Je vais au théâtre à la rencontre de mon jumeau

Je vais au théâtre à la rencontre de mon jumeau

Le 20 Juil 1984

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Acte théâtral, images du vivant-Couverture du Numéro 19 d'Alternatives ThéâtralesActe théâtral, images du vivant-Couverture du Numéro 19 d'Alternatives Théâtrales
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« Ce n’est pas la pre­mière fois que j’entreprends d’écrire sur le théâtre afin de célébr­er sa gloire éteinte, de déplor­er son éti­ole­ment, de soupeser les chances qu’il peut avoir de retrou­ver sa dig­nité. Mais, pour la pre­mière fois, j’ai espérance que ce que je vais dire ne tombera pas tout à fait dans le vide…» (Jacques Copeau, Le théâtre pop­u­laire, 1941).

Arti­fice

Voir infra : cinéma/théâtre, con­t­a­m­i­na­tion, dénue­ment, dou­ble, illu­sion, etc.

Cinéma/théâtre : les deux ver­sants de la mort

Hein­er Muller : « Quand le ciné­ma regarde la mort au tra­vail (Godard), le théâtre traite des terreurs/ des joies de la trans­for­ma­tion dans l’unité de la nais­sance et de la mort. C’est ce qui fait sa néces­sité ».
Col­lu­sion, dans mon esprit, de Muller et de Beck­ett (Solo : « Sa nais­sance fut sa perte. Ric­tus de macch­a­bée depuis (…) Ric­tus à jamais. De funérailles en funérailles. Jusqu’à main­tenant. Cette nuit ».)
Au théâtre, la mort (du per­son­nage) est tou­jours antérieure, tou­jours recom­mencée, et le vis­i­ble tou­jours scel­lé par un invis­i­ble mor­tifère. La seule tenue de tra­vail que je trou­verais con­ven­able pour un acteur sur le plateau, c’est encore la « robe fatale » qu’offre Médée à sa rivale Créuse et qui, au vu du pub­lic, trans­forme cette dernière ain­si que son père Créon en torch­es humaines aux flammes inap­par­entes : sans feu ni fumée se con­sumer, mais con­tin­uer à dire son ago­nie et ce qui se trou­ve au-delà.
J’appelle Térâtre (téra­tolo­gie+ théâtre) cette exi­gence-là du théâtre. Engen­dr­er des mon­stres, mais pas n’importe quels mon­stres, pas des mon­stres déco­rat­ifs. Des mon­stres qui nous soient au plus près ressem­blants. Recom­pos­er le per­son­nage à par­tir de l’ordinaire dépouil­lé. Ravaud­er le drame à par­tir de son cadavre. Ce que ne lais­sent pas de faire et Beck­ett et Müller. Et quelques autres…

Con­t­a­m­i­na­tion

Encore Copeau : « Le théâtre se déforme. Il s’enfle des procédés du roman. Il se laisse con­t­a­min­er. La scène s’assimile à l’écran, sur lequel les images pro­jetées touchent le spec­ta­teur en rai­son de leur nou­veauté, de leur étrangeté, de leur agré­ment, en rai­son des sen­sa­tions qu’elles éveil­lent, de l’ordonnancement et du rythme selon lequel elles sont dis­posées. Il n’est pas sur­prenant que de nos jours, la jeunesse se mon­tre avide de romans et de ciné­ma, et qu’elle les préfère au théâtre (…) Le ciné­ma déroule ses images, le roman son analyse ou son réc­it dans une forme qui tient compte de tout dans l’homme et son aven­ture, sans impos­er de choix ni de con­clu­sion. Le théâtre con­clut presque tou­jours ».
Plus que jamais aujourd’hui, le théâtre se laisse con­t­a­min­er par le roman et le ciné­ma. Nos auteurs dra­ma­tiques rêvent de jeter leur défroque aux orties ; ils n’écrivent plus que des « textes », ne com­posent plus que des « poèmes dra­ma­tiques» ; « pièce » devient un voca­ble en déshérence, et les théâtres des postes restantes pour man­u­scrits en mal de NRF. Quant aux met­teurs en scène, ils ne délais­sent un moment leurs expéri­ences de « théâtre-réc­it » que pour s’adonner à la ciné­fi­ca­tion du théâtre.
Devons- nous oblig­a­toire­ment nous en émou­voir et faire nôtre la déplo­ration d’un Copeau?… Claudel, poète de théâtre, et Pis­ca­tor, ingénieur-met­teur en scène (mais tous deux méri­tent bien après tout, la qual­i­fi­ca­tion d’«auteurs de spec­ta­cles ») furent han­tés par la présence du ciné­ma dans la représen­ta­tion théâ­trale et, plus encore, par le devenir-rhap­sodique (l’épique, quand il n’est plus à lire mais à profér­er) de l’oeuvre dra­ma­tique, le(ur) théâtre ne s’en est pas plus mal porté. Seul le temps nous dira si Hand­ke (celui de Par les vil­lages), Vitez (celui de Cather­ine et du Tombeau pour cinq cent mille sol­dats) ou Las­salle (celui qui monte au théâtre la prose de Seghers et de Kun­dera et qui, avec la com­plic­ité de Kokkos, cadre ses comé­di­ens à la manière d’un cinéaste) auront été les rhap­sodes des années soix­ante-dix et qua­tre-vingt.
Ce qui me paraît cer­tain, en revanche, c’est que la sin­gu­lar­ité du théâtre ‑sa « dif­férence », si vous voulez- n’est pas à rechercher dans la pureté mais dans son con­traire : l’œuvre hybride, le croise­ment per­ma­nent avec les autres arts ou dis­ci­plines… Les esprits sour­cilleux ayant toute lat­i­tude pour véri­fi­er les œuvres et écarter celles qui, sous le label théâtre, ne nous pro­posent qu’un pro­duit de sub­sti­tu­tion (voir Sim­u­lacre).

Dénue­ment

Copeau tou­jours : « Pour moi qui ai tou­jours souhaité ramen­er la scène mod­erne à ce dénue­ment prim­i­tif…»
Que m’importe le dénue­ment ‑terme, soit dit en pas­sant, pour dévots et big­ots- quand il n’est pas dénude­ment?… Entre les tréteaux avec rideaux rouges, le poly­styrène forte­ment expan­sé, la vraie terre battue et le faux macadam, la Foire mag­nifiée et l’air raré­fié, entre le « chargé » et l’«épuré », je n’ai pas a pri­ori de préférence. Pis­ca­tor, avec ses poutrelles métalliques, ses ascenseurs, ses tapis roulants et ses pro­jec­tions ciné­matographiques, s’imposait bien, d’une cer­taine façon, comme un « prim­i­tif » du théâtre dont les spec­ta­cles seraient descen­dus en droite ligne des Mys­tères du moyen-âge. Le recours à la tech­nolo­gie la plus avancée — l’électrification du théâtre, dis­ait-on à l’époque de Maiakovs­ki- ne me paraît pas inc­on­cil­i­able avec cette man­i­fes­ta­tion de la présence orig­inelle du théâtre que nous atten­dons de toute représen­ta­tion. En d’autres ter­mes, le plateau peut être pra­tique­ment nu et la scène prim­i­tive com­plète­ment obstruée ; inver­sé­ment, un appareil scénique pléthorique n’en découpe pas moins, dans cer­tains cas, cet « espace vide » que prône Peter Brook : « Je peux pren­dre n’importe quel espace vide et l’appeler une scène. Quelqu’un tra­verse cet espace vide pen­dant que quelqu’un d’autre l’observe, et c’est suff­isant pour que l’acte théâ­tral soit amor­cé (…) Le théâtre est l’arène où peut avoir lieu une con­fronta­tion vivante ». (L’espace vide, Ecrits sur le théâtre).
Encore que l’étincelant prag­ma­tisme dont Brook fait preuve dans ses écrits et dans sa pra­tique du théâtre cache mal, à mon avis, un vieux fond de nos­tal­gie et de puri­tanisme. Prenons acte de l’optimisme de Brook et de Copeau lorsqu’ils nous promet­tent, de façon dis­crète et bien véhé­mente, une Renais­sance du théâtre, mais gar­dons une oreille ‑celle de l’intelligence- pour le pes­simisme act­if et libéra­teur des grands Liq­ui­da­teurs du théâtre : ceux qui dis­cer­nent les traits de l’enfant sous le masque du vieil­lard ; et récipro­que­ment. L’invention per­ma­nente du théâtre ne saurait être con­fon­due avec une Restau­ra­tion, et l’effort esthé­tique qu’elle demande ramené à un chipotage sur réal­isme (tou­jours pris dans son sens le plus com­mun) et con­ven­tion, ou sur le mod­erne et l’archaïque.
D’après Brecht, très con­nais­seur en la matière, la com­plex­ité tech­nologique des réal­i­sa­tions de Pis­ca­tor n’était pas enne­mie de la sim­plic­ité : « Son amour pour la machiner­ie, que beau­coup lui ont reproché cepen­dant que d’autres en fai­saient un éloge incon­sid­éré, il le man­i­fes­tait dans la mesure seule­ment où cela ser­vait son imag­i­na­tion scénique. Il fit preuve d’un sens extrême de ce qui est sim­ple (…) car ce qui est sim­ple répondait au but qu’il s’était fixé, en ce qu’il per­me­t­tait de met­tre à nu et de repro­duire les mécan­ismes du monde de manière à en faciliter le maniement » (L’achat du cuiv­re).
Lais­sons Alcan­dre maître de ses arti­fices

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Écrit par Jean-Pierre Sarrazac
Jean-Pierre Sar­razac est auteur dra­ma­tique, pro­fesseur d’études théâtrales à la Sor­bonne Nou­velle et au Cen­tre d’Études Théâtrales de...Plus d'info
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