquement perceptible. En sortant de cette création, il écrivait à Alain Timar : « ton travail a permis au mien de devenir autre…». Il exposera la même année une série de toiles à la fois en marge et issues de ce travail. L’année suivante, il récidive pour la création du Yes peutêtre de Duras. Timar, qui a suivi l’évolution de sa peinture, pressentait l’intérêt qu’elle pouvait avoir « in abstracto » pour le Yes… Pourtant, il ne saisissait que partiellement le « biais » par lequel il arriverait à extérioriser, concrétiser et faire aboutir l’intuition initiale du spectacle. C’est sur ce terrain, et dans l’espace théâtral, que leurs deux sensibilités se sont confrontées. Dans ce texte de fin du monde (ou le début d’un autre) écrit comme un scénario, truffé de « blancs » laissant la place à des possibilités multiples de juxtapositions musicales et scéniques. Ils choisissent d’abord de faire perdre au public le sens des proportions, des dimensions et du temps. Timar incline la scène. Grosajt réalise alors une toile englobant la scène et le fond, de 6,50m sur 10m, traitée sous forme d’effacements, de peinture estompée dans les gris et les blancs, peinture incrustée par endroits de matière, travaillée par la lumière révélatrice de certains éléments, des couleurs, des volumes, véritable présence palpable au cours de la représentation. Deux comédiennes évoluent enveloppées dans des formes qu’elles habitent, constituées de tissus peints et de matière plastique transparente. On ne voit apparaître que les visages maquillés, le tout traité comme une peinture abstraite et dans l’esprit de la toile. Encore une fois, cette seconde expérience et le spectacle luimême fourniront la matière et l’inspiration d’une série de toiles, fragments et approfondissements de l’univers créé en étroite collaboration avec Alain Timar. Grosajt évoque l’après-spectacle comme les coulisses du peintre : « la rencontre avec l’espace d’Alain Timar (j’entends par là son théâtre et son noir) fut pour moi l’occasion de me confronter à de nouveaux éléments. Il en résulta un glissement hors du cadre. De nouveau la toile et le papier blanc, cet autre lieu, cet autre support. Tout au long de l’hiver, le travail d’atelier libère les formes, oubliant le texte et l’affaire théâtrale… Il est évident que ce travail me paraît disponible, prêt à de nouveaux glissements, peut-être à de nouvelles créations. Manifestement la connivence est toujours là, avec une force et une tension picturales nouvelles…»
Olivier Brice, c’est la matière. Sculpteur, il aime se jeter à l’aventure et quand Alain Timar lui propose d’essayer d’exposer quelques unes de ses sculptures dans son théâtre, pour voir ce que ça pourrait donner, il accepte tout de suite : « C’était une expérience à faire, originale de par la possibilité de les mettre en « situation », de les « éclairer » — me dit-il. Je me suis tout de suite senti très à l’aise avec le théâtre, le lieu, les murs noirs, l’idée du sol recouvert par endroits de sable. L’effet obtenu a été concluant ! J’y ai découvert quelque chose de nouveau, de rare : mon travail est monumental et là, en plus, c’est la théâtralité qui se révélait. Aussi la proposition d’Alain (travailler avec lui pour le Beckett) m’a tout de suite emballé. A cause de l’esprit dans lequel nous allons travailler, sans contrainte, avec une grande liberté et beaucoup d’échanges. C’est capital!… Je ne suis pas décorateur, je ne ferai pas un décor. Je voudrais que mon travail s’incorpore au théâtre, s’y introduise. Ça ne me préoccupe pas de ne pas comprendre Beckett. J’aime me jeter à l’aventure, et cette aventure-là me passionne ! ».
Alain Timar transportait en lui depuis longtemps certaines intuitions, certaines envies de matière pour Beckett. Quand à la F.I.A.C. 82,1 il a vu Brice exposé, l’association entre Brice, Beckett, et sa vision à lui, s’est faite presque naturellement. Le choix de quatre courtes pièces a permis une grande liberté d’interprétation de cet univers, tout en restant extrêmement rigoureux quant aux idées de Beckett, au suivi de son texte, à son intégralité naturelle. Olivier Brice et Alain Timar ont expérimenté dans cette création un désir de rencontre, une liberté et une exigence de travail, dans un climat de confiance réciproque. Que ce soit dans l’idée du sable qui petit à petit a envahi tout l’espace (25 tonnes), ou certaines sculptures qui ont été créées, essayées puis retirées du spectacle, ou bien encore ces images, ces idées, ces ambiances qu’Alain Timar lui a impulsées et qui ont modifié son travail…, l’univers plastique d’Olivier Brice a été influencé, mis en espace, modifié, sans que cela pose le moindre problème. Je pense aussi à l’une des portes du grenier de Brice qui s’est retrouvée dans l’univers du spectacle, à ce vieux vélo plein de poussière apporté par un comédien, à cette barque… De cette création (et dans cette création) sont nées de nouvelles sculptures, de nouveaux personnages. Debout, pris dans le vent, en mouvements presque déséquilibrés, Brice les a baptisés Les hurlevents. Inutile de dire qu’ils courent le monde aujourd’hui, de musées en musées ! Et Brice a réalisé plus d’une centaine de « Mutants » pour la création du Ani Maamin de Elie Wiesel. Cent personnages d’environ 1,70m, meurtris, pétris de matière, de silence, d’une sensualité exacerbée… Une accumulation de « Mutants », véritable foule, sur 250 mètres carrés de plateau…
Grosajt, Brice, les prolongements positifs de ces spectacles témoignent d’une greffe, d’une expérience presque biologique qui renvoie le plasticien (les autres aussi) à son art et à sa vie avec, peut-être, une authenticité supplémentaire, une nostalgie. Exilé volontaire en terre théâtrale, il rentre, enrichi !
Pris par surprise
Grâce à ces échanges profonds, réciproques, à ce va-et-vient permanent, facteur de propositions et de découvertes, Alain Timar orchestre, dans une sorte de dirigisme éclairé, les différents éléments du spectacle en train de naître. Il crée, met en scène, réalise. En effet, le concours artistique pluridisciplinaire participe d’une écriture totale dont lui seul détiént toutes les clefs. S’il travaille dans un premier temps avec chacun séparément, c’est pour ensuite réunir le tout, le faire cohabiter et, profitant de la « surprise », le faire vivre en une réelle symbiose. Tous les éléments du spectacle existent par euxmêmes. Mais quand les choses se précisent, dans un même mouvement, ne s’ouvrent-elles pas sur de nouveaux horizons ? Contacts nouveaux, nouveaux chocs… Les comédiennes et comédiens ont juste eu le temps de se déstructurer de leurs habitudes de la scène. Cela tombe bien ! Ils ne sont plus les détenteurs exclusifs de la communication théâtrale : l’univers est là, les musiciens aussi, dans l’espace à conquérir… Une conquête d’autant plus importante que l’acteur, son métier, sa sincérité, sont en jeu.
Presque naturellement et traditionnellement, le comédien au théâtre, parmi tous les éléments d’un spectacle, se situe au-dessus. En schématisant, raisonnons pour lui : « moi comédien, je dialogue, certes, avec l’espace scénique, le décor, la musique, mais mon dialogue essentiel, ma conquête véritable, c’est le public. J’en suis convaincu ! En définitive, c’est moi, le reste aussi bien sûr, mais c’est moi en premier, qui assure tous les soirs le succès de la pièce. J’en suis le centre, la réalité, le médiateur : j’ai le pouvoir du texte. C’est moi qui souffre, qui affronte le public, en reçois, parfois, les applaudissements…»
Le comédien revendique sa place de « vivant » face à l’«artificiel » de la représentation. On imagine sans peine le côté à la fois déconcertant et passionnant de la démarche théâtrale d’Alain Timar pour le comédien : il n’est plus seul à parler, à communiquer, à prendre possession de l’espace… La notion de vivant et d’artificiel bouge, l’un et l’autre s’interpénétrent par la magie du spectacle. Tout est mis en scène !
Intégré à d’autres respirations différentes de la sienne, le comédien peut « paniquer », se sentir perdu dans ce microcosme, exiger d’avoir le public pour lui, face à face. Ou alors, dans ce jeu subtil d’étroites correspondances, il peut trouver la vitalité pour lui et pour le spectacle d’une authenticité nouvelle, renouveler ses énergies…
No man’s land
Premier choc du comédien ? L’espace vide et le texte. Il en explore les moindres recoins et de l’un et de l’autre, fait connaissance. Puis il devra commencer par se dépouiller, se déshabiller, de ses habitudes, dévoiler ses ressources, se faire connaître. Mis en danger dans un processus, une démarche qui, lui aussi, l’engagent énormément. L’acteur a l’impression d’être nu et blanchi, de ne plus rien savoir, de n’être plus capable, dans un premier temps, de discerner le vrai du faux… Instinctivement, il ressent pourtant que dans ce « no man’s land », tout devient possible et qu’il peut travailler.
Par intuition, Timar choisit des comédiens(nes) qui, en plus de leur technicité, de leurs possibilités d’ouverture et de dérive vers une certaine musicalité et une présence plastique, transpirent déjà quelque chose des personnages et des textes qu’il met en scène. Par essence, l’acteur travaille sur son propre corps, sa matière propre (visuelle et vocale), sa mémoire. Pour révéler ce naturel qui n’est pas réaliste, qui peut être inattendu, étrange, hésitant, il y a nécessité d’une mise en recherche, en confiance, d’une sensibilisation réciproque à tous les niveaux, aussi importante et profonde que celle qui doit exister entre le plasticien, le compositeur et le réalisateur. Elle est au fond de même nature. Là aussi, Alain Timar propose aux comédiens(nes) de vivre, avec tout leur art, leur personnalité, leur envie de se surpasser, la même expérience : une remise en cause dans la création. Travail de la voix au quotidien pour en faire reculer les frontières, travail du rythme pour casser les dictions trop « théâtrales », mais aussi, dès le départ, travail d’improvisation pour que les comédiens puissent se voir les uns les autres. Ainsi le public est déjà là en chaque comédien qui observe, et Alain Timar intervient, profite de l’occasion, pour expliquer, dans l’espace encore vide, comment ils seront intégrés à l’ensemble de l’univers.
Alain Timar est un « obsédé » du détail, avec les comédiens, terriblement « voyeur ». Pour lui, le geste, aussi insignifiant soit-il, est aussi important que la parole. Parfois, les improvisations lui servent à se faire oublier. Il scrute le meilleur et le pire en chacun, regarde l’ensemble, écoute une intonation, l’inflexion d’une voix, retient ce qui doit être conservé. Et s’il donne l’impression que tout irait mieux avec moins ou plus de « technique d’acteur », c’est pour les pousser au bout d’eux-mêmes, en saisir la particularité comme la totalité (attitudes, formes, matières).
En séances individuelles, solitaires ou communes, les comédiens conjuguent leurs énergies, proposent, montrent leur imagination et parviennent à une certaine cohésion du groupe. Alain Timar cherche avec eux et par moment se retire. Un autre élément concourt à renforcer cette cohésion au jour le jour de façon souvent ludique : une danseuse chorégraphe mène chaque matin un entraînement en étroite relation avec les thèmes qui seront développés dans la journée, ainsi que les problèmes de chacun. Timar en homme de théâtre est aussi plasticien pour l’acteur, musicien pour sa voix, chorégraphe pour ses déplacements. Il le fragilise, l’éclaire en cet instant et le tire vers d’autres dimensions… Timar au bon sens du mot, est autant un utilisateur d’acteurs qu’un directeur d’acteurs. Mais tout ne doit pas être dévoilé, expliqué, théorisé. Une part de mystère subsiste toujours dans ce qui est techniquement maîtrisé.
Petit à petit, les comédiens voient les premiers éléments de l’univers déchirer l’espace, se situer, progresser avec eux. Dans le Duras, c’est la toile ‑totalité de l’espace, du volume- qui est peinte et s’efface au fur et à mesure des répétitions. On essaie d’y intégrer les deux comédiennes et leur « forme enveloppe », leur maquillage naîtront dans ce sillage. Pour le Beckett, Brice prend des empreintes, moule les corps des comédiens (trois femmes et deux hommes), sculpte et fige les mouvements dans la vie et la vitesse. Les comédiens s’abandonnent dans cet espace et ce temps où rapidement se matérialisent d’autres présences, émotions spécifiques, parallèles à leurs propres émotions, à leur propre langage.
C’est l’éclairage, présent pratiquement dès le début des répétitions qui les attire, les fait bouger, leur donne la parole. L’éclairage a ici fonction de personnage, comme une voix, comme un pinceau avec des traces.
Et quel effet a‑t-il sur le travail du comédien cet envahissement des « Gisants » pour le Beckett, l’arrivée des trois jarres, de la table et des chaises, des objets quotidiens (peut-être ceux des personnages de Beckett) pris dans la matière de Brice…, et cette barque échouée au fond, où un passeur attendra pour toujours on ne sait quel voyage, cet envahissement enfouissement dans le sable d’Histoire encore restreint-il la liberté de l’acteur ? Et dans cette nouvelle géographie des « Mutants » qui peuple peu à peu l’espace du Wiesel, il y en a plus de cent, espace parcouru par le champ lumineux d’un projecteur qui bouge, pareil à l’œil d’une caméra qui découvre, le comédien se sent-il insidieusement, puis subitement, en liberté surveillée ? Comment ne peut-il pas penser que ce Théâtre ne lui appartient plus tout à fait, quand arrivant au matin, en l’ouvrant, il le trouve habité ? D’ailleurs ne se sent-il pas lui aussi habité, animé, cerné dans son travail ? N’en ressent-il pas l’urgence ? Une femme écrivait qu’il était impossible, qu’on ne le lui ferait pas croire, que ces corps pendant la nuit n’échappaient pas au sculpteur et metteur en scène…
Impressions parallèles
En un sens, cette femme a raison, ne . riez pas ! L’univers, dans lequel elle a l’impression d’être entrée par effraction, contient tellement de vie… Parfois il est un piège, parallèle et plus vrai que la réalité, tout vibrant et si proche, presque à fleur de peau. Elle sent bien que si elle fermait les yeux, cela ne changerait rien.
A la suggestion visuelle, s’ajoute la suggestion sonore, véritable langage, qui s’emparant d’un mot, d’une note, d’un son au plus près d’un instrument, a son existence propre. Ici, la qualité et la recherche accordées à la musique en tant que voix, personnage, peinture/ matière, passent par une attention donnée de l’écoute de cette musique.
Dans le Yes… par exemple, tous les sons, la voix et la musique instrumentale sont modulés, étirés, par instant retravaillés électroacoustiquement. Voix humaines et instrumentales créent un espace sonore où le texte de Duras, le dialogue de ces deux femmes, A et B, est comme un lien hallucinatoire entre le public et la toile, élément d’une même partition musicale.
Pour le Beckett, la musique du silence est aussi importante que l’interprétation des instruments. Alain Timar a voulu pousser François Méchali et André Jaume vers la tonalité pure et la présence hypersensible des instruments. La collaboration de Méchali date du Yes : le passage entre un monde de peinture et à un monde de matière, entre celui de Duras et celui de Beckett, s’est aussi exprimé dans cette recherche musicale. D’une musique concrète, enregistrée, manipulée, à une musique uniquement instrumentale (enregistrée également), avec des orchestrations, mais aussi, par moments, la chaleur de l’instrument seul, sa matière, sa proximité. Contrebasse à l’archet, violoncelle, saxes, clarinette basse, flûte traversière,… François Méchali et André Jaume réussissent à relayer la phrase de Beckett, inscrivant leur musique sombre et superbe, dans le droit fil de sa respiration et de sa construction.
Je me souviens d’Alain Timar, casque sur les oreilles derrière la vitre du studio, leur lisant au micro des passages de Beckett pendant que les deux musiciens improvisaient. Il faut noter aussi la confiance totale de Méchali et de Jaume quand par la suite, avec la matière réunie, Alain Timar prend des ciseaux et « monte » la bande musicale.
Ce processus, là aussi exemplaire d’une démarche et d’une relation artistiques privilégiées, aboutit aujourd’hui avec Méchali à une musique écrite, une partition musicale, un objet pour la création de Ani Maamin de Elie Wiesel. Cette musique (voix et instruments), pleine d’imprévu, de tendresse, de dynamique et toujours profondément humaine, Méchali la dirige en direct, sur scène. Chaque instrument, ainsi que la voix, est utilisé dans sa fonction propre, mais aussi pour des écritures non habituelles. En dehors d’une partie d’orchestre, chaque musicien a une partie soliste très importante, le choix d’un groupe léger permettant la pleine utilisation des trois instrumentistes. La partition est conçue comme une œuvre à part entière et poursuit son cheminement propre dans un dialogue parallèle avec le texte et l’action. Le langage des personnages n’étant plus ici ce qui déclenche l’action, mais le fantasme même, l’écriture musicale peut prendre le pas sur le texte et décrire une situation à dimension humaine là où le texte devient purement narratif.
Va-et-vient permanent, étrange équilibre entre les différents éléments du spectacle. Dans l’espace polymorphique, l’acteur continue de mener l’action mais intégré dans un champ plastique, musical et lumineux inséparable de luimême, qui le génère, le complète et l’amplifie. De ces nouveaux rapports entre « le Vivant et l’Artificiel » naît une technique dramatique d’une insolite et somptueuse richesse. Texte, univers plastique, musique, mouvements, corps, lumières, concourent à un rapport presque épidermique avec le public et l’appellent, dans l’espace et le temps d’un spectacle, à exercer sa liberté de choix, de sens et d’imagination. Toutes ces « matières » éminemment scéniques, confrontées, arrachées les unes aux autres, en profondes connivences et sans pléonasme, ne s’expliquent plus, ne s’illustrent plus. En raison même des différences qui l’habitent, la scène est en fusions !
- Foire internationale d’art contemporain (Paris) ↩︎

