L’artifice du théâtre et la vie du désir, ou Marivaux

L’artifice du théâtre et la vie du désir, ou Marivaux

Anne-Françoise Benhamou, Alain Ollivier. Propos recueillis par Agnès Pierron

Le 27 Juil 1984

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A pro­pos du vivant et de l’artistique :
Mar­cel Proust :

« La grandeur de l’art véri­ta­ble, c’était de retrou­ver, de res­saisir, de nous faire con­naître cette réal­ité loin de laque­lle nous vivons, de laque­lle nous nous éloignons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d’épaisseur et d’imperméabilité la con­nais­sance con­ven­tion­nelle que nous lui sub­sti­tuons, cette réal­ité que nous ris­que­ri­ons fort de mourir sans avoir con­nue, et qui est tout sim­ple­ment notre vie. La vraie vie, la vie enfin décou­verte et éclair­cie, la seule vie par con­séquent réelle­ment vécue, c’est la lit­téra­ture ; cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aus­si bien que chez l’artiste. »

L’a‑t-on assez accusé d’artifice… Voltaire, qui détes­tait Mari­vaux, dis­ait qu’il pesait des pattes de mouche dans des bal­ances de toiles d’araignée.
Avec Les ser­ments indis­crets, nous voici con­fron­tés, sans aucun doute, à du Mari­vaux à l’état pur. Il serait hasardeux en effet, ou de peu de prof­it, d’infiltrer ici une prob­lé­ma­tique sociale vague­ment prérévo­lu­tion­naire (voir cer­taines « lec­tures » du Jeu de l’amour); ou encore de faire de la pièce l’allégorie philosophique que Chéreau naguère, révéla si bien dans La dis­pute. Non : l’intrigue des Ser­ments, décidé­ment, sem­ble irré­ductible à autre chose qu’à son pro­pre développe­ment en cinq actes. Autant dire qu’elle exas­péra les con­tem­po­rains : com­ment ! s’écriaient les adver­saires de Mari­vaux, tir­er une comédie d’une sit­u­a­tion aus­si peu vraisem­blable : deux jeunes gens qui jurent de ne pas s’aimer au moment pré­cis où ils tombent amoureux, et qui tout au long s’efforcent à la fois de s’avouer et de se cel­er leur pen­chant réciproque ! Et Voltaire, encore lui, trou­vait les accents d’un Jean-Jacques Gau­ti­er pour prédire : « Vous croyez bien qu’il y aura beau­coup de méta­physique et peu de naturel ; et que les cafés applaudiront, pen­dant que les hon­nêtes gens n’entendront rien. »

Alors, les Ser­ments : une mécanique vide de vrai, de naturel, de vivant ? Et pour­tant… Si ce que Mari­vaux exploitait ici, c’était moins une sit­u­a­tion de théâtre (malen­ten­dus, manœu­vres, con­tre­straté­gies, embrouilles des valets et tut­ti quan­ti) qu’un ressort par­ti­c­ulière­ment puis­sant du vécu amoureux — un ressort auquel Mari­vaux n’a cessé de s’intéresser et que les ser­ments alam­biqués du pre­mier acte expri­ment ici de la plus jolie (sinon de la plus vraisem­blable) façon : le refus du désir. Cela, au moins, n’est pas abstrait, cela n’est pas une ques­tion que les hon­nêtes gens puis­sent refuser d’entendre : nous savons, depuis Freud en tout cas, qu’il n’est pas tout à fait sim­ple d’aimer un autre plutôt que soi-même ; et bien avant lui Mari­vaux nous mon­tre que ce n’est pas tou­jours plaisant de se don­ner, soi et sa parole, et de com­pro­met­tre dans le désir la toute-puis­sance du nar­cis­sisme.

Ser­ments indis­crets : le mot, à l’époque clas­sique, sig­ni­fie avant tout irréfléchi, hors de pro­pos. Mots aber­rants, incon­grus, inadéquats, lâchés on ne sait com­ment, ces ser­ments sont-ils autre chose qu’un lap­sus du désir ? On aurait voulu dire « je t’aime » et puis on s’entend pronon­cer « je vous jure, Madame (ou Mon­sieur), de n’être jamais à vous»…
Lais­sons à Voltaire le soin d.e ne voir là que creuse sub­til­ité, car il nous est bien per­mis de penser, à nous, que les lap­sus et les déné­ga­tions char­ri­ent plus de vie obscure dans leur ambiva­lence que toute pré­ten­tion à la trans­parence.

Anne-Françoise Ben­hamou

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