Bernard Debroux : A partir d’un même objet, d’un même projet (Dans la jungle des villes de Brecht), nous sommes en face de deux travaux différents, un film que j’ai vu, et une pièce de théâtre que je n’ai pas vue. Cette expérience est très intéressante dans la mesure où c’est finalement la même équipe de personnes, un metteur en scène-acteur, un dramaturgeréalisateur et les acteurs (ce serait d’ailleurs intéressant de leur demander leur avis, peut-être plus tard, après l’expérience théâtrale) qui travaille sur les deux projets. Quel est l’objectif, et d’où vous vient l’idée de réaliser conjointement ces deux projets ?
Philippe Sireuil : L’idée est née avant que l’invitation d’être présents au festival ne nous soit faite. Il y a belle lurette que nous nous sentions à la fois mal à l’aise face à la façon dont on filme en général le théâtre ou autour de lui, et à l’étroit dans notre frilosité à ne travailler qu’à l’intérieur du théâtre. Le thème du festival, « le vivant et l’artificiel », était une occasion propice de mettre en pratique notre désir de remédier pour une part à cette double déception. Avoir produit et réalisé Les hostiles n’est d’ailleurs très vraisemblablement qu’une première étape.
Jean-Marie Piemme : En ce qui me concerne, j’avais une certaine envie de parler du théâtre avec des images, mais d’en parler en tant que je fais du théâtre, et mon ambition était que ça se remarque dans le film. Les objectifs du film sont doubles. D’une part, faire un film pour moi est une démarche de création, qui s’inscrit dans un rapport au théâtre très différent des montages audio-visuels pédagogiques ou des documents annexes qui accompagnent un spectacle. Mais d’autre part, ce document de création peut parfaitement aussi servir à des animateurs qui peuvent s’en emparer, qui peuvent à partir de cela faire un certain travail d’approche de la pièce. Je dis bien de la pièce plus que du spectacle, puisque le film a été fait avant que le spectacle ne soit conçu. Ce qui veut dire qu’on ne doit pas s’attendre à ce que le film raconte le spectacle. Il raconte un peu le climat, l’univers de la pièce, et quelques options prises sur la pièce au niveau du spectacle, notamment en matière de scénographie et de distribution.
B. D. : Les images en général influencent les metteurs en scène, même si pour l’instant il y a un retour vers l’acteur. Je crois d’ailleurs que Philippe Sireuil s’inscrit dans ce retour-là plus sur l’acteur, sur le travail physique. Mais, on le sait, les images ont été très présentes ces dernières années dans le théâtre, et en voyant le film, je me suis posé cette question : les images du film vont-elles influencer le travail du théâtre ? Le film est terminé, la pièce est en train de se monter, va-t-il y avoir influence des images, et en tout cas du travail du film sur la réalisation théâtrale ?
P. S. : Il n’y aura pas influence de l’image-film sur l’image-théâtre. J’ai, en la matière, viré ma cuti et l’expérience menée avec le spectacle L’homme qui avait le soleil dans sa poche (surtout la première version)1 est aujourd’hui dépassée. L’espace scénique de Dans la jungle des villes s’écarte d’ailleurs résolument d’un traitement « réaliste » de l’espace et avoue sans cesse le théâtre. La contamination se situe sur un autre niveau et surtout dans le traitement de la fable. Par exemple le départ de la mère tel qu’il est construit dans le film sera repris tel quel au théâtreje l’avais au départ pourtant conçu tout autrement.
B. D. : Pour revenir au film proprement dit, il y a, c’est évident, depuis quelque temps, plutôt un processus en sens inverse qui se passe, c’est-à-dire l’influence du théâtre dans le cinéma. Il y a toute une série d’exemples célèbres comme Syberberg par exemple. Mais même, indépendamment de cette citation directe du théâtre dans l’image cinématographique comme ça peut l’être chez Syberberg, il y a tout le travail qui se fait en marge du cinéma commercial par rapport notamment à ce qu’il peut y avoir de trucage et de tromperie dans le montage. Ce que j’ai beaucoup aimé dans le film, c’est notamment l’utilisation de plans séquences, qui font penser à tout un cinéma dans la ligne de Godard ou de Duras, où il me semble que le théâtre est tout le temps présent. Je ne parle pas de l’anecdote (la présence à l’écran de Shlink et Garga) mais plus profondément de la durée des plans et du jeu des acteurs. Est-ce que finalement ce serait cela la grande différence entre le travail de l’image au cinéma ou au théâtre : le rythme du montage ? Et que lorsqu’on est plus proche du déroulement du temps, que l’on recherche moins les effets, on retournerait à un mode de narration qui est proche de celui du théâtre ?
J.-M. P. : Une amorce de réponse se trouve, je crois, dans la durée du plan et dans son organisation intérieure. J’ai essayé d’organiser la mise en scène des rapports entre les personnages à l’intérieur du plan, c’est-à-dire que je ne me sers pas, ou peu, de plusieurs types de plans différents, pour mettre en scène quelque chose ; je prends un plan, et c’est à l’intérieur du plan que les personnages ont un certain nombre de rapports. Et ça, je pense que c’est proche du théâtre, parce que le plan fonctionne un peu comme un espace théâtral.
B. D. : Dans la séquence où Philippe lit cette lettre imaginaire, inventée, le film devient support du spectacle (il a par ailleurs une existence autonome, j’en suis convaincu). Cette séquence provoque une émotion assez touchante. Montrer le spectacle en train de se faire, c’est une autre force du film.


