L’apparence et l’apparition

L’apparence et l’apparition

(intervention orale)

Le 17 Juil 1984

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Acte théâtral, images du vivant-Couverture du Numéro 19 d'Alternatives ThéâtralesActe théâtral, images du vivant-Couverture du Numéro 19 d'Alternatives Théâtrales
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Je vais me don­ner la pos­si­bil­ité de com­mencer par un para­doxe de départ — le théâtre en offre beau­coup- qui va me per­me­t­tre d’exploiter un cer­tain nom­bre de chemins par lesquels on peut mon­tr­er qu’il y a toute une série de dialec­tiques, de scènes dif­férentes, que je voudrais situer pour don­ner sa spé­ci­ficité à la scène théâ­trale et vous ver­rez que je serai amené à faire l’hypothèse de l’existence de trois scènes dif­féren­cia­bles, et à vous pro­pos­er la scène théâ­trale comme une sorte de qua­trième dimen­sion.
Le sujet se met en qua­tre, comme le dit la langue. Le para­doxe dont je par­le est le suiv­ant : com­ment devons-nous ren­dre compte de cette divi­sion de l’homme avec lui-même, telle que l’homme, si sou­vent, a le sen­ti­ment angois­sant que la vie qu’il mène, aus­si bien que la vie qu’il voit être menée par ses sem­blables n’est qu’un sem­blant, une comédie, qui lui sem­ble être jouée sur une scène par rap­port à laque­lle il se situe comme spec­ta­teur. Sur cette scène il a du mal à mon­ter et il fait . l’expérience suiv­ante que, quand il y monte, il a le sen­ti­ment de se met­tre à bafouiller, d’être emprun­té quand il a à par­ler avec ses pro­pres mots. Aus­si, le plus sou­vent, se con­tente-t-il comme spec­ta­teur de regarder d’un œil cri­tique, acerbe.
Voyons main­tenant l’autre face du para­doxe : com­ment devons-nous com­pren­dre ce dont témoignent des acteurs, à savoir que sur cette scène de théâtre qui est une scène de fic­tion où il s’agit de faire sem­blant et de par­ler avec les mots d’un autre, le sujet se trou­ve para­doxale­ment avoir le sen­ti­ment de n’être plus emprun­té, avoir le sen­ti­ment d’être naturel, de con­join­dre un sen­ti­ment de vrai qui est en lui ‑alors qu’est-ce que le vrai?- et out­re cela, de faire pass­er ce sen­ti­ment de vrai au niveau des spec­ta­teurs qui, effec­tive­ment, ont l’aptitude à recevoir ce sen­ti­ment de réveil dans le théâtre.
Une anec­dote d’enfant, que je vous cite comme ça, que je n’ai jamais oubliée. Plus jeune, je sor­tais de… je ne sais plus quelle était cette pièce. Il était ques­tion des mal­heurs d’un clochard. Au réveil, au lever du rideau, tout le monde avait les larmes aux yeux, san­glotait sur l’expérience du clochard qui était boulever­sante. Et enfant, j’étais com­plète­ment con­sterné de voir qu’il y avait, à la sor­tie, un clochard qui fai­sait la manche, et que man­i­feste­ment per­son­ne, dans les spec­ta­teurs sor­tant les yeux rougis, ne le voy­ait. C’est une ques­tion qui con­tin­ue à être vivante : qu’est-ce qui fait que la scène de théâtre a le pou­voir de réveiller les sujets qui dor­ment dans la vie éveil­lée ? Et quand cet éveil prête-t-il à con­séquence ? Je laisse ça pour la dis­cus­sion. Vous voyez déjà que par ce para­doxe une ques­tion est posée, c’est non pas : qu’est-ce que la vérité ? mais : où est la vérité ?
Et cette ques­tion je pense qu’elle est posée autant à la psy­ch­analyse qu’à l’homme de théâtre. C’est un fait que le psy­ch­an­a­lyste reçoit bien sou­vent quelqu’un qui vient le voir pour cette rai­son, quelqu’un qui souf­fre — ‑je généralise, vous m’excusez- mais enfin c’est quelqu’un qui souf­fre je dirais du sen­ti­ment d’être le spec­ta­teur de sa vie. Il a le sen­ti­ment de voir la vie se dérouler sur une scène sur laque­lle il n’arrive pas à mon­ter, et s’il y monte, il lui arrive de ren­con­tr­er un cer­tain nom­bre d’impossibilités. Alors voyez, là il y a une dialec­tique entre l’acte et le regard, l’acteur et le regar­dant, d’où se déduit le fait que dans l’existence quo­ti­di­enne qui est la nôtre, cette scène, à laque­lle nous sommes sen­si­bil­isés par la psy­ch­analyse, est une scène qui des­sine quelque chose par quoi le sujet spec­ta­teur se sent exclu.

Je vais suc­cin­te­ment essay­er de mon­tr­er qu’il y a trois types d’exclusion, mais ce que je laisse à votre médi­ta­tion entretemps, c’est que para­doxale­ment la qua­trième scène — j’appelle qua­trième scène celle qui nous intéresse pour être la scène de théâtre, innove en ceci qu’elle intro­duit une dialec­tique autre, entre regard et acte, entre scène et spec­ta­teur, en tant qu’elle dialec­tise de façon autre cette rela­tion regard-parole de telle sorte qu’il n’y a pas ce vel exclusif entre acteur et spec­ta­teur, mais un nœud, d’une nature que j’espère pou­voir trans­met­tre, si j’y arrive.
Je m’étendrai plus spé­ciale­ment sur un pre­mier type d’exclusion. Je dirai qu’il s’agit d’une exclu­sion par laque­lle le sujet est exclu par son pro­pre regard, par la façon qu’il a de regarder la vie autour de lui. Cette exclu­sion demande que nous nous attar­dions un petit peu à la nature de ce regard. Ce regard tend à jus­ti­fi­er cette exclu­sion, et il est fon­da­men­tale­ment ambiva­lent. D’un côté, c’est un regard qui se donne comme fasciné par les codes soci­aux qui règ­lent les rap­ports de cette comédie humaine qu’il perçoit comme du flan, du bidon, comme un jeu, un sim­u­lacre, tout ce qu’on veut. Proust par là, est assez fasci­nant dans sa lec­ture. Mais remar­quez que tant que le sujet est fasciné par le code social par lequel il se sent exclu, il ne peut pas y pénétr­er, pren­dre la parole. Quand c’est le cas d’un écrivain comme Proust, ‑enfin toute une série d’écrivains moralistes‑, c’est dans l’après-coup, je dirais, qu’il arrive à pren­dre la parole, mais par l’écrit.
Je vous dis­ais : ce regard est ambiva­lent, ambiva­lent donc du fait de cette fas­ci­na­tion par rap­port à ce code social qui règle, ce qui paraît être pour le sujet qui se sent exclu, qui règle donc la comédie humaine, et d’un autre côté, ce regard est un regard qui est chargé je dirai de malig­nité, de per­spi­cac­ité, d’une lucid­ité extrême et qui a le pou­voir absolu de dégon­fler comme des bau­druch­es tout ce qui est de l’ordre de la van­ité, des faux-sem­blants, du bluff. C’est un regard donc qui est impi­toy­able pour tout ce qui est de l’ordre de l’apparence et qui mon­tre que le « vrai » déserte cette comédie, et c’est à ce titre que le mis­an­thrope ne veut pas jouer à ce jeu où il n’y a pas de vérité. Mais alors, où est la vérité ? Elle est ailleurs, mais où ? Le regard ne le dit pas dans cette pre­mière forme de dialec­tique.
Restons encore sur ce regard si vous voulez. Je vous dirai que ce regard dont la lucid­ité est que s’il perçoit quelque chose de réel, c’est que le pou­voir de ce regard est celui que la tra­di­tion a recon­nu dans ce qu’on appelle le mau­vais œil. Le mau­vais œil, qu’est-ce que c’est ? Cha­cun a l’expérience, out­re les tra­di­tions religieuses, de ce qu’est le mau­vais œil, pour autant que cha­cun a l’expérience, je dirai, de la pos­si­bil­ité de rou­gir devant un regard. Qu’est-ce qu’un sujet fait quand il rougit, quand il pâlit, quand il verdit sous un regard, dis­ons quand il mon­tre ses couleurs ? Eh bien je dirai qu’il pâlit, qu’il rougit ain­si quand il s’agit d’un regard qui a ces car­ac­téris­tiques du mau­vais œil. Qu’est-ce que le mau­vais œil ? Je dirai que le mau­vais œil, c’est une présence regar­dante qui se donne comme sachant quelque chose sur le sujet. Comme sachant quoi ? Eh bien comme sachant que le sujet cache quelque chose. Comme cachant quoi ? Pré­cisé­ment c’est là que la ques­tion com­mence. C’est que, au moment où le sujet rougit, tout se passe comme s’il avouait qu’il cachait quelque chose puisqu’il le mon­tre par ces couleurs, qu’il cachait. Mais il mon­tre quoi ? Il mon­tre qu’il cachait, à l’imparfait, il recon­naît qu’il cachait quelque chose. C’est-à-dire qu’au moment du rougisse­ment on pour­rait dire que lui est révélé qu’il ne savait pas qu’il cachait. Ce n’est pas pour autant qu’il sait ce qu’il cache.
Vous voyez qu’on arrive à quelque chose d’assez com­plet C’est que le mau­vais œil, dans le fond, se donne comme un savoir, sur une cachette à trois tiroirs pour autant que ‑j’ai démon­té rapi­de­ment ce qui se passe dans le rougisse­ment- c’est que le sujet se sent absol­u­ment à ce moment-là dénudé et ce dénude­ment, ou dénue­ment qu’il vit, il le vit, si on voulait écrire stricte­ment la for­mule au tableau, c’est que ce qui est, au présent, lui est révélé, c’est qu’il ne savait pas qu’il cachait, que quelque chose lui était caché. Vous voyez là qu’il y a un emboîte­ment de trois « ils ». Trois « ils » dif­féren­cia­bles et quand ces trois « ils » sont démon­tés, engloutis par le pou­voir que j’appelle le mau­vais œil, il se passe cette espèce de cat­a­stro­phe psy­chique qu’on peut appel­er mourir de honte et si vous y songez, vous ver­rez que cette cat­a­stro­phe psy­chique, il y a des gens qui préfèrent mourir de leur mort biologique plutôt que de l’affronter.

Je rap­pelle que la pre­mière exclu­sion dont je par­le c’est que le sujet est exclu par son pro­pre regard qui est le mau­vais œil par lequel cha­cun d’entre nous est habité, et lorsque nous por­tons ce mau­vais œil, nous sommes exclus de ce que nous regar­dons finale­ment.
Il peut se trou­ver que le sujet veuille cess­er d’être spec­ta­teur et mon­ter sur la scène pour agir. Je dirais que ce cas, c’est ce qui se passe dans Cyra­no et dans le cou­ple Cyra­no-Chris­t­ian pour autant que l’un et l’autre (ça met en scène deux braves garçons qui sont amoureux d’une dame et qui veu­lent faire une déc­la­ra­tion d’amour), ils n’arrivent pas à la faire, comme nous le savons, il faut qu’ils s’y met­tent à deux pour la pro­duire. Si vous réfléchissez, pourquoi le sens de cette supercherie, pourquoi s’y met­tre à deux pour pro­duire une déc­la­ra­tion, vous ver­rez que c’est cette his­toire de dénue­ment ou de dénude­ment qui est en ques­tion pour autant que, quand un sujet se sent mis à nu, ça ren­voie tout le temps au fait énig­ma­tique qu’il se sent laid.
Quand un sujet se sent mis à nu sur le plan men­tal, ça ren­voie au sen­ti­ment qu’il se sent con ou bête.
La dialec­tique Cyra­no-Chris­t­ian, c’est que l’un a de l’inspiration, de l’esprit, et se vit comme laid, et que l’autre a la beauté mais se vit comme idiot, comme inca­pable de par­ler. Cette dis­tinc­tion que l’auteur exploite en dis­so­ciant l’image de la parole nous fait sen­tir effec­tive­ment com­ment un sujet, devant le mau­vais œil, (en l’occurence qui serait celui de Rox­ane), se décom­pose quand il monte sur scène, en « être laid » ou « être con» ; ça le prive de parole dans les deux cas. Dans les deux cas le mot « laideur » ou « bêtise » est le nom qu’a pris l’exclusion.
La troisième scène d’exclusion que peut ren­con­tr­er un sujet dans sa vie, je glisse très vite dessus, je l’indique unique­ment pour mémoire parce que je ne peux pas l’oublier, je dirais, c’est l’aptitude que nous avons en nous à nous sen­tir exclus quand nous ren­con­trons une scène où d’autres jouis­sent et plus par­ti­c­ulière­ment jouis­sent sex­uelle­ment. Freud a appelé ça la scène prim­i­tive, c’est-à-dire la scène par laque­lle l’enfant exclu de sa pro­pre orig­ine est amené à fan­tas­mer ou à ren­con­tr­er dans le réel la jouis­sance sex­uelle de la mère, et du père, qu’est-ce qui fait que pour un sujet il n’est pas pos­si­ble de con­cevoir la jouis­sance de la mère ? Cela implique encore néces­saire­ment un troisième sen­ti­ment d’exclusion.

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