Bernard Debroux : Dans la revue Pratiques, en 1979, vous déclariez : « Je ne vois pas cent lieues entre l’opéra et le cinéma, et j’ai l’impression de faire alternativement dans mes pièces et l’un et l’autre, mais pas du théâtre ». Que signifie faire du théâtre aujourd’hui, face à l’envahissement des médias, à la présence du cinéma et surtout de la télévision ? Comment avez-vous évolué depuis cinq ans par rapport à cette phrase ?
Georges Lavaudant : Je répondrai un peu brutalement que je dirais l’inverse aujourd’hui. Je trouve très bien la place que le théâtre occupe aujourd’hui ; je commence un peu mieux à savoir ce qu’elle est.
Depuis cinq ans j’ai fait un peu d’opéra, j’ai essayé de regarder d’un peu plus près le cinéma ‑sans en faire- et je me sens plus à l’aise dans la chose théâtrale maintenant. Il est vrai que mon théâtre a longtemps un peu flotté entre les deux. C’était peut-être lié à deux raisons ; la première est structurelle, pratique : le théâtre dans lequel on travaille. Je l’ai souvent raconté mais ça reste vrai : le théâtre dans lequel on travaille n’est pas l’Odéon, ce n’est pas un théâtre où le rapport au public est simple, facile pour les acteurs. Ca nous a amené à faire, pendant un moment, un théâtre qui avait à voir avec ces grandes choses de l’opéra ou du cinéma.
Pour l’opéra, c’était aussi lié au fait que j’aimais beaucoup la musique dans mes spectacles. Même si ce n’est pas du tout de la musique d’opéra, il y a souvent eu de grandes séquences musicales.
L’autre raison, c’est que très personnellement, pendant tout un moment, je n’arrivais pas vraiment à me décider à faire du théâtre. Une partie de ma compagnie et moi-même, nous n’avions pas fait le conservatoire. Je n’ai jamais été assistant : je n’ai pas commencé comme assistant de metteur en scène qui fait de la mise en scène. On s’est tout de suite lancé de manière brutale et sauvage, et pendant un moment, je ne savais pas vraiment comment reprendre à mon compte la tradition théâtrale. Or, j’ai l’impression que de plus en plus, j’ai envie de la reprendre, même si c’est toujours une manière de la réinventer pour moimême. Je ne veux pas dire que je réemprunte aux grandes formes de théâtre, mais j’aime que le théâtre ait quelque part à voir avec sa propre tradition, même si c’est pour en inventer une complètement fausse, qui pourrait être un mensonge de plus sur la tradition théâtrale.
Donc, de manière très intuitive, j’ai l’impression que je me sens plus à l’aise dans le théâtre aujourd’hui qu’il y a cinq ans.
B. D. : Pouvez-vous essayer de préciser ce qui vous intéresse dans le théâtre ? Au départ, vous vous intéressiez surtout à la littérature et aux arts plastiques ; qu’est-ce qui vous attire, vous passionne dans le fait de faire du théâtre plutôt que de la peinture ou du cinéma ?
G. L : Quand je me rappelle ces cinq années, j’ai l’impression que la chose principale, au départ, est que je ne voulais pas savoir ce qu’étaient les acteurs. Quand nous avons démarré, je savais à peu près ce qu’était la littérature, une partie de ce qui m’intéressait dans les arts plastiques, dans le cinéma, mais je ne savais pas du tout ce qu’était l’acteur, et à la limite, j’étais un peu sur des positions extrémistes qui faisaient que ça ne m’intéressait pas. Je voyais le jeu comme une chose un peu obscène, triviale, hystérique, qui m’encombrait plutôt mais ne m’intéressait pas.
Et le parcours de ces cinq ans m’a poussé à m’intéresser de plus en plus à ce qu’est un acteur, comment entrer en relation avec lui, comment essayer de travailler avec lui, cela a commencé à me passionner.
Se poser la question de l’acteur de théâtre, qui est fondamentalement différent de l’acteur de cinéma, c’est se poser la question de cette chose inouïe et unique qui est chaque soir rejouée. Chaque soir, même si tout est dans les marques, il y a une chose inouïe qui peut arriver, qui peut se passer. Même si ce n’est pas inouï tous les jours, et que le spectacle dans un sens fluctue très très peu, il y a en potentialité des choses qui ne peuvent se passer que dans ce lieu-là. Je crois que c’est ça qui a beaucoup bougé pour moi, qui est unique.
Ce qui me touche au théâtre, je l’ai souvent dit aussi, c’est que ça ne reste pas. La représentation passée, rien ne reste, et le lendemain il faut tout recommencer. Il y a une très belle phrase de Proust sur le sommeil, qui n’a rien à voir avec l’acteur, mais qui dit, je la résume : « je m’endors et je me dis que c’est curieux, parce que le matin je me demande comment je remets la main sur moi, parmi les mille potentialités que j’aurais de me réveiller dans un autre corps et dans un autre personnage. Malgré tout, c’est à peu près toujours sur moi que je remets la main au matin, alors qu’il y a eu une espèce de petite mort pendant le sommeil ». Pour un acteur c’est pareil, il termine une représentation et quand il se représente à la case départ le lendemain à 20h30, c’est la même chose, il n’a rien de plus, il faut qu’il refasse le parcours chaque soir. Cette espèce de geste, un peu à la Sisyphe me trouble de plus en plus et me passionne de plus en plus. Voilà pour l’acteur. Et pour le travail théâtral lui-même, quand on a terminé au bout de la série, 30, 60, 80, 100 représentations, c’est pareil, il n’en reste rien. Je pense que toutes les traces, photos, costumes, enregistrements vidéo, télévisuels, même films, laissés par un acte théâtral ne donneront jamais l’essence de l’échange de ce qui s’est passé un soir entre des gens et un acteur.
On a des exemples célèbres : quand on réécoute la voix de Gérard Philippe aujourd’hui, quand on voit son mode de jeu, je ne vais pas dire qu’on ne comprend pas, parce qu’il reste une part affective, mais très souvent, on n’arrive pas à comprendre ce qui a pu se passer, et pourtant il est absolument certain qu’il s’est passé quelque chose que le document ne restitue plus, ou au contraire, restitue dans sa caricature.
B. D. : Je suis très sensible à ce que vous dites sur l’acteur, parce que, dans ma perception à moi des Cannibales1 par exemple, j’étais en présence d’un spectacle qui intégrait énormément l’image qu’on peut avoir de la société moderne sur le plan visuel, et en même temps, il y avait à l’intérieur de ça quelque chose d’une fragilité terrible et d’une force terrible qui était l’acteur vivant. C’est ce qui distinguait peut-être ce spectacle de ceux de Wilson par exemple, où l’image est tout à fait globalisante, totalisante, et où les acteurs sont en quelque sorte dévorés par elle. Il y avait dans Les cannibales cette articulation, cette lutte entre des images et l’acteur. Pour travailler sur Shakespeare, avez-vous mis cette problématique entre parenthèses ?
G. L : Non, il y a chez nous cette alternance entre le travail sur le répertoire et des essais un peu plus risqués comme Les Céphéides2 ou Les cannibales.
Aujourd’hui donc, nous reprenons le continent Shakespeare que nous avions déjà abordé trois fois.
Il y a deux trois ans, j’avais fait une version très condensée sur Richard III, qui tournait essentiellement autour du personnage de Richard III et des femmes. Le plan historique avait complètement disparu.
Ce spectacle s’appelait La rose et la hache que jouait déjà Ariel Garcia Valdes.
Léonardini a dit un jour à propos d’une version de Lear : « L’acteur est combustible ».
Je voudrais que ce soit encore comme cela dans Richard III ; je voudrais vraiment que l’acteur soit combustible, se brûle au maximum de ce qu’il puisse se brûler, et cela sans du tout nier le travail qu’on continue de faire avec Jean-Pierre Vergier sur une certaine recherche de la beauté à travers le théâtre. Lorsque je dis beauté, ça peut paraître un peu « bateau », mais je crois que nous avons une envie que les choses soient belles au théâtre. Encore une fois, si je pouvais tenir la ligne de crête entre les deux,c’est ce qui m’intéresserait, puisque l’enjeu fondamental de notre travail c’est de ne lâcher ni sur l’un ni sur l’autre : faire un certain travail d’acteur à nous (on n’est pas la Royal Shakespeare Company, et on n’est pas la Comédie française) à partir d’une conscience qu’on a mutuellement, et les acteurs et moi de leurs possibilités, sans lâcher non plus le travail qu’avec Jean-Pierre Vergier on continue de faire sur les espaces et d’autres choses qui nous fascinent, comme sur le trompe‑l’œil, la peinture.
Le problème est un peu plus complexe en Avignon. Nous l’avons déjà vécu avec Les Céphéïdes. Pour nous qui aimons tant l’illusion, la boîte à l’italienne, Avignon est un peu avare de possibilités magiques de ce point de vue-là. Nous sommes donc amenés à chercher une solution qui malgré tout nous stimule. Cette année encore, nous avons essayé de faire en sorte que l’espace ne soit pas simplement un support mais qu’il y ait quand même des choses qui soient intéressantes du point de vue scénographique.
C’est compliqué, parce que dès qu’on met un décor dans la cour d’honneur, ça ne sert à rien, rien ne résiste, l’espace est trop vaste, trop typé. Nous sommes encore plongés dans ce travail.
B. D. : Pour revenir à notre thème, théâtre et médias, ne pensez-vous pas que les enjeux, les grands débats politiques aujourd’hui pour ce qui concerne le rapport à un public vaste se passent à la télévision ? Jean-Christophe Bailly parle lui plutôt du rôle moral du théâtre. Quelle peut en être la dimension politique ? Au 19e siècle, c’était au théâtre que se déroulaient les enjeux politiques, aujourd’hui, ils sont ailleurs.


