Danse — Le Groupe Emile Dubois

Danse — Le Groupe Emile Dubois

Entretien avec Jean-Claude Gallotta, chorégraphe et Claude Mouriéras, réalisateur. Propos recueillis par Isabelle Galloni d’Istria

Le 30 Juil 1984

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Il regarde un homme marcher dans la rue. Tout en se deman­dant s’il n’a pas déjà enten­du cette musique autre part, il regarde ses yeux, ses longs cils noirs et un drôle de grain de beauté flan­qué au pied de la nar­ine. Der­rière, un néon écrit Napoli dans le ciel, un cou­ple descend d’une voiture et la jeune femme lève le bras. Série A ou Z, c’est une minute de ciné­ma, assez long pour s’en rap­pel­er long sur cet homme qui marche dans la rue. « Une des forces de la danse, je l’ai puisée dans le ciné­ma, dans ces moments où il ne se passe rien et où on com­prend tout ». Jean-Claude Gal­lot­ta dit bien « une des forces ». Les autres lui vien­nent de tous les azimuts qu’il remonte à con­tre-courant comme le saumon en novem­bre. Avec le Groupe Emile Dubois1, la danse s’est mise à racon­ter. Abstraite, sans jamais faire appel au réc­it, elle racon­te la grande et la petite his­toire. Celle des formes et des pen­sées, celle des gestes intimes et des souhaits inavoués. Une choré­gra­phie de Jean-Claude Gal­lot­ta nous plonge dans les lois. Elle vient réveiller ce qui som­nole dans notre monde d’images et nous bal­lade dans des moments hors du temps où l’individu s’accole à l’espèce, s’y fond et s’en défait. Nou­velle donne, nou­velles formes, le Groupe lance des jeux pour en chercher ensuite les règles. Il réin­vente. Les tous les jours et les grands sen­ti­ments. Quand Jean-Claude Gal­lot­ta ren­con­tre Claude Mouriéras, ils n’ont pas besoin de beau­coup par­ler pour se com­pren­dre. La com­pag­nie danse Daph­nis é Chloë à la Mai­son de la cul­ture du Havre et un film vidéo voit le jour. Il est beau. Puis, d’autres images vont naître de l’enregistrement du spec­ta­cle d’Yves P. présen­té l’été dernier dans le Cloître de la Char­treuse. Et aujourd’hui la dernière créa­tion, Les aven­tures d’Ivan Vaf­fan2, prête à se dérouler sur le petit écran. Au moment où l’on s’interroge sur les influ­ences du renou­veau tech­nologique dans le spec­ta­cle tra­di­tion­nel et vice-ver­sa, ils ont poussé l’action assez loin pour qu’il devi­enne dif­fi­cile de lui don­ner un nom.

Isabelle d’Istria : Com­ment définiriez-vous la place qu’occupe la vidéo dans le Groupe Emile Dubois ?

Jean-Claude Gal­lot­ta : J’invente un bon­homme, Ivan Vaf­fan, et j’ouvre une brèche. De là, cha­cun part de son côté, Hen­ri pour la musique, Léo pour les cos­tumes et l’espace scénique, Manu pour les éclairages et main­tenant Claude avec la vidéo. On en revient tou­jours à l’origine du groupe où la ren­con­tre avec quelqu’un ne passe pas par­son niveau tech­nique ou sa spé­cial­i­sa­tion mais plutôt par sa com­préhen­sion de ce que l’on cherche à révéler. Ces rela­tions à l’intérieur du groupe sont impor­tantes, elles créent entre nous un cli­mat de paix, une tran­quil­lité qui nous per­met d’aller vers les plus grandes folies. Tous sont à l’écoute et plus on tra­vaille ensem­ble, plus on pressent les murs avant qu’ils n’apparaissent. Ain­si avec Mathilde, le fait que nous soyons un cou­ple m’amène à aller beau­coup plus loin dans les duos que si je ne con­nais­sais pas la danseuse. Comme si un secret se blot­tis­sait dans ce jeu-là. Ten­ter d’aller au bout de quelque chose et une fois le hasard épuisé, trou­ver un mur. Qu’on le saute, le rase ou le con­tourne, on avance en lucid­ité et en astuces, on sait qu’il y a un mur.
Pour Yves P. et même pour Vaf­fan, j’ai beau­coup écrit en essayant de « scé­naris­er ». J’en avais assez de par­tir à l’aveuglette, ne pas savoir ce que j’allais trou­ver était devenu plus angois­sant que ludique. C’est un tra­vail qui ressem­ble sûre­ment à celui du cinéaste. Des séquences se révè­lent dans le « faire ». Je vois des scènes dans tel ou tel ordre et une fois réal­isées, c’est dans un mon­tage que je pen­sais absurde qu’elles se met­tent à don­ner le mieux. On vit une péri­ode où le voca­ble action prend de la valeur. On par­le beau­coup d’énergie et comme l’on ne peut pas tout analyser et qu’il manque tou­jours des élé­ments, il nous reste cette espèce d’intuition qui nous fait arriv­er à saisir ce que l’on doit faire à un moment don­né. Je crois vrai­ment qu’il y a quelque chose à décou­vrir, une vérité cachée qui peut porter bien des noms et qui est cer­taine­ment celle que le pub­lic sent lorsqu’elle est exprimée juste. En fait, ce sont ces moments justes que la vidéo peut aider à main­tenir.

I.I. : Elle devient pro­longe­ment ?

J.C.G. : Oui dans le sens où avec Claude Mouriéras, nous avons la même envie d’avoir en images tout ce bras­sage du spec­ta­cle, envie d’en fab­ri­quer un autre à chaque fois et pour l’instant, la vidéo se prête mieux que le ciné­ma à cette atti­tude-là. On aimerait à chaque créa­tion dis­pos­er du temps et des moyens pour faire une réal­i­sa­tion qui main­tiendrait toute cette ébul­li­tion, tout ce qui est là. On l’a posé ain­si pour Vaf­fan en se don­nant cinq jours de tour­nage avec la jouis­sance du plateau de la Mai­son de la cul­ture. On a essayé cette fois d’approcher un peu plus ces deux forces, l’image et la choré­gra­phie, mais nous n’avons pas eu encore assez de temps.

I.I. : Quelle est votre inter­ven­tion dans la fab­ri­ca­tion des vidéos ?

J.C.G. : C’est exacte­ment ce qui se passe entre le choré­graphe et le danseur. Je donne une idée pour sug­gér­er une sen­sa­tion de vio­lence, il lui attrape les cheveux et l’image est car­i­cat­u­rale, même pas vio­lente. Tout d’un coup, il lui attrape le bras sans vio­lence et là, l’idée est juste. C’est le tra­vail avec des vivants, en pro­duisant leurs pro­pres formes, ils aident à définir la com­po­si­tion. Je sché­ma­tise, mais avec la vidéo, je retrou­ve le même principe. A quel moment l’image traduit vrai­ment ? Com­ment plac­er les caméras ? Ce que j’ai cher­ché à ren­dre en gros plan en choré­gra­phie n’est pas néces­saire­ment ce qui passe en gros plan à l’image. La vidéo pro­duit aus­si ses formes et si l’on joue avec cette mix­ité, on arrive à exprimer la même chose en emprun­tant des voies dif­férentes. Ce con­stat m’étonne à chaque fois et j’ai été émer­veil­lé par le tour­nage de Vaf­fan. J’étais der­rière Claude et je voy­ais au fur et à mesure s’opérer la trans­po­si­tion, j’assistais à la nais­sance. Et s’il n’y a pas de faus­seté par rap­port à l’adaptation, c’est que Claude com­prend ce que je fais en choré­gra­phie. Mais de la même manière que j’ai été fasciné par des images révéla­tri­ces, d’autres ont buté. Il était impos­si­ble de con­tin­uer et pour que le plan suiv­ant puisse exis­ter, il fal­lait trou­ver quelque chose. J’ai alors changé la choré­gra­phie. Pour les pièces précé­dentes, Claude avait trou­vé les solu­tions dans le mon­tage. Pour Vaf­fan, la méta­mor­phose s’est faite directe­ment au moment de la prise de vue, ce qui pour­rait peut-être devenir plus sys­té­ma­tique dans le futur.

I.I. : Vos plateaux de scène rap­pel­lent sou­vent un écran 70mm. Vous ne craignez pas que la vidéo fasse per­dre ces visions larges ?

J.C.G. : Cette perte-là ne me gêne pas. Je crois que l’on peut exprimer le secret des choses avec trois petits points. Pour l’enregistrement d’Yves P., les con­di­tions étaient très dif­fi­ciles. Claude a été obligé de laiss­er le bateau et le filet au garage et il a quand même réus­si à attrap­er des pois­sons avec une épuisette. Unique­ment par la manière de filmer un corps, s’il avait pu dis­pos­er de ses instru­ments, il aurait ren­du ce que j’avais moi comme prob­lèmes d’espace. C’est ce que j’ai décou­vert par la suite avec le tour­nage de Vaf­fan.

I.I. : Pensez-vous à des réal­i­sa­tions qui s’éloigneraient du spec­ta­cle ?

J.C.G. : Il y a déjà beau­coup à faire avec des réal­i­sa­tions comme Daph­nis é Chloë ou Vaf­fan. Plus tard, peut-être, on pour­ra lâch­er la coquille et s’échapper du spec­ta­cle mais pour l’instant, je ne veux pas que cela soit poussé. Je me suis aperçu qu’il fal­lait regarder longtemps ces images pour capter celle qui con­tient tout un monde. J’aime voir ce que Claude choisit dans les pièces, les scènes qu’il garde et celles qu’il ne prend pas, voir com­ment il com­pose son bal­let et par­fois, dans ces images-là, je décou­vre aus­si des choses de la choré­gra­phie. Je sens que nous pou­vons faire avec la vidéo de beaux films, forts d’une logique provo­quée par la danse et qui n’en soient pas une mémoire, comme les dis­ques ne sont pas qu’une mémoire des con­certs. Je ne vois pas les adap­ta­tions que nous faisons comme des sous-pro­duits et je me demande pourquoi nous nous dirige­ri­ons vers une réal­i­sa­tion com­plète­ment nou­velle. Je ne me sens pas prêt à trans­former moi-même la danse comme si je fai­sais le pas entre lit­téra­ture et adap­ta­tion pour le ciné­ma en pas­sant par un scé­nario. J’ai encore envie de choré­gra­phi­er pour la scène et Claude sait lire mes choré­gra­phies.
Si un très bon danseur arrive dans le groupe et qu’il n’est pas à l’écoute, il ne ren­tr­era pas dans la brèche. Par con­tre, avec quelqu’un qui ne danse pas très bien, s’il saisit le secret des choses, on va faire la preuve qu’il peut porter la choré­gra­phie sur scène. Mais si le très bon danseur se met à com­pren­dre, sa tech­nique n’empêchera rien. Elle va lui servir. De la même façon, la machine peut nous pro­longer. Le com­pos­i­teur qui trans­forme et trans­pose tout ce qu’il voit va l’utiliser comme une chose en plus. Quand vous me dites « spec­ta­cle vivant et dis­posi­tif audio­vi­suel », je pense à Spar­ta­cus et aux esclaves affran­chis qui demandaient : « à qui sert-elle, la dif­férence ? »

Claude Mouriéras, réal­isa­teur

I.I. : Quel nom don­ner­iez-vous à ce que vous réalisez, des adap­ta­tions ?

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