Du réel advient qu’on ne perçoit, ainsi, que là

Du réel advient qu’on ne perçoit, ainsi, que là

Le 21 Juil 1984

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Acte théâtral, images du vivant-Couverture du Numéro 19 d'Alternatives ThéâtralesActe théâtral, images du vivant-Couverture du Numéro 19 d'Alternatives Théâtrales
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Une image men­tale, tenace et col­lante, a sou­vent régi, et peut être encore aujourd’hui, la manière de penser la rela­tion de la pra­tique théâ­trale au pub­lic. Selon cette image, l’œuvre représen­tée ray­onne comme un cen­tre dont l’intensité est sus­cep­ti­ble d’être égale­ment perçue par tous. Chaque indi­vidu exis­tant, quels que soient son appar­te­nance socio-cul­turelle, son degré de sco­lar­ité, sa prox­im­ité à la cul­ture, son niveau d’insertion sociale, est pen­sé comme un des­ti­nataire poten­tiel. L’universalité d’un clas­sique ne peut pas être pro­priété d’une élite mais con­stitue une valeur qu’aurait dû, que pour­rait, que devrait partager l’ouvrier de l’usine ou le paysan à sa terre. Bien enten­du, qui tient ce raison­nement sait que tous ne prof­i­tent pas égale­ment du théâtre. Mais cette lim­i­ta­tion est perçue comme une « bavure » du fonc­tion­nement insti­tu­tion­nel, un accroc à la loi selon laque­lle l’œuvre jouée peut légitime­ment pré­ten­dre à la com­préhen­sion de tous.
Con­tre cette illu­sion de l’immédiate et uni­verselle trans­parence, qui fait de la rela­tion au pub­lic un face à face entre ce qui est représen­té et un des­ti­nataire (réel ou poten­tiel), il faut rap­pel­er que tout acte de lec­ture sup­pose des médi­a­tions et que les dif­férents groupes soci­aux qui con­stituent une société sont iné­gale­ment placés par rap­port à ces médi­a­tions. Une pra­tique ne par­le jamais d’elle-même et à tous, elle s’adresse seule­ment à qui peut l’entendre.

Aujourd’hui, j’ai dix spec­ta­teurs dans ma salle, demain, j’en aurai cent ; après-demain, mille et dans quelques jours peut-être la terre entière se pré­cip­it­era vers mon bureau de loca­tion. Pour être dynamique et généreuse, l’idée n’en est pas moins fausse. Elle sup­pose que la con­sti­tu­tion d’un pub­lic s’opère par vagues suc­ces­sives qui vont en s’élargissant. Elle a pour croy­ance de base que le nom­bre de spec­ta­teurs disponibles pour un spec­ta­cle est poten­tielle­ment illim­ité et qu’il faut en con­séquence agir pour drain­er le plus grand nom­bre pos­si­ble.

A l’idée de la pro­gres­sion « théorique­ment » infinie qui a sou­vent fait courir maints ani­ma­teurs après leurs illu­sions per­dues, il faut sub­stituer celle de seuil. Au-delà d’un cer­tain seuil soci­ologique, il n’y a plus de spec­ta­teurs disponibles, quels que soient l’intérêt de la pièce, la portée de son pro­pos, l’avancée de sa forme, la qual­ité de sa présen­ta­tion et l’effort d’animation-promotion qui l’entoure.

Il y a des images eupho­risantes de la rela­tion du théâtre au pub­lic. Il y en a d’autres plus bru­tales, plus sèch­es, plus réal­istes dont beau­coup souhait­eraient s’épargner la vision. En voici une dans tout son tran­chant : « Le théâtre est, de tous les spec­ta­cles vivants celui qui a l’audience la plus large. Mal­gré tout, sa présen­ta­tion ne con­stitue une pra­tique répan­due dans aucun groupe de la pop­u­la­tion ni dans aucune région : 80% des Français env­i­ron n’y vont jamais ou moins d’une fois par an, et la plu­part des spec­ta­teurs ne se dépla­cent que rarement : en 1964, seule­ment 2% des Français âgés de 15 ans et plus pré­tendaient voir au moins 6 spec­ta­cles dra­ma­tiques dans l’année ; fin 1980 1,7% déclar­ent se ren­dre sou­vent dans une salle de théâtre ». A cet endroit de la cita­tion, une note apporte la pré­ci­sion sup­plé­men­taire : « ces chiffres sont vraisem­blable­ment sures­timés et ce pour deux raisons prin­ci­pales : tout d’abord les refus de réponse éma­nent surtout de per­son­nes ne sor­tant jamais ; ensuite, il s’agit de pra­tiques déclarées et non de pra­tiques effec­tives con­cer­nant une activ­ité sociale­ment val­orisée »1.

Les vérités objec­tives dont relève le théâtre sont d’application dans d’autres champs : les lit­téra­tures, les pein­tures, cer­taines musiques, l’opéra, le ciné­ma même (de 1945 à aujourd’hui le ciné­ma est cer­taine­ment un des spec­ta­cles col­lec­tifs qui a enreg­istré la plus forte chute d’audience), la philoso­phie, les sci­ences humaines sont autant de pra­tiques minori­taires si on mesure leur effet en ter­mes d’audience. A l’aune des chiffres, la plus grande par­tie de la pro­duc­tion intel­lectuelle est une activ­ité par­a­sitaire. Mais à con­cevoir le degré de légitim­ité d’une pra­tique à par­tir du seul recense­ment de ses usagers, on opte pour un util­i­tarisme à courte vue qui omet la ques­tion de la valeur stratégique des pra­tiques dans une société don­née.

Dans la société telle qu’elle est insti­tuée, le théâtre est une pra­tique dis­tinc­tive pour un groupe social extrême­ment impor­tant (en nom­bre et en posi­tion­nement) fait d’étudiants, de tech­ni­ciens, de cadres, de mem­bres de l’aristocratie ouvrière et des appareils syn­di­caux, de fonc­tion­naires, de pro­fesseurs, d’instituteurs, de pro­fes­sion­nels des médias, de la pub­lic­ité, de la presse, de l’informatique, etc… Le théâtre aujourd’hui est très loin d’avoir atteint tous ces spec­ta­teurs poten­tiels-là et si con­quête du pub­lic il doit y avoir, elle s’inscrira à l’intérieur de cette caté­gorie sociale et très excep­tion­nelle­ment hors de celle-ci. On notera pour­tant que le groupe soci­ologique de référence n’est pas poli­tique­ment homogène. S’il s’unifie à tra­vers un cer­tain type d’indicateurs (par exem­ple, le niveau de sco­lar­ité) il se divise pro­fondé­ment dans son rap­port aux options poli­tiques. C’est dans le cadre de cette unité soci­ologique et des con­tra­dic­tions poli­tiques que le théâtre joue sa fonc­tion, inscrit son action sociale.

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Écrit par Jean-Marie Piemme
Jean-Marie Piemme écrit pour le théâtre depuis 1986. Ses deux dernières pièces L’INSTANT et UNE PLUME EST UNE...Plus d'info
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20 Juil 1984 — «Ce n’est pas la première fois que j’entreprends d’écrire sur le théâtre afin de célébrer sa gloire éteinte, de déplorer…

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