Des solutions empiriques, momentanées pour quelque temps encore

Des solutions empiriques, momentanées pour quelque temps encore

Entretien avec Jean-Pierre Vincent. Propos recueillis par Jean-Marie Piemme

Le 18 Juil 1984

A

rticle réservé aux abonné·es
Article publié pour le numéro
Acte théâtral, images du vivant-Couverture du Numéro 19 d'Alternatives ThéâtralesActe théâtral, images du vivant-Couverture du Numéro 19 d'Alternatives Théâtrales
19
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

Jean-Marie Piemme : On dit assez fréquem­ment que le théâtre est un out­il du passé. Dans la sit­u­a­tion tech­nologique actuelle, et plus encore, future, il prend fig­ure un peu incon­grue. Cer­tains vont même ‑pré­mo­ni­tion ou souhait- jusqu’à le décréter poten­tielle­ment mort.

Jean-Pierre Vin­cent : Je ne par­lerais pas d’un out­il du passé. Par con­tre je par­lerais de pra­tique archaïque, ce qui n’est pas du tout la même chose. Une chose archaïque peut être tout à fait mod­erne. Archaïque en quoi ? Par rap­port aux nou­veaux out­ils tech­nologiques qui vieil­lis­sent si vite ? Archaïque parce que la seule chose sans laque­lle on ne puisse faire du théâtre ‑encore que cer­tains aient approché d’autres solu­tions- c’est le corps avec toutes ses vir­tu­al­ités, le corps avec sa voix, ses mus­cles, avec ses pen­sées, lim­ité aux pos­si­bles d’un indi­vidu. Com­ment un indi­vidu, chair et sang pen­sée et sen­ti­ment se débat dans un monde où il peut y avoir des médias, mais aus­si où il peut ne pas y en avoir ? Médias ou pas, ou aura tou­jours le can­cer, on rêvera tou­jours la nuit, on aura tou­jours des prob­lèmes de rela­tion entre nous, on ver­ra tou­jours venir la mort, etc… Et l’individu devra se bat­tre avec ça, et le théâtre lui ren­ver­ra cette image de lui.
En plus d’être une activ­ité archaïque, au sens où je viens de le dire, je crois que le théâtre est une activ­ité atavique, comme la poésie ou la pein­ture d’ailleurs. Qu’on ait peint sur les murs des grottes de Las­caut ou qu’on peigne dans les chiottes de la télévi­sion, on peint. La pein­ture de chevalet se trou­ve men­acée, comme une cer­taine musique, par le développe­ment tech­nologique mais il reste qu’on peint et qu’on con­tin­ue à faire de la musique. Une autre pein­ture, une autre musique.
Compte tenu de cette per­ma­nence, je crois que ce qui risque le plus d’attenter à la vie du théâtre, ce n’est pas l’avènement médi­a­tique qui mod­i­fie certes totale­ment le théâtre aus­si bien que la vie quo­ti­di­enne et cul­turelle des indi­vidus qui le reçoivent, donc des récep­teurs d’art, mais c’est peut-être le fait que des dénicheurs, hommes poli­tiques, respon­s­ables de grands appareils accrédi­tent la prophétie d’une fin prochaine. C’était cer­taine­ment le sen­ti­ment de Gis­card d’Estaing à un cer­tain moment, ou d’autres hommes poli­tiques qui se sont retiré le théâtre de la tête, et c’est ce qui traîne dans la tête de ceux qui jouent à faire des scé­nar­ios pour l’avenir. Heureuse­ment, on sait bien que le futur s’obstine à ne jamais se dérouler selon les scé­nar­ios prévus.
Mais on pour­rait un peu l’aider en réfléchissant que cet art (qui rassem­ble les autres arts) nous laisse la pos­si­bil­ité d’évaluer de façon arti­sanale notre rela­tion (volon­taire) au monde. Le théâtre chang­era de fig­ure. Peut-être que son ère « jacobine » et sub­ven­tion­née va con­naître une évo­lu­tion. Mais j’ai néan­moins l’impression que s’il adve­nait un jour que le sou­tien de la col­lec­tiv­ité publique au théâtre fasse défaut, il se recréerait dans les caves, à la mode des rats, quelque chose qui s’appellerait théâtre ou thaêtre, qui cor­re­spondrait à ce besoin d’imiter qui me sem­ble plus chro­mo­somique qu’on ne le croit chez les indi­vidus.

J.M.P. : J’ai l’impression aus­si que tant que deux per­son­nes par­leront ensem­ble, la pos­si­bil­ité du théâtre restera présente. Deux per­son­nes qui se par­lent, c’est de la théâ­tral­ité et d’une cer­taine manière on pour­rait dire que le théâtre ne fait jamais que tra­vailler les formes de cette théâ­tral­ité-là. Ce qui est cer­tain, c’est que le théâtre qui va venir — vous le pointez juste­ment- n’aura plus le même vis­age. Vers quoi le voyez-vous évoluer ?

J.P.V. : Je ne sais pas trop. Il y aura des voies mul­ti­ples et diver­gentes. Il me sem­ble que la car­ac­téris­tique du théâtre français actuel, c’est qu’il n’y a pas de courant majori­taire, il n’y a pas de pape, à la manière dont, à un moment don­né, Jean Vilar a pu incar­n­er un courant dom­i­nant. NiVitez, ni Plan­chon, ni Mnouchkine, ni Chéreau, ni moi ne sommes déposi­taires de la voie royale. Et le prob­lème est iden­tique pour les plus jeunes. Il y a un tra­vail à faire à Stras­bourg, un au Théâtre Essaion, un à Ris Orangis. Ce n’est pas for­cé­ment le même.
Ce que j’espère le plus c’est que des généra­tions jeunes, les gens qui ont vingt ans aujourd’hui, définis­sent leurs formes de théâtre, les définis­sent con­tre nous au besoin, comme nous avons un jour pris posi­tion pour un théâtre qui était le nôtre con­tre des gens qui en avaient une autre con­cep­tion. J’espère qu’ils seront capa­bles d’apprendre ce qu’on sait encore faire, et d’inventer des choses dif­férentes et bar­bares par rap­port à ce que nous faisons. Avec un niveau d’exigence com­pa­ra­ble à celui que peu­vent avoir des gens qui font de la musique rock. Je suis très con­tent que des punk se tour­nent aujourd’hui vers le théâtre, même si cer­taines entre­pris­es peu­vent avoir un car­ac­tère momen­tané ou un peu mode. Ils vont nous sec­ouer les puces. Espérons.

J.M.P. : La don­née nou­velle c’est la mon­tée mas­sive de l’audiovisuel, avec son cortège de malen­ten­dus. Les gens de théâtre ont des raisons d’être méfi­ants.

J.P.V. : J’éviterais de psy­chol­o­gis­er le prob­lème. Je ne dirais pas que les gens de théâtre sont méfi­ants. Je par­lerais plutôt d’une sit­u­a­tion objec­tive, sci­en­tifique, de dif­férence, d’altérité. Cette sit­u­a­tion de rad­i­cale altérité rend les rela­tions très dif­fi­ciles. Il y a une con­tra­dic­tion absolue ou presqu’absolue ‑je ne vois en tous cas pas com­ment la sur­mon­ter sim­ple­ment- entre la part vivante du théâtre et ce qui se pro­duit de nor­mal­isé dans la machine audio­vi­suelle. Je ne par­lerais évidem­ment dans son cas ni de spec­ta­cle (sauf au sens de société de spec­ta­cle), ni, a for­tiori, d’art.
Le spec­ta­cle et l’audiovisuel ne s’adressent pas aux mêmes par­ties du cerveau, aux mêmes par­ties de l’humain, ou alors vrai­ment pas de la même façon. L’audiovisuel était jadis peut-être un vrai médi­um, un vrai inter­mé­di­aire entre des pra­tiques, un dis­cours et un pub­lic, ou bien entre une réal­ité et un des­ti­nataire. Aujourd’hui, il n’y a plus que des mes­sages, des mes­sages qui se nor­malisent, qui redondent. Cela a des raisons idéo­logi­co-économiques. Plus que le ciné­ma, l’audiovisuel est une indus­trie. Et, de sur­croît, une indus­trie de l’idéologie. C’est une indus­trie qui réag­it à des critères économiques : les sondages, la quan­tité, et tend, de ce fait, à nor­malis­er tou­jours plus ses pro­duits.
Or le tra­vail de l’art est pré­cisé­ment inverse : il tend à dif­férenci­er tous les actes à l’infini, à les enracin­er dans la qual­ité. L’art est un geste indi­vidu­el vers des indi­vidus. Le pub­lic de l’art est un pub­lic indi­vidu­el, même celui du théâtre. Ce qui est beau au théâtre, c’est quand une pièce qui s’adresse à des indi­vidus, réus­sit tout-à-coup à réu­nir sur une même humeur, sur une pen­sée partagée huit cents têtes dif­férentes, qui pensent des choses dif­férentes et qui sen­tent des choses dif­férentes au spec­ta­cle. C’est un moment de dialec­tique entre le groupe con­sti­tué ce soir-là et chaque indi­vidu qui va avoir sa vision du spec­ta­cle, qui vous le racon­tera à sa manière.
Les médias ne visent pas à cet effet. Ils ne s’adressent pas aux gens avec ce souci de dialec­tique. Ils s’adressent à eux pour créer une una­nim­ité ou une majorité, pour créer un con­sen­sus. Nous vivons sans doute encore sur une vision indi­vid­u­al­iste, human­iste, bour­geoise de l’art. Il reste que l’art s’adresse à la con­science indi­vidu­elle, à la douleur indi­vidu­elle, au secret, à la con­struc­tion secrète de cha­cun, pour le reli­er à l’ensemble sous sa pro­pre respon­s­abil­ité.

J.M.P. : Est-ce dire que le rap­port de l’audiovisuel et du théâtre est néces­saire­ment prob­lé­ma­tique ?

A

rticle réservé aux abonné·es
Envie de poursuivre la lecture?

Les articles d’Alternatives Théâtrales en intégralité à partir de 5 € par mois. Abonnez-vous pour soutenir notre exigence et notre engagement.

S'abonner
Déjà abonné.e ?
Identifiez-vous pour accéder aux articles en intégralité.
Se connecter
Accès découverte 1€ - Accès à tout le site pendant 24 heures
Essayez 24h
4
Partager
auteur
Écrit par Jean-Marie Piemme
Jean-Marie Piemme écrit pour le théâtre depuis 1986. Ses deux dernières pièces L’INSTANT et UNE PLUME EST UNE...Plus d'info
Partagez vos réflexions...
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
Acte théâtral, images du vivant-Couverture du Numéro 19 d'Alternatives Théâtrales
#19
mai 2025

Acte théâtral, images du vivant

Précédent
17 Juil 1984 — Je vais me donner la possibilité de commencer par un paradoxe de départ - le théâtre en offre beaucoup- qui…

Je vais me don­ner la pos­si­bil­ité de com­mencer par un para­doxe de départ — le théâtre en offre beau­coup- qui va me per­me­t­tre d’exploiter un cer­tain nom­bre de chemins par lesquels on peut mon­tr­er qu’il…

Par Alain Didier-Weill
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?
Mon panier
0
Ajouter un code promo
Sous-total