A propos du vivant et de l’artistique :
Marcel Proust :
« La grandeur de l’art véritable, c’était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous éloignons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d’épaisseur et d’imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans avoir connue, et qui est tout simplement notre vie. La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature ; cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. »
L’a‑t-on assez accusé d’artifice… Voltaire, qui détestait Marivaux, disait qu’il pesait des pattes de mouche dans des balances de toiles d’araignée.
Avec Les serments indiscrets, nous voici confrontés, sans aucun doute, à du Marivaux à l’état pur. Il serait hasardeux en effet, ou de peu de profit, d’infiltrer ici une problématique sociale vaguement prérévolutionnaire (voir certaines « lectures » du Jeu de l’amour); ou encore de faire de la pièce l’allégorie philosophique que Chéreau naguère, révéla si bien dans La dispute. Non : l’intrigue des Serments, décidément, semble irréductible à autre chose qu’à son propre développement en cinq actes. Autant dire qu’elle exaspéra les contemporains : comment ! s’écriaient les adversaires de Marivaux, tirer une comédie d’une situation aussi peu vraisemblable : deux jeunes gens qui jurent de ne pas s’aimer au moment précis où ils tombent amoureux, et qui tout au long s’efforcent à la fois de s’avouer et de se celer leur penchant réciproque ! Et Voltaire, encore lui, trouvait les accents d’un Jean-Jacques Gautier pour prédire : « Vous croyez bien qu’il y aura beaucoup de métaphysique et peu de naturel ; et que les cafés applaudiront, pendant que les honnêtes gens n’entendront rien. »
Alors, les Serments : une mécanique vide de vrai, de naturel, de vivant ? Et pourtant… Si ce que Marivaux exploitait ici, c’était moins une situation de théâtre (malentendus, manœuvres, contrestratégies, embrouilles des valets et tutti quanti) qu’un ressort particulièrement puissant du vécu amoureux — un ressort auquel Marivaux n’a cessé de s’intéresser et que les serments alambiqués du premier acte expriment ici de la plus jolie (sinon de la plus vraisemblable) façon : le refus du désir. Cela, au moins, n’est pas abstrait, cela n’est pas une question que les honnêtes gens puissent refuser d’entendre : nous savons, depuis Freud en tout cas, qu’il n’est pas tout à fait simple d’aimer un autre plutôt que soi-même ; et bien avant lui Marivaux nous montre que ce n’est pas toujours plaisant de se donner, soi et sa parole, et de compromettre dans le désir la toute-puissance du narcissisme.
Serments indiscrets : le mot, à l’époque classique, signifie avant tout irréfléchi, hors de propos. Mots aberrants, incongrus, inadéquats, lâchés on ne sait comment, ces serments sont-ils autre chose qu’un lapsus du désir ? On aurait voulu dire « je t’aime » et puis on s’entend prononcer « je vous jure, Madame (ou Monsieur), de n’être jamais à vous»…
Laissons à Voltaire le soin d.e ne voir là que creuse subtilité, car il nous est bien permis de penser, à nous, que les lapsus et les dénégations charrient plus de vie obscure dans leur ambivalence que toute prétention à la transparence.
Anne-Françoise Benhamou

